CHAPITRE XIX
Le lendemain, 22 mai, furent commencés les travaux destinés à l'appropriation spéciale de la nouvelle demeure. Il tardait aux colons, en effet, d'échanger, pour cette vaste et saine retraite, creusée en plein roc, à l'abri des eaux de la mer et du ciel, leur insuffisant abri des Cheminées. Celles-ci ne devaient pas être entièrement abandonnées, cependant, et le projet de l'ingénieur était d'en faire un atelier pour les gros ouvrages.
Le premier soin de Cyrus Smith fut de reconnaître sur quel point précis se développait la façade de Granite-House. Il se rendit sur la grève, au pied de l'énorme muraille, et, comme le pic, échappé des mains du reporter, avait dû tomber perpendiculairement, il suffisait de retrouver ce pic pour reconnaître l'endroit où le trou avait été percé dans le granit.
Le pic fut facilement retrouvé, et, en effet, un trou s'ouvrait en ligne perpendiculaire au-dessus du point où il s'était fiché dans le sable, à quatre-vingts pieds environ au-dessus de la grève. Quelques pigeons de roche entraient et sortaient déjà par cette étroite ouverture. Il semblait vraiment que ce fût pour eux que l'on eût découvert Granite-House!
L'intention de l'ingénieur était de diviser la portion droite de la caverne en plusieurs chambres précédées d'un couloir d'entrée, et de l'éclairer au moyen de cinq fenêtres et d'une porte percées sur la façade.
Pencroff admettait bien les cinq fenêtres, mais il ne comprenait pas l'utilité de la porte, puisque l'ancien déversoir offrait un escalier naturel, par lequel il serait toujours facile d'avoir accès dans Granite-House.
«Mon ami, lui répondit Cyrus Smith, s'il nous est facile d'arriver à notre demeure par le déversoir, cela sera également facile à d'autres que nous. Je compte, au contraire, obstruer ce déversoir à son orifice, le boucher hermétiquement.
— Et comment entrerons-nous? demanda le marin.
— Par une échelle extérieure, répondit Cyrus Smith, une échelle de corde, qui, une fois retirée, rendra impossible l'accès de notre demeure.
— Mais pourquoi tant de précautions? dit Pencroff. Jusqu'ici les animaux ne nous ont pas semblé être bien redoutables. Quant à être habitée par des indigènes, notre île ne l'est pas!
— En êtes-vous bien sûr, Pencroff? demanda l'ingénieur, en regardant le marin.
— Nous n'en serons sûrs, évidemment, que lorsque nous l'aurons explorée dans toutes ses parties, répondit Pencroff.
— Oui, dit Cyrus Smith, car nous n'en connaissons encore qu'une petite portion. Mais, en tout cas, si nous n'avons pas d'ennemis au dedans, ils peuvent venir du dehors, car ce sont de mauvais parages que ces parages du Pacifique. Prenons donc nos précautions contre toute éventualité.»
Cyrus Smith parlait sagement, et, sans faire aucune autre objection, Pencroff se prépara à exécuter ses ordres.
La façade de Granite-House allait donc être éclairée au moyen de cinq fenêtres et d'une porte, desservant ce qui constituait «l'appartement» proprement dit, et au moyen d'une large baie et d'œils-de-bœuf qui permettraient à la lumière d'entrer à profusion dans cette merveilleuse nef qui devait servir de grande salle. Cette façade, située à une hauteur de quatre-vingts pieds au-dessus du sol, était exposée à l'est, et le soleil levant la saluait de ses premiers rayons. Elle se développait sur cette portion de la courtine comprise entre le saillant faisant angle sur l'embouchure de la Mercy, et une ligne perpendiculairement tracée au-dessus de l'entassement de roches qui formaient les Cheminées.
Ainsi les mauvais vents, c'est-à-dire ceux du nord-est, ne la frappaient que d'écharpe, car elle était protégée par l'orientation même du saillant.
D'ailleurs, et en attendant que les châssis des fenêtres fussent faits, l'ingénieur avait l'intention de clore les ouvertures avec des volets épais, qui ne laisseraient passer ni le vent, ni la pluie, et qu'il pourrait dissimuler au besoin.
Le premier travail consista donc à éviter ces ouvertures. La manœuvre du pic sur cette roche dure eût été trop lente, et on sait que Cyrus Smith était l'homme des grands moyens. Il avait encore une certaine quantité de nitro-glycérine à sa disposition, et il l'employa utilement. L'effet de la substance explosive fut convenablement localisé, et, sous son effort, le granit se défonça aux places mêmes choisies par l'ingénieur. Puis, le pic et la pioche achevèrent le dessin ogival des cinq fenêtres, de la vaste baie, des œils-de-bœuf et de la porte, ils en dégauchirent les encadrements, dont les profils furent assez capricieusement arrêtés, et, quelques jours après le commencement des travaux, Granite-House était largement éclairé par cette lumière du levant, qui pénétrait jusque dans ses plus secrètes profondeurs.
Suivant le plan arrêté par Cyrus Smith, l'appartement devait être divisé en cinq compartiments prenant vue sur la mer: à droite, une entrée desservie par une porte à laquelle aboutirait l'échelle, puis une première chambre-cuisine, large de trente pieds, une salle à manger, mesurant quarante pieds, une chambre-dortoir, d'égale largeur, et enfin une «chambre d'amis», réclamée par Pencroff, et qui confinait à la grande salle.
Ces chambres, ou plutôt cette suite de chambres, qui formaient l'appartement de Granite-House, ne devaient pas occuper toute la profondeur de la cavité. Elles devaient être desservies par un corridor ménagé entre elles et un long magasin, dans lequel les ustensiles, les provisions, les réserves, trouveraient largement place. Tous les produits recueillis dans l'île, ceux de la flore comme ceux de la faune, seraient là dans des conditions excellentes de conservation, et complètement à l'abri de l'humidité. L'espace ne manquait pas, et chaque objet pourrait être méthodiquement disposé. En outre, les colons avaient encore à leur disposition la petite grotte située au-dessus de la grande caverne, et qui serait comme le grenier de la nouvelle demeure.
Ce plan arrêté, il ne restait plus qu'à le mettre à exécution. Les mineurs redevinrent donc briquetiers; puis, les briques furent apportées et déposées au pied de Granite-House.
Jusqu'alors Cyrus Smith et ses compagnons n'avaient eu accès dans la caverne que par l'ancien déversoir. Ce mode de communication les obligeait d'abord à monter sur le plateau de Grande-vue en faisant un détour par la berge de la rivière, à descendre deux cents pieds par le couloir, puis à remonter d'autant quand ils voulaient revenir au plateau. De là, perte de temps et fatigues considérables. Cyrus Smith résolut donc de procéder sans retard à la fabrication d'une solide échelle de corde, qui, une fois relevée, rendrait l'entrée de Granite-House absolument inaccessible.
Cette échelle fut confectionnée avec un soin extrême, et ses montants, formés des fibres du «curry-jonc» tressées au moyen d'un moulinet, avaient la solidité d'un gros câble. Quant aux échelons, ce fut une sorte de cèdre rouge, aux branches légères et résistantes, qui les fournit, et l'appareil fut travaillé de main de maître par Pencroff.
D'autres cordes furent également fabriquées avec des fibres végétales, et une sorte de mouffle grossière fut installée à la porte. De cette façon, les briques purent être facilement enlevées jusqu'au niveau de Granite-House. Le transport des matériaux se trouvait ainsi très simplifié, et l'aménagement intérieur proprement dit commença aussitôt. La chaux ne manquait pas, et quelques milliers de briques étaient là, prêtes à être utilisées. On dressa aisément la charpente des cloisons, très rudimentaire d'ailleurs, et, en un temps très court, l'appartement fut divisé en chambres et en magasin, suivant le plan convenu.
Ces divers travaux se faisaient rapidement, sous la direction de l'ingénieur, qui maniait lui-même le marteau et la truelle. Aucune main-d'œuvre n'était étrangère à Cyrus Smith, qui donnait ainsi l'exemple à des compagnons intelligents et zélés. On travaillait avec confiance, gaiement même, Pencroff ayant toujours le mot pour rire, tantôt charpentier, tantôt cordier, tantôt maçon, et communiquant sa bonne humeur à tout ce petit monde. Sa foi dans l'ingénieur était absolue. Rien n'eût pu la troubler.
Il le croyait capable de tout entreprendre et de réussir à tout. La question des vêtements et des chaussures, — question grave assurément, — celle de l'éclairage pendant les nuits d'hiver, la mise en valeur des portions fertiles de l'île, la transformation de cette flore sauvage en une flore civilisée, tout lui paraissait facile, Cyrus Smith aidant, et tout se ferait en son temps. Il rêvait de rivières canalisées, facilitant le transport des richesses du sol, d'exploitations de carrières et de mines à entreprendre, de machines propres à toutes pratiques industrielles, de chemins de fer, oui, de chemins de fer! dont le réseau couvrirait certainement un jour l'île Lincoln.
