Le temps était beau et clair, et du haut d'une falaise, sur laquelle Nab et Pencroff disposèrent le déjeuner, le regard pouvait s'étendre au loin.
L'horizon était parfaitement net, et il n'y avait pas une voile au large. Sur tout le littoral, aussi loin que la vue pouvait atteindre, pas un bâtiment, pas même une épave. Mais l'ingénieur ne se croirait bien fixé à cet égard que lorsqu'il aurait exploré la côte jusqu'à l'extrémité même de la presqu'île Serpentine.
Le déjeuner fut expédié rapidement, et, à onze heures et demie, Cyrus Smith donna le signal du départ. Au lieu de parcourir, soit l'arête d'une falaise, soit une grève de sable, les colons durent suivre le couvert des arbres, de manière à longer le littoral.
La distance qui séparait l'embouchure de la rivière de la chute du promontoire du Reptile était de douze milles environ. En quatre heures, sur une grève praticable, et sans se presser, les colons auraient pu franchir cette distance; mais il leur fallut le double de ce temps pour atteindre leur but, car les arbres à tourner, les broussailles à couper, les lianes à rompre, les arrêtaient sans cesse, et des détours si multipliés allongeaient singulièrement leur route.
Du reste, il n'y avait rien qui témoignât d'un naufrage récent sur ce littoral. Il est vrai, ainsi que le fit observer Gédéon Spilett, que la mer avait pu tout entraîner au large, et qu'il ne fallait pas conclure, de ce qu'on n'en trouvait plus aucune trace, qu'un navire n'eût pas été jeté à la côte sur cette partie de l'île Lincoln.
Le raisonnement du reporter était juste, et, d'ailleurs, l'incident du grain de plomb prouvait d'une façon irrécusable que, depuis trois mois au plus, un coup de fusil avait été tiré dans l'île.
Il était déjà cinq heures, et l'extrémité de la presqu'île Serpentine se trouvait encore à deux milles de l'endroit alors occupé par les colons. Il était évident qu'après avoir atteint le promontoire du Reptile, Cyrus Smith et ses compagnons n'auraient plus le temps de revenir, avant le coucher du soleil, au campement qui avait été établi près des sources de la Mercy. De là, nécessité de passer la nuit au promontoire même. Mais les provisions ne manquaient pas, et ce fut heureux, car le gibier de poil ne se montrait plus sur cette lisière, qui n'était qu'un littoral, après tout. Au contraire, les oiseaux y fourmillaient, jacamars, couroucous, tragopans, tétras, loris, perroquets, kakatoès, faisans, pigeons et cent autres. Pas un arbre qui n'eût un nid, pas un nid qui ne fût rempli de battements d'ailes!
Vers sept heures du soir, les colons, harassés de fatigue, arrivèrent au promontoire du Reptile, sorte de volute étrangement découpée sur la mer. Ici finissait la forêt riveraine de la presqu'île, et le littoral, dans toute la partie sud, reprenait l'aspect accoutumé d'une côte, avec ses rochers, ses récifs et ses grèves. Il était donc possible qu'un navire désemparé se fût mis au plein sur cette portion de l'île, mais la nuit venait, et il fallut remettre l'exploration au lendemain.
Pencroff et Harbert se hâtèrent aussitôt de chercher un endroit propice pour y établir un campement. Les derniers arbres de la forêt du Far-West venaient mourir à cette pointe, et, parmi eux, le jeune garçon reconnut d'épais bouquets de bambous.
«Bon! dit-il, voilà une précieuse découverte.
— Précieuse? répondit Pencroff.
— Sans doute, reprit Harbert. Je ne te dirai point, Pencroff, que l'écorce de bambou, découpée en latte flexible, sert à faire des paniers ou des corbeilles; que cette écorce, réduite en pâte et macérée, sert à la fabrication du papier de Chine; que les tiges fournissent, suivant leur grosseur, des cannes, des tuyaux de pipe, des conduites pour les eaux; que les grands bambous forment d'excellents matériaux de construction, légers et solides, et qui ne sont jamais attaqués par les insectes. Je n'ajouterai même pas qu'en sciant les entre-nœuds de bambous et en conservant pour le fond une portion de la cloison transversale qui forme le nœud, on obtient ainsi des vases solides et commodes qui sont fort en usage chez les chinois! Non! Cela ne te satisferait point. Mais...
— Mais?...
— Mais je t'apprendrai, si tu l'ignores, que, dans l'Inde, on mange ces bambous en guise d'asperges.
— Des asperges de trente pieds! s'écria le marin. Et elles sont bonnes?