L'ingénieur laissait dire Pencroff. Il ne rabattait rien des exagérations de ce brave cœur. Il savait combien la confiance est communicative, il souriait même à l'entendre parler, et ne disait rien des inquiétudes que lui inspirait quelquefois l'avenir. En effet, dans cette partie du Pacifique, en dehors du passage des navires, il pouvait craindre de n'être jamais secouru. C'était donc sur eux-mêmes, sur eux seuls, que les colons devaient compter, car la distance de l'île Lincoln à toute autre terre était telle, que se hasarder sur un bateau, de construction nécessairement médiocre, serait chose grave et périlleuse.
«Mais, comme disait le marin, ils dépassaient de cent coudées les Robinsons d'autrefois, pour qui tout était miracle à faire.»
Et en effet, ils «savaient», et l'homme qui «sait» réussit là où d'autres végéteraient et périraient inévitablement.
Pendant ces travaux, Harbert se distingua. Il était intelligent et actif, il comprenait vite, exécutait bien, et Cyrus Smith s'attachait de plus en plus à cet enfant. Harbert sentait pour l'ingénieur une vive et respectueuse amitié. Pencroff voyait bien l'étroite sympathie qui se formait entre ces deux êtres, mais il n'en était point jaloux.
Nab était Nab. Il était ce qu'il serait toujours, le courage, le zèle, le dévouement, l'abnégation personnifiée. Il avait en son maître la même foi que Pencroff, mais il la manifestait moins bruyamment. Quand le marin s'enthousiasmait, Nab avait toujours l'air de lui répondre: «Mais rien n'est plus naturel.» Pencroff et lui s'aimaient beaucoup, et n'avaient pas tardé à se tutoyer.
Quant à Gédéon Spilett, il prenait sa part du travail commun, et n'était pas le plus maladroit, — ce dont s'étonnait toujours un peu le marin. Un «journaliste» habile, non pas seulement à tout comprendre, mais à tout exécuter!
L'échelle fut définitivement installée le 28 mai.
On n'y comptait pas moins de cent échelons sur cette hauteur perpendiculaire de quatre-vingts pieds qu'elle mesurait. Cyrus Smith avait pu, heureusement, la diviser en deux parties, en profitant d'un surplomb de la muraille qui faisait saillie à une quarantaine de pieds au-dessus du sol. Cette saillie, soigneusement nivelée par le pic, devint une sorte de palier auquel on fixa la première échelle, dont le ballant fut ainsi diminué de moitié, et qu'une corde permettait de relever jusqu'au niveau de Granite-House. Quant à la seconde échelle, on l'arrêta aussi bien à son extrémité inférieure, qui reposait sur la saillie, qu'à son extrémité supérieure, rattachée à la porte même. De la sorte, l'ascension devint notablement plus facile.
D'ailleurs, Cyrus Smith comptait installer plus tard un ascenseur hydraulique qui éviterait toute fatigue et toute perte de temps aux habitants de Granite-House.
Les colons s'habituèrent promptement à se servir de cette échelle. Ils étaient lestes et adroits, et Pencroff, en sa qualité de marin, habitué à courir sur les enfléchures des haubans, put leur donner des leçons. Mais il fallut qu'il en donnât aussi à Top. Le pauvre chien, avec ses quatre pattes, n'était pas bâti pour cet exercice. Mais Pencroff était un maître si zélé, que Top finit par exécuter convenablement ses ascensions, et monta bientôt à l'échelle comme font couramment ses congénères dans les cirques. Si le marin fut fier de son élève, cela ne peut se dire. Mais pourtant, et plus d'une fois, Pencroff le monta sur son dos, ce dont Top ne se plaignit jamais.
On fera observer ici que pendant ces travaux, qui furent cependant activement conduits, car la mauvaise saison approchait, la question alimentaire n'avait point été négligée. Tous les jours, le reporter et Harbert, devenus décidément les pourvoyeurs de la colonie, employaient quelques heures à la chasse. Ils n'exploitaient encore que les bois du Jacamar, sur la gauche de la rivière, car, faute de pont et de canot, la Mercy n'avait pas encore été franchie. Toutes ces immenses forêts auxquelles on avait donné le nom de forêts du Far-West n'étaient donc point explorées. On réservait cette importante excursion pour les premiers beaux jours du printemps prochain. Mais les bois du Jacamar étaient suffisamment giboyeux; kangourous et sangliers y abondaient, et les épieux ferrés, l'arc et les flèches des chasseurs faisaient merveille. De plus, Harbert découvrit, vers l'angle sud-ouest du lagon, une garenne naturelle, sorte de prairie légèrement humide, recouverte de saules et d'herbes aromatiques qui parfumaient l'air, telles que thym, serpolet, basilic, sarriette, toutes espèces odorantes de la famille des labiées, dont les lapins se montrent si friands. Sur l'observation du reporter, que, puisque la table était servie pour des lapins, il serait étonnant que les lapins fissent défaut, les deux chasseurs explorèrent attentivement cette garenne. En tout cas, elle produisait en abondance des plantes utiles, et un naturaliste aurait eu là l'occasion d'étudier bien des spécimens du règne végétal. Harbert recueillit ainsi une certaine quantité de pousses de basilic, de romarin, de mélisse, de bétoine, etc.... qui possèdent des propriétés thérapeutiques diverses, les unes pectorales, astringentes, fébrifuges, les autres anti-spasmodiques ou anti-rhumatismales. Et quand, plus tard, Pencroff demanda à quoi servirait toute cette récolte d'herbes:
«À nous soigner, répondit le jeune garçon, à nous traiter quand nous serons malades.
— Pourquoi serions-nous malades, puisqu'il n'y a pas de médecins dans l'île?» répondit très sérieusement Pencroff.
À cela il n'y avait rien à répliquer, mais le jeune garçon n'en fit pas moins sa récolte, qui fut très bien accueillie à Granite-House. D'autant plus qu'à ces plantes médicinales, il put joindre une notable quantité de monardes didymes, qui sont connues dans l'Amérique septentrionale, sous le nom de «thé d'Oswego», et produisent une boisson excellente. Enfin, ce jour-là, en cherchant bien, les deux chasseurs arrivèrent sur le véritable emplacement de la garenne. Le sol y était perforé comme une écumoire.
«Des terriers! s'écria Harbert.
— Oui, répondit le reporter, je les vois bien.
— Mais sont-ils habités?
— C'est la question.»
La question ne tarda pas à être résolue. Presque aussitôt, des centaines de petits animaux, semblables à des lapins, s'enfuirent dans toutes les directions, et avec une telle rapidité, que Top lui-même n'aurait pu les gagner de vitesse. Chasseurs et chien eurent beau courir, ces rongeurs leur échappèrent facilement. Mais le reporter était bien résolu à ne pas quitter la place avant d'avoir capturé au moins une demi-douzaine de ces quadrupèdes. Il voulait en garnir l'office tout d'abord, quitte à domestiquer ceux que l'on prendrait plus tard. Avec quelques collets tendus à l'orifice des terriers, l'opération ne pouvait manquer de réussir. Mais en ce moment, pas de collets, ni de quoi en fabriquer. Il fallut donc se résigner à visiter chaque gîte, à le fouiller du bâton, à faire, à force de patience, ce qu'on ne pouvait faire autrement. Enfin, après une heure de fouilles, quatre rongeurs furent pris au gîte. C'étaient des lapins assez semblables à leurs congénères d'Europe, et qui sont vulgairement connus sous le nom de «lapins d'Amérique.»
Le produit de la chasse fut donc rapporté à Granite-House, et il figura au repas du soir. Les hôtes de cette garenne n'étaient point à dédaigner, car ils étaient délicieux. Ce fut là une précieuse ressource pour la colonie, et qui semblait devoir être inépuisable.
Le 31 mai, les cloisons étaient achevées. Il ne restait plus qu'à meubler les chambres, ce qui serait l'ouvrage des longs jours d'hiver. Une cheminée fut établie dans la première chambre, qui servait de cuisine. Le tuyau destiné à conduire la fumée au dehors donna quelque travail aux fumistes improvisés. Il parut plus simple à Cyrus Smith de le fabriquer en terre de brique; comme il ne fallait pas songer à lui donner issue par le plateau supérieur, on perça un trou dans le granit au-dessus de la fenêtre de ladite cuisine, et c'est à ce trou que le tuyau, obliquement dirigé, aboutit comme celui d'un poêle en tôle. Peut-être, sans doute même, par les grands vents d'est qui battaient directement la façade, la cheminée fumerait, mais ces vents étaient rares, et, d'ailleurs, maître Nab, le cuisinier, n'y regardait pas de si près.
Quand ces aménagements intérieurs eurent été achevés, l'ingénieur s'occupa d'obstruer l'orifice de l'ancien déversoir qui aboutissait au lac, de manière à interdire tout accès par cette voie. Des quartiers de roches furent roulés à l'ouverture et cimentés fortement. Cyrus Smith ne réalisa pas encore le projet qu'il avait formé de noyer cet orifice sous les eaux du lac en les ramenant à leur premier niveau par un barrage. Il se contenta de dissimuler l'obstruction au moyen d'herbes, arbustes ou broussailles, qui furent plantés dans les interstices des roches, et que le printemps prochain devait développer avec exubérance.
Toutefois, il utilisa le déversoir de manière à amener jusqu'à la nouvelle demeure un filet des eaux douces du lac. Une petite saignée, faite au-dessous de leur niveau, produisit ce résultat, et cette dérivation d'une source pure et intarissable donna un rendement de vingt-cinq à trente gallons par jour.
L'eau ne devait donc jamais manquer à Granite-House. Enfin, tout fut terminé, et il était temps, car la mauvaise saison arrivait. D'épais volets permettaient de fermer les fenêtres de la façade, en attendant que l'ingénieur eût eu le temps de fabriquer du verre à vitre.
Gédéon Spilett avait très artistement disposé, dans les saillies du roc, autour des fenêtres, des plantes d'espèces variées, ainsi que de longues herbes flottantes, et, de cette façon, les ouvertures étaient encadrées d'une pittoresque verdure d'un effet charmant.
Les habitants de la solide, saine et sûre demeure, ne pouvaient donc être qu'enchantés de leur ouvrage.
Les fenêtres permettaient à leur regard de s'étendre sur un horizon sans limite, que les deux caps Mandibule fermaient au nord et le cap Griffe au sud.
Toute la baie de l'Union se développait magnifiquement devant eux. Oui, ces braves colons avaient lieu d'être satisfaits, et Pencroff ne marchandait pas les éloges à ce qu'il appelait humoristiquement «son appartement au cinquième au-dessus de l'entresol!»
CHAPITRE XX
La saison d'hiver commença véritablement avec ce mois de juin, qui correspond au mois de décembre de l'hémisphère boréal. Il débuta par des averses et des rafales qui se succédèrent sans relâche. Les hôtes de Granite-House purent apprécier les avantages d'une demeure que les intempéries ne sauraient atteindre.
L'abri des Cheminées eût été vraiment insuffisant contre les rigueurs d'un hivernage, et il était à craindre que les grandes marées, poussées par les vents du large, n'y fissent encore irruption. Cyrus Smith prit même quelques précautions, en prévision de cette éventualité, afin de préserver, autant que possible, la forge et les fourneaux qui y étaient installés.
Pendant tout ce mois de juin, le temps fut employé à des travaux divers, qui n'excluaient ni la chasse, ni la pêche, et les réserves de l'office purent être abondamment entretenues. Pencroff, dès qu'il en aurait le loisir, se proposait d'établir des trappes dont il attendait le plus grand bien. Il avait fabriqué des collets de fibres ligneuses, et il n'était pas de jour que la garenne ne fournît son contingent de rongeurs. Nab employait presque tout son temps à saler ou à fumer des viandes, ce qui lui assurait des conserves excellentes.
La question des vêtements fut alors très sérieusement discutée. Les colons n'avaient d'autres habits que ceux qu'ils portaient, quand le ballon les jeta sur l'île. Ces habits étaient chauds et solides, ils en avaient pris un soin extrême ainsi que de leur linge, et ils les tenaient en parfait état de propreté, mais tout cela demanderait bientôt à être remplacé. En outre, si l'hiver était rigoureux, les colons auraient fort à souffrir du froid.
À ce sujet, l'ingéniosité de Cyrus Smith fut en défaut. Il avait dû parer au plus pressé, créer la demeure, assurer l'alimentation, et le froid pouvait le surprendre avant que la question des vêtements eût été résolue. Il fallait donc se résigner à passer ce premier hiver sans trop se plaindre.
La belle saison venue, on ferait une chasse sérieuse à ces mouflons, dont la présence avait été signalée, lors de l'exploration au mont Franklin, et, une fois la laine récoltée, l'ingénieur saurait bien fabriquer de chaudes et solides étoffes... Comment? il y songerait.
«Eh bien, nous en serons quittes pour nous griller les mollets à Granite-House! dit Pencroff. Le combustible abonde, et il n'y a aucune raison de l'épargner.
— D'ailleurs, répondit Gédéon Spilett, l'île Lincoln n'est pas située sous une latitude très élevée, et il est probable que les hivers n'y sont pas rudes. Ne nous avez-vous pas dit, Cyrus, que ce trente-cinquième parallèle correspondait à celui de l'Espagne dans l'autre hémisphère?
— Sans doute, répondit l'ingénieur, mais certains hivers sont très froids en Espagne! Neige et glace, rien n'y manque, et l'île Lincoln peut être aussi rigoureusement éprouvée. Toutefois, c'est une île, et, comme telle, j'espère que la température y sera plus modérée.
— Et pourquoi, monsieur Cyrus? demanda Harbert.
— Parce que la mer, mon enfant, peut être considérée comme un immense réservoir, dans lequel s'emmagasinent les chaleurs de l'été. L'hiver venu, elle restitue ces chaleurs, ce qui assure aux régions voisines des océans une température moyenne, moins élevée en été, mais moins basse en hiver.
— Nous le verrons bien, répondit Pencroff. Je demande à ne point m'inquiéter autrement du froid qu'il fera ou qu'il ne fera pas. Ce qui est certain, c'est que les jours sont déjà courts et les soirées longues. Si nous traitions un peu la question de l'éclairage.
— Rien n'est plus facile, répondit Cyrus Smith.
— À traiter? demanda le marin.
— À résoudre.
— Et quand commencerons-nous?
— Demain, en organisant une chasse aux phoques.
— Pour fabriquer de la chandelle?
— Fi donc! Pencroff, de la bougie.»
Tel était, en effet, le projet de l'ingénieur; projet réalisable, puisqu'il avait de la chaux et de l'acide sulfurique, et que les amphibies de l'îlot lui fourniraient la graisse nécessaire à sa fabrication.
On était au 4 juin. C'était le dimanche de la Pentecôte, et il y eut accord unanime pour observer cette fête. Tous travaux furent suspendus, et des prières s'élevèrent vers le ciel. Mais ces prières étaient maintenant des actions de grâces. Les colons de l'île Lincoln n'étaient plus les misérables naufragés jetés sur l'îlot. Ils ne demandaient plus, ils remerciaient.
Le lendemain, 5 juin, par un temps assez incertain, on partit pour l'îlot. Il fallut encore profiter de la marée basse pour franchir à gué le canal, et, à ce propos, il fut convenu que l'on construirait, tant bien que mal, un canot qui rendrait les communications plus faciles, et permettrait aussi de remonter la Mercy, lors de la grande exploration du sud-ouest de l'île, qui était remise aux premiers beaux jours.
Les phoques étaient nombreux, et les chasseurs, armés de leurs épieux ferrés, en tuèrent aisément une demi-douzaine. Nab et Pencroff les dépouillèrent, et ne rapportèrent à Granite-House que leur graisse et leur peau, cette peau devant servir à la fabrication de solides chaussures.
Le résultat de cette chasse fut celui-ci: environ trois cents livres de graisse qui devaient être entièrement employées à la fabrication des bougies.
L'opération fut extrêmement simple, et, si elle ne donna pas des produits absolument parfaits, du moins étaient-ils utilisables. Cyrus Smith n'aurait eu à sa disposition que de l'acide sulfurique, qu'en chauffant cet acide avec les corps gras neutres, — dans l'espèce la graisse de phoque, — il pouvait isoler la glycérine; puis, de la combinaison nouvelle, il eût facilement séparé l'oléine, la margarine et la stéarine, en employant l'eau bouillante. Mais, afin de simplifier l'opération, il préféra saponifier la graisse au moyen de la chaux.
Il obtint de la sorte un savon calcaire, facile à décomposer par l'acide sulfurique, qui précipita la chaux à l'état de sulfate et rendit libres les acides gras. De ces trois acides, oléique, margarique et stéarique, le premier, étant liquide, fut chassé par une pression suffisante. Quant aux deux autres, ils formaient la substance même qui allait servir au moulage des bougies.
L'opération ne dura pas plus de vingt-quatre heures.
Les mèches, après plusieurs essais, furent faites de fibres végétales, et, trempées dans la substance liquéfiée, elles formèrent de véritables bougies stéariques, moulées à la main, auxquelles il ne manqua que le blanchiment et le polissage. Elles n'offraient pas, sans doute, cet avantage que les mèches, imprégnées d'acide borique, ont de se vitrifier au fur et à mesure de leur combustion, et de se consumer entièrement; mais Cyrus Smith ayant fabriqué une belle paire de mouchettes, ces bougies furent grandement appréciées pendant les veillées de Granite-House.
Pendant tout ce mois, le travail ne manqua pas à l'intérieur de la nouvelle demeure. Les menuisiers eurent de l'ouvrage. On perfectionna les outils, qui étaient fort rudimentaires. On les compléta aussi. Des ciseaux, entre autres, furent fabriqués, et les colons purent enfin couper leurs cheveux, et sinon se faire la barbe, du moins la tailler à leur fantaisie.
Harbert n'en avait pas, Nab n'en avait guère, mais leurs compagnons en étaient hérissés de manière à justifier la confection desdits ciseaux.
La fabrication d'une scie à main, du genre de celles qu'on appelle égoïnes, coûta des peines infinies, mais enfin on obtint un instrument qui, vigoureusement manié, put diviser les fibres ligneuses du bois.
On fit donc des tables, des sièges, des armoires, qui meublèrent les principales chambres, des cadres de lit, dont toute la literie consista en matelas de zostère. La cuisine, avec ses planches, sur lesquelles reposaient les ustensiles en terre cuite, son fourneau de briques, sa pierre à relaver, avait très bon air, et Nab y fonctionnait gravement, comme s'il eût été dans un laboratoire de chimiste.
Mais les menuisiers durent être bientôt remplacés par les charpentiers. En effet, le nouveau déversoir, créé à coups de mine, rendait nécessaire la construction de deux ponceaux, l'un sur le plateau de Grande-vue, l'autre sur la grève même.
Maintenant, en effet, le plateau et la grève étaient transversalement coupés par un cours d'eau qu'il fallait nécessairement franchir, quand on voulait gagner le nord de l'île. Pour l'éviter, les colons eussent été obligés à faire un détour considérable et à remonter dans l'ouest jusqu'au delà des sources du Creek-Rouge. Le plus simple était donc d'établir, sur le plateau et sur la grève, deux ponceaux, longs de vingt à vingt-cinq pieds, et dont quelques arbres, seulement équarris à la hache, formèrent toute la charpente. Ce fut l'affaire de quelques jours. Les ponts établis, Nab et Pencroff en profitèrent alors pour aller jusqu'à l'huîtrière qui avait été découverte au large des dunes. Ils avaient traîné avec eux une sorte de grossier chariot, qui remplaçait l'ancienne claie vraiment trop incommode, et ils rapportèrent quelques milliers d'huîtres, dont l'acclimatation se fit rapidement au milieu de ces rochers, qui formaient autant de parcs naturels à l'embouchure de la Mercy. Ces mollusques étaient de qualité excellente, et les colons en firent une consommation presque quotidienne.
On le voit, l'île Lincoln, bien que ses habitants n'en eussent exploré qu'une très petite portion, fournissait déjà à presque tous leurs besoins. Et il était probable que, fouillée jusque dans ses plus secrets réduits, sur toute cette partie boisée qui s'étendait depuis la Mercy jusqu'au promontoire du Reptile, elle prodiguerait de nouveaux trésors. Une seule privation coûtait encore aux colons de l'île Lincoln. La nourriture azotée ne leur manquait pas, ni les produits végétaux qui devaient en tempérer l'usage; les racines ligneuses des dragonniers, soumises à la fermentation, leur donnaient une boisson acidulée, sorte de bière bien préférable à l'eau pure; ils avaient même fabriqué du sucre, sans cannes ni betteraves, en recueillant cette liqueur que distille l' «acer saccharinum», sorte d'érable de la famille des acérinées, qui prospère sous toutes les zones moyennes, et dont l'île possédait un grand nombre; ils faisaient un thé très agréable en employant les monardes rapportées de la garenne; enfin, ils avaient en abondance le sel, le seul des produits minéraux qui entre dans l'alimentation..., mais le pain faisait défaut.
Peut-être, par la suite, les colons pourraient-ils remplacer cet aliment par quelque équivalent, farine de sagoutier ou fécule de l'arbre à pain, et il était possible, en effet, que les forêts du sud comptassent parmi leurs essences ces précieux arbres, mais jusqu'alors on ne les avait pas rencontrés.
Cependant la Providence devait, en cette circonstance, venir directement en aide aux colons, dans une proportion infinitésimale, il est vrai, mais enfin Cyrus Smith, avec toute son intelligence, toute son ingéniosité, n'aurait jamais pu produire ce que, par le plus grand hasard, Harbert trouva un jour dans la doublure de sa veste, qu'il s'occupait de raccommoder.
Ce jour-là, — il pleuvait à torrents, — les colons étaient rassemblés dans la grande salle de Granite-House, quand le jeune garçon s'écria tout d'un coup:
«Tiens, monsieur Cyrus. Un grain de blé!»
Et il montra à ses compagnons un grain, un unique grain qui, de sa poche trouée, s'était introduit dans la doublure de sa veste.
La présence de ce grain s'expliquait par l'habitude qu'avait Harbert, étant à Richmond, de nourrir quelques ramiers dont Pencroff lui avait fait présent.
«Un grain de blé? répondit vivement l'ingénieur.
— Oui, monsieur Cyrus, mais un seul, rien qu'un seul!
— Eh! mon garçon, s'écria Pencroff en souriant, nous voilà bien avancés, ma foi! Qu'est-ce que nous pourrions bien faire d'un seul grain de blé?
— Nous en ferons du pain, répondit Cyrus Smith.
— Du pain, des gâteaux, des tartes! répliqua le marin. Allons! Le pain que fournira ce grain de blé ne nous étouffera pas de sitôt!»
Harbert, n'attachant que peu d'importance à sa découverte, se disposait à jeter le grain en question, mais Cyrus Smith le prit, l'examina, reconnut qu'il était en bon état, et, regardant le marin bien en face:
«Pencroff, lui demanda-t-il tranquillement, savez-vous combien un grain de blé peut produire d'épis?
— Un, je suppose! répondit le marin, surpris de la question.
— Dix, Pencroff. Et savez-vous combien un épi porte de grains?
— Ma foi, non.
— Quatre-vingts en moyenne, dit Cyrus Smith. Donc, si nous plantons ce grain, à la première récolte, nous récolterons huit cents grains, lesquels en produiront à la seconde six cent quarante mille, à la troisième cinq cent douze millions, à la quatrième plus de quatre cents milliards de grains. Voilà la proportion.»
Les compagnons de Cyrus Smith l'écoutaient sans répondre. Ces chiffres les stupéfiaient. Ils étaient exacts, cependant.
«Oui, mes amis, reprit l'ingénieur. Telles sont les progressions arithmétiques de la féconde nature. Et encore, qu'est-ce que cette multiplication du grain de blé, dont l'épi ne porte que huit cents grains, comparée à ces pieds de pavots qui portent trente-deux mille graines, à ces pieds de tabac qui en produisent trois cent soixante mille? En quelques années, sans les nombreuses causes de destruction qui en arrêtent la fécondité, ces plantes envahiraient toute la terre.»
Mais l'ingénieur n'avait pas terminé son petit interrogatoire.
«Et maintenant, Pencroff, reprit-il, savez-vous combien quatre cents milliards de grains représentent de boisseaux?
— Non, répondit le marin, mais ce que je sais, c'est que je ne suis qu'une bête!
— Eh bien, cela ferait plus de trois millions, à cent trente mille par boisseau, Pencroff.
— Trois millions! s'écria Pencroff.
— Trois millions.
— Dans quatre ans?
— Dans quatre ans, répondit Cyrus Smith, et même dans deux ans, si, comme je l'espère, nous pouvons, sous cette latitude, obtenir deux récoltes par année.»
À cela, suivant son habitude, Pencroff ne crut pas pouvoir répliquer autrement que par un hurrah formidable.
«Ainsi, Harbert, ajouta l'ingénieur, tu as fait là une découverte d'une importance extrême pour nous. Tout, mes amis, tout peut nous servir dans les conditions où nous sommes. Je vous en prie, ne l'oubliez pas.
— Non, monsieur Cyrus, non, nous ne l'oublierons pas, répondit Pencroff, et si jamais je trouve une de ces graines de tabac, qui se multiplient par trois cent soixante mille, je vous assure que je ne la jetterai pas au vent! Et maintenant, savez-vous ce qui nous reste à faire?
— Il nous reste à planter ce grain, répondit Harbert.
— Oui, ajouta Gédéon Spilett, et avec tous les égards qui lui sont dus, car il porte en lui nos moissons à venir.
— Pourvu qu'il pousse! s'écria le marin.
— Il poussera», répondit Cyrus Smith.
On était au 20 juin. Le moment était donc propice pour semer cet unique et précieux grain de blé. Il fut d'abord question de le planter dans un pot; mais, après réflexion, on résolut de s'en rapporter plus franchement à la nature, et de le confier à la terre. C'est ce qui fut fait le jour même, et il est inutile d'ajouter que toutes les précautions furent prises pour que l'opération réussît.
Le temps s'étant légèrement éclairci, les colons gravirent les hauteurs de Granite-House. Là, sur le plateau, ils choisirent un endroit bien abrité du vent, et auquel le soleil de midi devait verser toute sa chaleur. L'endroit fut nettoyé, sarclé avec soin, fouillé même, pour en chasser les insectes ou les vers; on y mit une couche de bonne terre amendée d'un peu de chaux; on l'entoura d'une palissade; puis, le grain fut enfoncé dans la couche humide.
Ne semblait-il pas que ces colons posaient la première pierre d'un édifice? Cela rappela à Pencroff le jour où il avait allumé son unique allumette, et tous les soins qu'il apporta à cette opération. Mais cette fois, la chose était plus grave. En effet, les naufragés seraient toujours parvenus à se procurer du feu, soit par un procédé, soit par un autre, mais nulle puissance humaine ne leur referait ce grain de blé, si, par malheur, il venait à périr!
CHAPITRE XXI
Depuis ce moment, il ne se passa plus un seul jour sans que Pencroff allât visiter ce qu'il appelait sérieusement son «champ de blé.» Et malheur aux insectes qui s'y aventuraient! Ils n'avaient aucune grâce à attendre.
Vers la fin du mois de juin, après d'interminables pluies, le temps se mit décidément au froid, et, le 29, un thermomètre Fahrenheit eût certainement annoncé vingt degrés seulement au-dessus de zéro (6, 67 degrés centigrades au-dessous de glace).
Le lendemain, 30 juin, jour qui correspond au 31 Décembre de l'année boréale, était un vendredi. Nab fit observer que l'année finissait par un mauvais jour; mais Pencroff lui répondit que, naturellement, l'autre commençait par un bon, — ce qui valait mieux. En tout cas, elle débuta par un froid très vif. Des glaçons s'entassèrent à l'embouchure de la Mercy, et le lac ne tarda pas à se prendre sur toute son étendue.
On dut, à plusieurs reprises, renouveler la provision de combustible. Pencroff n'avait pas attendu que la rivière fût glacée pour conduire d'énormes trains de bois à leur destination. Le courant était un moteur infatigable, et il fut employé à charrier du bois flotté jusqu'au moment où le froid vint l'enchaîner. Au combustible fourni si abondamment par la forêt, on joignit aussi plusieurs charretées de houille, qu'il fallut aller chercher au pied des contreforts du mont Franklin. Cette puissante chaleur du charbon de terre fut vivement appréciée par une basse température, qui, le 4 juillet, tomba à huit degrés Fahrenheit (13 degrés centigrades au-dessous de zéro). Une seconde cheminée avait été établie dans la salle à manger, et, là, on travaillait en commun.
Pendant cette période de froid, Cyrus Smith n'eut qu'à s'applaudir d'avoir dérivé jusqu'à Granite-House un petit filet des eaux du lac Grant. Prises au-dessous de la surface glacée, puis, conduites par l'ancien déversoir, elles conservaient leur liquidité et arrivaient à un réservoir intérieur, qui avait été creusé à l'angle de l'arrière-magasin, et dont le trop-plein s'enfuyait par le puits jusqu'à la mer.
Vers cette époque, le temps étant extrêmement sec, les colons, aussi bien vêtus que possible, résolurent de consacrer une journée à l'exploration de la partie de l'île comprise au sud-est entre la Mercy et le cap Griffe. C'était un vaste terrain marécageux, et il pouvait se présenter quelque bonne chasse à faire, car les oiseaux aquatiques devaient y pulluler.
Il fallait compter de huit à neuf milles à l'aller, autant au retour, et, par conséquent, la journée serait bien employée. Comme il s'agissait aussi de l'exploration d'une portion inconnue de l'île, toute la colonie dut y prendre part. C'est pourquoi, le 5 juillet, dès six heures du matin, l'aube se levant à peine, Cyrus Smith, Gédéon Spilett, Harbert, Nab, Pencroff, armés d'épieux, de collets, d'arcs et de flèches, et munis de provisions suffisantes, quittèrent Granite-House, précédés de Top, qui gambadait devant eux.
On prit par le plus court, et le plus court fut de traverser la Mercy sur les glaçons qui l'encombraient alors.
«Mais, fit observer justement le reporter, cela ne peut remplacer un pont sérieux!» aussi, la construction d'un pont «sérieux» était-elle notée dans la série des travaux à venir.
C'était la première fois que les colons mettaient pied sur la rive droite de la Mercy, et s'aventuraient au milieu de ces grands et superbes conifères, alors couverts de neige.
Mais ils n'avaient pas fait un demi-mille, que, d'un épais fourré, s'échappait toute une famille de quadrupèdes, qui y avaient élu domicile, et dont les aboiements de Top provoquèrent la fuite.
«Ah! on dirait des renards!» s'écria Harbert, quand il vit toute la bande décamper au plus vite.
C'étaient des renards, en effet, mais des renards de très grande taille, qui faisaient entendre une sorte d'aboiement, dont Top parut lui-même fort étonné, car il s'arrêta dans sa poursuite, et donna à ces rapides animaux le temps de disparaître.
Le chien avait le droit d'être surpris, puisqu'il ne savait pas l'histoire naturelle. Mais, par leurs aboiements, ces renards, gris roussâtres de pelage, à queues noires que terminait une bouffette blanche, avaient décelé leur origine. Aussi, Harbert leur donna-t-il, sans hésiter, leur véritable nom de «culpeux.» Ces culpeux se rencontrent fréquemment au Chili, aux Malouines, et sur tous ces parages américains traversés par les trentième et quarantième parallèles. Harbert regretta beaucoup que Top n'eût pu s'emparer de l'un de ces carnivores.
«Est-ce que cela se mange? demanda Pencroff, qui ne considérait jamais les représentants de la faune de l'île qu'à un point de vue spécial.
— Non, répondit Harbert, mais les zoologistes n'ont pas encore reconnu si la pupille de ces renards est diurne ou nocturne, et s'il ne convient pas de les ranger dans le genre chien proprement dit.»
Cyrus Smith ne put s'empêcher de sourire en entendant la réflexion du jeune garçon, qui attestait un esprit sérieux. Quant au marin, du moment que ces renards ne pouvaient être classés dans le genre comestible, peu lui importait. Toutefois, lorsqu'une basse-cour serait établie à Granite-House, il fit observer qu'il serait bon de prendre quelques précautions contre la visite probable de ces pillards à quatre pattes. Ce que personne ne contesta.
Après avoir tourné la pointe de l'épave, les colons trouvèrent une longue plage que baignait la vaste mer. Il était alors huit heures du matin. Le ciel était très pur, ainsi qu'il arrive par les grands froids prolongés; mais, échauffés par leur course, Cyrus Smith et ses compagnons ne ressentaient pas trop vivement les piqûres de l'atmosphère.
D'ailleurs, il ne faisait pas de vent, circonstance qui rend infiniment plus supportables les forts abaissements de la température. Un soleil brillant, mais sans action calorifique, sortait alors de l'Océan, et son énorme disque se balançait à l'horizon. La mer formait une nappe tranquille et bleue comme celle d'un golfe méditerranéen, quand le ciel est pur. Le cap Griffe, recourbé en forme de yatagan, s'effilait nettement à quatre milles environ vers le sud-est. À gauche, la lisière du marais était brusquement arrêtée par une petite pointe que les rayons solaires dessinaient alors d'un trait de feu.
Certes, en cette partie de la baie de l'Union, que rien ne couvrait du large, pas même un banc de sable, les navires, battus des vents d'est, n'eussent trouvé aucun abri. On sentait à la tranquillité de la mer, dont nul haut-fond ne troublait les eaux, à sa couleur uniforme que ne tachait aucune nuance jaunâtre, à l'absence de tout récif enfin, que cette côte était accore, et que l'Océan recouvrait là de profonds abîmes. En arrière, dans l'ouest, se développaient, mais à une distance de quatre milles, les premières lignes d'arbres des forêts du Far-West. On se serait cru, pour ainsi dire, sur la côte désolée de quelque île des régions antarctiques que les glaçons eussent envahie. Les colons firent halte en cet endroit pour déjeuner. Un feu de broussailles et de varechs desséchés fut allumé, et Nab prépara le déjeuner de viande froide, auquel il joignit quelques tasses de thé d'Oswego.
Tout en mangeant, on regardait. Cette partie de l'île Lincoln était réellement stérile et contrastait avec toute la région occidentale. Ce qui amena le reporter à faire cette réflexion, que si le hasard eût tout d'abord jeté les naufragés sur cette plage, ils auraient pris de leur futur domaine une idée déplorable.
«Je crois même que nous n'aurions pas pu l'atteindre, répondit l'ingénieur, car la mer est profonde, et elle ne nous offrait pas un rocher pour nous y réfugier. Devant Granite-House, au moins, il y avait des bancs, un îlot, qui multipliaient les chances de salut. Ici, rien que l'abîme!
— Il est assez singulier, fit observer Gédéon Spilett, que cette île, relativement petite, présente un sol aussi varié. Cette diversité d'aspect n'appartient logiquement qu'aux continents d'une certaine étendue. On dirait vraiment que la partie occidentale de l'île Lincoln, si riche et si fertile, est baignée par les eaux chaudes du golfe Mexicain, et que ses rivages du nord et du sud-est s'étendent sur une sorte de mer Arctique.
— Vous avez raison, mon cher Spilett, répondit Cyrus Smith, c'est une observation que j'ai faite aussi. Cette île, dans sa forme comme dans sa nature, je la trouve étrange. On dirait un résumé de tous les aspects que présente un continent, et je ne serais pas surpris qu'elle eût été continent autrefois.
— Quoi! un continent au milieu du Pacifique? s'écria Pencroff.
— Pourquoi pas? répondit Cyrus Smith. Pourquoi l'Australie, la Nouvelle-Irlande, tout ce que les géographes anglais appellent l'Australasie, réunies aux archipels du Pacifique, n'auraient-ils formé autrefois une sixième partie du monde, aussi importante que l'Europe ou l'Asie, que l'Afrique ou les deux Amériques? Mon esprit ne se refuse point à admettre que toutes les îles, émergées de ce vaste Océan, ne sont que des sommets d'un continent maintenant englouti, mais qui dominait les eaux aux époques antéhistoriques.
— Comme fut autrefois l'Atlantide, répondit Harbert.
— Oui, mon enfant... si elle a existé toutefois.
— Et l'île Lincoln aurait fait partie de ce continent-là? demanda Pencroff.
— C'est probable, répondit Cyrus Smith, et cela expliquerait assez cette diversité de productions qui se voit à sa surface.
— Et le nombre considérable d'animaux qui l'habitent encore, ajouta Harbert.
— Oui, mon enfant, répondit l'ingénieur, et tu me fournis là un nouvel argument à l'appui de ma thèse. Il est certain, d'après ce que nous avons vu, que les animaux sont nombreux dans l'île, et, ce qui est plus bizarre, que les espèces y sont extrêmement variées. Il y a une raison à cela, et pour moi, c'est que l'île Lincoln a pu faire autrefois partie de quelque vaste continent qui s'est peu à peu abaissé au-dessous du Pacifique.
— Alors, un beau jour, répliqua Pencroff, qui ne semblait pas être absolument convaincu, ce qui reste de cet ancien continent pourra disparaître à son tour, et il n'y aura plus rien entre l'Amérique et l'Asie?
— Si, répondit Cyrus Smith, il y aura les nouveaux continents, que des milliards de milliards d'animalcules travaillent à bâtir en ce moment.
— Et quels sont ces maçons-là? demanda Pencroff.
— Les infusoires du corail, répondit Cyrus Smith. Ce sont eux qui ont fabriqué, par un travail continu, l'île Clermont-Tonnerre, les atolls, et autres nombreuses îles à coraux que compte l'océan Pacifique. Il faut quarante-sept millions de ces infusoires pour peser un grain, et pourtant, avec les sels marins qu'ils absorbent, avec les éléments solides de l'eau qu'ils s'assimilent, ces animalcules produisent le calcaire, et ce calcaire forme d'énormes substructions sous-marines, dont la dureté et la solidité égalent celles du granit. Autrefois, aux premières époques de la création, la nature, employant le feu, a produit les terres par soulèvement; mais maintenant elle charge des animaux microscopiques de remplacer cet agent, dont la puissance dynamique, à l'intérieur du globe, a évidemment diminué, — ce que prouve le grand nombre de volcans actuellement éteints à la surface de la terre. Et je crois bien que, les siècles succédant aux siècles et les infusoires aux infusoires, ce Pacifique pourra se changer un jour en un vaste continent, que des générations nouvelles habiteront et civiliseront à leur tour.
— Ce sera long! dit Pencroff.
— La nature a le temps pour elle, répondit l'ingénieur.
— Mais à quoi bon de nouveaux continents? demanda Harbert. Il me semble que l'étendue actuelle des contrées habitables est suffisante à l'humanité. Or, la nature ne fait rien d'inutile.
— Rien d'inutile, en effet, reprit l'ingénieur, mais voici comment on pourrait expliquer dans l'avenir la nécessité de continents nouveaux, et précisément sur cette zone tropicale occupée par les îles coralligènes. Du moins, cette explication me paraît plausible.
— Nous vous écoutons, monsieur Cyrus, répondit Harbert.
— Voici ma pensée: les savants admettent généralement qu'un jour notre globe finira, ou plutôt que la vie animale et végétale n'y sera plus possible, par suite du refroidissement intense qu'il subira. Ce sur quoi ils ne sont pas d'accord, c'est sur la cause de ce refroidissement. Les uns pensent qu'il proviendra de l'abaissement de température que le soleil éprouvera après des millions d'années; les autres, de l'extinction graduelle des feux intérieurs de notre globe, qui ont sur lui une influence plus prononcée qu'on ne le suppose généralement. Je tiens, moi, pour cette dernière hypothèse, en me fondant sur ce fait que la lune est bien véritablement un astre refroidi, lequel n'est plus habitable, quoique le soleil continue toujours de verser à sa surface la même somme de chaleur. Si donc la lune s'est refroidie, c'est parce que ces feux intérieurs auxquels, ainsi que tous les astres du monde stellaire, elle a dû son origine, se sont complètement éteints. Enfin, quelle qu'en soit la cause, notre globe se refroidira un jour, mais ce refroidissement ne s'opérera que peu à peu. Qu'arrivera-t-il alors? C'est que les zones tempérées, dans une époque plus ou moins éloignée, ne seront pas plus habitables que ne le sont actuellement les régions polaires. Donc, les populations d'hommes, comme les agrégations d'animaux, reflueront vers les latitudes plus directement soumises à l'influence solaire. Une immense émigration s'accomplira. L'Europe, l'Asie centrale, l'Amérique du Nord seront peu à peu abandonnées, tout comme l'Australasie ou les parties basses de l'Amérique du Sud. La végétation suivra l'émigration humaine. La flore reculera vers l'équateur en même temps que la faune. Les parties centrales de l'Amérique méridionale et de l'Afrique deviendront les continents habités par excellence. Les Lapons et les Samoyèdes retrouveront les conditions climatériques de la mer polaire sur les rivages de la Méditerranée. Qui nous dit, qu'à cette époque, les régions équatoriales ne seront pas trop petites pour contenir l'humanité terrestre et la nourrir? Or, pourquoi la prévoyante nature, afin de donner refuge à toute l'émigration végétale et animale, ne jetterait-elle pas, dès à présent, sous l'équateur, les bases d'un continent nouveau, et n'aurait-elle pas chargé les infusoires de le construire? J'ai souvent réfléchi à toutes ces choses, mes amis, et je crois sérieusement que l'aspect de notre globe sera un jour complètement transformé, que, par suite de l'exhaussement de nouveaux continents, les mers couvriront les anciens, et que, dans les siècles futurs, des Colombs iront découvrir les îles du Chimboraço, de l'Himalaya ou du mont Blanc, restes d'une Amérique, d'une Asie et d'une Europe englouties. Puis enfin, ces nouveaux continents, à leur tour, deviendront eux-mêmes inhabitables; la chaleur s'éteindra comme la chaleur d'un corps que l'âme vient d'abandonner, et la vie disparaîtra, sinon définitivement du globe, au moins momentanément. Peut-être, alors, notre sphéroïde se reposera-t-il, se refera-t-il dans la mort pour ressusciter un jour dans des conditions supérieures! Mais tout cela, mes amis, c'est le secret de l'Auteur de toutes choses, et, à propos du travail des infusoires, je me suis laissé entraîner un peu loin peut-être à scruter les secrets de l'avenir.
— Mon cher Cyrus, répondit Gédéon Spilett, ces théories sont pour moi des prophéties, et elles s'accompliront un jour.
— C'est le secret de Dieu, dit l'ingénieur.
— Tout cela est bel et bien, dit alors Pencroff, qui avait écouté de toutes ses oreilles, mais m'apprendrez-vous, monsieur Cyrus, si l'île Lincoln a été construite par vos infusoires?
— Non, répondit Cyrus Smith, elle est purement d'origine volcanique.
— Alors, elle disparaîtra un jour?
— C'est probable.
— J'espère bien que nous n'y serons plus.
— Non, rassurez-vous, Pencroff, nous n'y serons plus, puisque nous n'avons aucune envie d'y mourir et que nous finirons peut-être par nous en tirer.
— En attendant, répondit Gédéon Spilett, installons-nous comme pour l'éternité. Il ne faut jamais rien faire à demi.»
Ceci finit la conversation. Le déjeuner était terminé. L'exploration fut reprise, et les colons arrivèrent à la limite où commençait la région marécageuse.
C'était bien un marais, dont l'étendue, jusqu'à cette côte arrondie qui terminait l'île au sud-est, pouvait mesurer vingt milles carrés. Le sol était formé d'un limon argilo-siliceux, mêlé de nombreux débris de végétaux. Des conferves, des joncs, des carex, des scirpes, çà et là quelques couches d'herbages, épais comme une grosse moquette, le recouvraient. Quelques mares glacées scintillaient en maint endroit sous les rayons solaires. Ni les pluies, ni aucune rivière, gonflée par une crue subite, n'avaient pu former ces réserves d'eau. On en devait naturellement conclure que ce marécage était alimenté par les infiltrations du sol, et cela était en effet. Il était même à craindre que l'air ne s'y chargeât, pendant les chaleurs, de ces miasmes qui engendrent les fièvres paludéennes. Au-dessus des herbes aquatiques, à la surface des eaux stagnantes, voltigeait un monde d'oiseaux.
Chasseurs au marais et huttiers de profession n'auraient pu y perdre un seul coup de fusil.
Canards sauvages, pilets, sarcelles, bécassines y vivaient par bandes, et ces volatiles peu craintifs se laissaient facilement approcher. Un coup de fusil à plomb eût certainement atteint quelques douzaines de ces oiseaux, tant leurs rangs étaient pressés. Il fallut se contenter de les frapper à coups de flèche. Le résultat fut moindre, mais la flèche silencieuse eut l'avantage de ne point effrayer ces volatiles, que la détonation d'une arme à feu aurait dissipés à tous les coins du marécage. Les chasseurs se contentèrent donc, pour cette fois, d'une douzaine de canards, blancs de corps avec ceinture cannelle, tête verte, aile noire, blanche et rousse, bec aplati, qu'Harbert reconnut pour des «tadornes.»
Top concourut adroitement à la capture de ces volatiles, dont le nom fut donné à cette partie marécageuse de l'île. Les colons avaient donc là une abondante réserve de gibier aquatique. Le temps venu, il ne s'agirait plus que de l'exploiter convenablement, et il était probable que plusieurs espèces de ces oiseaux pourraient être, sinon domestiqués, du moins acclimatés aux environs du lac, ce qui les mettrait plus directement sous la main des consommateurs.
Vers cinq heures du soir, Cyrus Smith et ses compagnons reprirent le chemin de leur demeure, en traversant le marais des Tadornes (Tadorn's-fens), et ils repassèrent la Mercy sur le pont de glaces.
À huit heures du soir, tous étaient rentrés à Granite-House.
CHAPITRE XXII
Ces froids intenses durèrent jusqu'au 15 août, sans dépasser toutefois ce maximum de degrés Fahrenheit observé jusqu'alors. Quand l'atmosphère était calme, cette basse température se supportait facilement; mais quand la bise soufflait, cela semblait dur à des gens insuffisamment vêtus. Pencroff en était à regretter que l'île Lincoln ne donnât pas asile à quelques familles d'ours, plutôt qu'à ces renards ou à ces phoques, dont la fourrure laissait à désirer.
«Les ours, disait-il, sont généralement bien habillés, et je ne demanderais pas mieux que de leur emprunter pour l'hiver la chaude capote qu'ils ont sur le corps.
— Mais, répondait Nab en riant, peut-être ces ours ne consentiraient-ils pas, Pencroff, à te donner leur capote. Ce ne sont point des Saint-Martin, ces bêtes-là!
— On les y obligerait, Nab, on les y obligerait», répliquait Pencroff d'un ton tout à fait autoritaire. Mais ces formidables carnassiers n'existaient point dans l'île, ou, du moins, ils ne s'étaient pas montrés jusqu'alors.
Toutefois, Harbert, Pencroff et le reporter s'occupèrent d'établir des trappes sur le plateau de Grande-vue et aux abords de la forêt. Suivant l'opinion du marin, tout animal, quel qu'il fût, serait de bonne prise, et rongeurs ou carnassiers qui étrenneraient les nouveaux pièges seraient bien reçus à Granite-House.
Ces trappes furent, d'ailleurs, extrêmement simples: des fosses creusées dans le sol, au-dessus un plafonnage de branches et d'herbes, qui en dissimulait l'orifice, au fond quelque appât dont l'odeur pouvait attirer les animaux, et ce fut tout. Il faut dire aussi qu'elles n'avaient point été creusées au hasard, mais à certains endroits où des empreintes plus nombreuses indiquaient de fréquentes passées de quadrupèdes. Tous les jours, elles étaient visitées, et, à trois reprises, pendant les premiers jours, on y trouva des échantillons de ces culpeux qui avaient été vus déjà sur la rive droite de la Mercy.
«Ah çà! il n'y a donc que des renards dans ce pays-ci! s'écria Pencroff, la troisième fois qu'il retira un de ces animaux de la fosse où il se tenait fort penaud. Des bêtes qui ne sont bonnes à rien!
— Mais si, dit Gédéon Spilett. Elles sont bonnes à quelque chose!
— Et à quoi donc?
— À faire des appâts pour en attirer d'autres!»
Le reporter avait raison, et les trappes furent dès lors amorcées avec ces cadavres de renards.
Le marin avait également fabriqué des collets en employant les fibres du curry-jonc, et les collets donnèrent plus de profit que les trappes. Il était rare qu'un jour se passât sans que quelque lapin de la garenne se laissât prendre. C'était toujours du lapin, mais Nab savait varier ses sauces, et les convives ne songeaient pas à se plaindre.
Cependant, une ou deux fois, dans la seconde semaine d'août, les trappes livrèrent aux chasseurs des animaux autres que des culpeux, et plus utiles. Ce furent quelques-uns de ces sangliers qui avaient été déjà signalés au nord du lac. Pencroff n'eut pas besoin de demander si ces bêtes-là étaient comestibles. Cela se voyait bien, à leur ressemblance avec le cochon d'Amérique ou d'Europe.
«Mais ce ne sont point des cochons, lui dit Harbert, je t'en préviens, Pencroff.
— Mon garçon, répondit le marin, en se penchant sur la trappe, et en retirant par le petit appendice qui lui servait de queue un de ces représentants de la famille des suilliens, laissez-moi croire que ce sont des cochons!
— Et pourquoi?
— Parce que cela me fait plaisir!
— Tu aimes donc bien le cochon, Pencroff?
— J'aime beaucoup le cochon, répondit le marin, surtout pour ses pieds, et s'il en avait huit au lieu de quatre, je l'aimerais deux fois davantage!»
Quant aux animaux en question, c'étaient des pécaris appartenant à l'un des quatre genres que compte la famille, et ils étaient même de l'espèce des «tajassous», reconnaissables à leur couleur foncée et dépourvus de ces longues canines qui arment la bouche de leurs congénères. Ces pécaris vivent ordinairement par troupes, et il était probable qu'ils abondaient dans les parties boisées de l'île. En tout cas, ils étaient mangeables de la tête aux pieds, et Pencroff ne leur en demandait pas plus.
Vers le 15 août, l'état atmosphérique se modifia subitement par une saute de vent dans le nord-ouest.
La température remonta de quelques degrés, et les vapeurs accumulées dans l'air ne tardèrent pas à se résoudre en neige. Toute l'île se couvrit d'une couche blanche, et se montra à ses habitants sous un aspect nouveau. Cette neige tomba abondamment pendant plusieurs jours, et son épaisseur atteignit bientôt deux pieds.
Le vent fraîchit bientôt avec une extrême violence, et, du haut de Granite-House, on entendait la mer gronder sur les récifs. À certains angles, il se faisait de rapides remous d'air, et la neige, s'y formant en hautes colonnes tournantes, ressemblait à ces trombes liquides qui pirouettent sur leur base, et que les bâtiments attaquent à coups de canon.
Toutefois, l'ouragan, venant du nord-ouest, prenait l'île à revers, et l'orientation de Granite-House la préservait d'un assaut direct. Mais, au milieu de ce chasse-neige, aussi terrible que s'il se fût produit sur quelque contrée polaire, ni Cyrus Smith, ni ses compagnons ne purent, malgré leur envie, s'aventurer au dehors, et ils restèrent renfermés pendant cinq jours, du 20 au 25 août. On entendait la tempête rugir dans les bois du Jacamar, qui devaient en pâtir. Bien des arbres seraient déracinés, sans doute, mais Pencroff s'en consolait en songeant qu'il n'aurait pas la peine de les abattre.
«Le vent se fait bûcheron, laissons-le faire», répétait-il.
Et, d'ailleurs, il n'y aurait eu aucun moyen de l'en empêcher.
Combien les hôtes de Granite-House durent alors remercier le ciel de leur avoir ménagé cette solide et inébranlable retraite! Cyrus Smith avait bien sa légitime part dans les remerciements, mais enfin, c'était la nature qui avait creusé cette vaste caverne, et il n'avait fait que la découvrir. Là, tous étaient en sûreté, et les coups de la tempête ne pouvaient les atteindre. S'ils eussent construit sur le plateau de Grande-vue une maison de briques et de bois, elle n'aurait certainement pas résisté aux fureurs de cet ouragan. Quant aux Cheminées, rien qu'au fracas des lames qui se faisait entendre avec tant de force, on devait croire qu'elles étaient absolument inhabitables, car la mer, passant par-dessus l'îlot, devait les battre avec rage. Mais ici, à Granite-House, au milieu de ce massif, contre lequel n'avaient prise ni l'eau ni l'air, rien à craindre.
Pendant ces quelques jours de séquestration, les colons ne restèrent pas inactifs. Le bois, débité en planches, ne manquait pas dans le magasin, et, peu à peu, on compléta le mobilier, en tables et en chaises, solides à coup sûr, car la matière n'y fut pas épargnée. Ces meubles, un peu lourds, justifiaient mal leur nom, qui fait de leur mobilité une condition essentielle, mais ils firent l'orgueil de Nab et de Pencroff, qui ne les auraient pas changés contre des meubles de Boule.
Puis, les menuisiers devinrent vanniers, et ils ne réussirent pas mal dans cette nouvelle fabrication. On avait découvert, vers cette pointe que le lac projetait au nord, une féconde oseraie, où poussaient en grand nombre des osiers-pourpres. Avant la saison des pluies, Pencroff et Harbert avaient moissonné ces utiles arbustes, et leurs branches, bien séparées alors, pouvaient être efficacement employées. Les premiers essais furent informes, mais, grâce à l'adresse et à l'intelligence des ouvriers, se consultant, se rappelant les modèles qu'ils avaient vus, rivalisant entre eux, des paniers et des corbeilles de diverses grandeurs accrurent bientôt le matériel de la colonie. Le magasin en fut pourvu, et Nab enferma dans des corbeilles spéciales ses récoltes de rhizomes, d'amandes de pin-pignon et de racines de dragonnier.
Pendant la dernière semaine de ce mois d'août, le temps se modifia encore une fois. La température baissa un peu, et la tempête se calma. Les colons s'élancèrent au dehors. Il y avait certainement deux pieds de neige sur la grève, mais, à la surface de cette neige durcie, on pouvait marcher sans trop de peine. Cyrus Smith et ses compagnons montèrent sur le plateau de Grande-vue. Quel changement! Ces bois, qu'ils avaient laissés verdoyants, surtout dans la partie voisine où dominaient les conifères, disparaissaient alors sous une couleur uniforme. Tout était blanc, depuis le sommet du mont Franklin jusqu'au littoral, les forêts, la prairie, le lac, la rivière, les grèves.
L'eau de la Mercy courait sous une voûte de glace qui, à chaque flux et reflux, faisait débâcle et se brisait avec fracas. De nombreux oiseaux voletaient à la surface solide du lac, canards et bécassines, pilets et guillemots. Il y en avait des milliers. Les rocs entre lesquels se déversait la cascade à la lisière du plateau étaient hérissés de glaces. On eût dit que l'eau s'échappait d'une monstrueuse gargouille fouillée avec toute la fantaisie d'un artiste de la Renaissance. Quant à juger des dommages causés à la forêt par l'ouragan, on ne le pouvait encore, et il fallait attendre que l'immense couche blanche se fût dissipée.
Gédéon Spilett, Pencroff et Harbert ne manquèrent pas cette occasion d'aller visiter leurs trappes.
Ils ne les retrouvèrent pas aisément, sous la neige qui les recouvrait. Ils durent même prendre garde de ne point se laisser choir dans l'une ou l'autre, ce qui eût été dangereux et humiliant à la fois: se prendre à son propre piège! Mais enfin ils évitèrent ce désagrément, et retrouvèrent les trappes parfaitement intactes. Aucun animal n'y était tombé, et, cependant, les empreintes étaient nombreuses aux alentours, entre autres certaines marques de griffes très nettement accusées. Harbert n'hésita pas à affirmer que quelque carnassier du genre des félins avait passé là, ce qui justifiait l'opinion de l'ingénieur sur la présence de fauves dangereux à l'île Lincoln. Sans doute, ces fauves habitaient ordinairement les épaisses forêts du Far-West, mais, pressés par la faim, ils s'étaient aventurés jusqu'au plateau de Grande-vue. Peut-être sentaient-ils les hôtes de Granite-House?
«En somme, qu'est-ce que c'est que ces félins? demanda Pencroff.
— Ce sont des tigres, répondit Harbert.
— Je croyais que ces bêtes-là ne se trouvaient que dans les pays chauds?
— Sur le nouveau continent, répondit le jeune garçon, on les observe depuis le Mexique jusqu'aux Pampas de Buenos-Aires. Or, comme l'île Lincoln est à peu près sous la même latitude que les provinces de la Plata, il n'est pas étonnant que quelques tigres s'y rencontrent.
— Bon, on veillera», répondit Pencroff.
Cependant, la neige finit par se dissiper sous l'influence de la température, qui se releva. La pluie vint à tomber, et, grâce à son action dissolvante, la couche blanche s'effaça. Malgré le mauvais temps, les colons renouvelèrent leur réserve en toutes choses, amandes de pin-pignon, racines de dragonnier, rhizomes, liqueur d'érable, pour la partie végétale; lapins de garenne, agoutis et kangourous, pour la partie animale. Cela nécessita quelques excursions dans la forêt, et l'on constata qu'une certaine quantité d'arbres avaient été abattus par le dernier ouragan. Le marin et Nab poussèrent même, avec le chariot, jusqu'au gisement de houille, afin de rapporter quelques tonnes de combustible. Ils virent en passant que la cheminée du four à poteries avait été très endommagée par le vent et découronnée de six bons pieds au moins. En même temps que le charbon, la provision de bois fut également renouvelée à Granite-House, et on profita du courant de la Mercy, qui était redevenu libre, pour en amener plusieurs trains. Il pouvait se faire que la période des grands froids ne fût pas achevée. Une visite avait été faite également aux Cheminées, et les colons ne purent que s'applaudir de ne pas y avoir demeuré pendant la tempête. La mer avait laissé là des marques incontestables de ses ravages.
Soulevée par les vents du large, et sautant par-dessus l'îlot, elle avait violemment assailli les couloirs, qui étaient à demi ensablés, et d'épaisses couches de varech recouvraient les roches. Pendant que Nab, Harbert et Pencroff chassaient ou renouvelaient les provisions de combustible, Cyrus Smith et Gédéon Spilett s'occupèrent à déblayer les Cheminées, et ils retrouvèrent la forge et les fourneaux à peu près intacts, protégés qu'ils avaient été tout d'abord par l'entassement des sables.
Ce ne fut pas inutilement que la réserve de combustible avait été refaite. Les colons n'en avaient pas fini avec les froids rigoureux. On sait que, dans l'hémisphère boréal, le mois de février se signale principalement par de grands abaissements de la température. Il devait en être de même dans l'hémisphère austral, et la fin du mois d'août, qui est le février de l'Amérique du Nord, n'échappa pas à cette loi climatique.
Vers le 25, après une nouvelle alternative de neige et de pluie, le vent sauta au sud-est, et, subitement, le froid devint extrêmement vif. Suivant l'estime de l'ingénieur, la colonne mercurielle d'un thermomètre Fahrenheit n'eût pas marqué moins de huit degrés au-dessous de zéro (22 degrés centigrades au-dessous de glace), et cette intensité du froid, rendue plus douloureuse encore par une bise aiguë, se maintint pendant plusieurs jours. Les colons durent de nouveau se caserner dans Granite-House, et, comme il fallut obstruer hermétiquement toutes les ouvertures de la façade, en ne laissant que le strict passage au renouvellement de l'air, la consommation de bougies fut considérable.
Afin de les économiser, les colons ne s'éclairèrent souvent qu'avec la flamme des foyers, où l'on n'épargnait pas le combustible. Plusieurs fois, les uns ou les autres descendirent sur la grève, au milieu des glaçons que le flux y entassait à chaque marée, mais ils remontaient bientôt à Granite-House, et ce n'était pas sans peine et sans douleur que leurs mains se retenaient aux bâtons de l'échelle. Par ce froid intense, les échelons leur brûlaient les doigts.
Il fallut encore occuper ces loisirs que la séquestration faisait aux hôtes de Granite-House.
Cyrus Smith entreprit alors une opération qui pouvait se pratiquer à huis clos.
On sait que les colons n'avaient à leur disposition d'autre sucre que cette substance liquide qu'ils tiraient de l'érable, en faisant à cet arbre des incisions profondes. Il leur suffisait donc de recueillir cette liqueur dans des vases, et ils l'employaient en cet état à divers usages culinaires, et d'autant mieux, qu'en vieillissant, la liqueur tendait à blanchir et à prendre une consistance sirupeuse.
Mais il y avait mieux à faire, et un jour Cyrus Smith annonça à ses compagnons qu'ils allaient se transformer en raffineurs.
«Raffineurs! répondit Pencroff. C'est un métier un peu chaud, je crois?
— Très chaud! répondit l'ingénieur.
— Alors, il sera de saison!» répliqua le marin.
Que ce mot de raffinage n'éveille pas dans l'esprit le souvenir de ces usines compliquées en outillage et en ouvriers. Non! pour cristalliser cette liqueur, il suffisait de l'épurer par une opération qui était extrêmement facile. Placée sur le feu dans de grands vases de terre, elle fut simplement soumise à une certaine évaporation, et bientôt une écume monta à sa surface. Dès qu'elle commença à s'épaissir, Nab eut soin de la remuer avec une spatule de bois, — ce qui devait accélérer son évaporation et l'empêcher en même temps de contracter un goût empyreumatique.