— Excellentes, répondit Harbert. Seulement, ce ne sont point des tiges de trente pieds que l'on mange, mais bien de jeunes pousses de bambous.
— Parfait, mon garçon, parfait! répondit Pencroff.
— J'ajouterai aussi que la moelle des tiges nouvelles, confite dans du vinaigre, forme un condiment très apprécié.
— De mieux en mieux, Harbert.
— Et enfin que ces bambous exsudent entre leurs nœuds une liqueur sucrée, dont on peut faire une très agréable boisson.
— Est-ce tout? demanda le marin.
— C'est tout!
— Et ça ne se fume pas, par hasard?
— Ça ne se fume pas, mon pauvre Pencroff!»
Harbert et le marin n'eurent pas à chercher longtemps un emplacement favorable pour passer la nuit. Les rochers du rivage—très divisés, car ils devaient être violemment battus par la mer sous l'influence des vents du sud-ouest — présentaient des cavités qui devaient leur permettre de dormir à l'abri des intempéries de l'air. Mais, au moment où ils se disposaient à pénétrer dans une de ces excavations, de formidables rugissements les arrêtèrent.
«En arrière! s'écria Pencroff. Nous n'avons que du petit plomb dans nos fusils, et des bêtes qui rugissent si bien s'en soucieraient comme d'un grain de sel!»
Et le marin, saisissant Harbert par le bras, l'entraîna à l'abri des roches, au moment où un magnifique animal se montrait à l'entrée de la caverne.
C'était un jaguar, d'une taille au moins égale à celle de ses congénères d'Asie, c'est-à-dire qu'il mesurait plus de cinq pieds de l'extrémité de la tête à la naissance de la queue. Son pelage fauve était relevé par plusieurs rangées de taches noires régulièrement ocellées et tranchait avec le poil blanc de son ventre. Harbert reconnut là ce féroce rival du tigre, bien autrement redoutable que le couguar, qui n'est que le rival du loup!
Le jaguar s'avança et regarda autour de lui, le poil hérissé, l'œil en feu, comme s'il n'eût pas senti l'homme pour la première fois. En ce moment, le reporter tournait les hautes roches, et Harbert, s'imaginant qu'il n'avait pas aperçu le jaguar, allait s'élancer vers lui; mais Gédéon Spilett lui fit un signe de la main et continua de marcher. Il n'en était pas à son premier tigre, et, s'avançant jusqu'à dix pas de l'animal, il demeura immobile, la carabine à l'épaule, sans qu'un de ses muscles tressaillît.
Le jaguar, ramassé sur lui-même, fondit sur le chasseur, mais, au moment où il bondissait, une balle le frappait entre les deux yeux, et il tombait mort.
Harbert et Pencroff se précipitèrent vers le jaguar. Nab et Cyrus Smith accoururent de leur côté, et ils restèrent quelques instants à contempler l'animal, étendu sur le sol, dont la magnifique dépouille ferait l'ornement de la grande salle de Granite-House.
«Ah! Monsieur Spilett! Que je vous admire et que je vous envie! s'écria Harbert dans un accès d'enthousiasme bien naturel.
— Bon! mon garçon, répondit le reporter, tu en aurais fait autant.
— Moi! un pareil sang-froid! ...
— Figure-toi, Harbert, qu'un jaguar est un lièvre, et tu le tireras le plus tranquillement du monde.
— Voilà! répondit Pencroff. Ce n'est pas plus malin que cela!
— Et maintenant, dit Gédéon Spilett, puisque ce jaguar a quitté son repaire, je ne vois pas, mes amis, pourquoi nous ne l'occuperions pas pendant la nuit?
— Mais d'autres peuvent revenir! dit Pencroff.
— Il suffira d'allumer un feu à l'entrée de la caverne, dit le reporter, et ils ne se hasarderont pas à en franchir le seuil.
— À la maison des jaguars, alors!» répondit le marin en tirant après lui le cadavre de l'animal.
Les colons se dirigèrent vers le repaire abandonné, et là, tandis que Nab dépouillait le jaguar, ses compagnons entassèrent sur le seuil une grande quantité de bois sec, que la forêt fournissait abondamment.
Mais Cyrus Smith, ayant aperçu le bouquet de bambous, alla en couper une certaine quantité, qu'il mêla au combustible du foyer.
Cela fait, on s'installa dans la grotte, dont le sable était jonché d'ossements; les armes furent chargées à tout hasard, pour le cas d'une agression subite; on soupa, et puis, le moment de prendre du repos étant venu, le feu fut mis au tas de bois empilé à l'entrée de la caverne. Aussitôt, une véritable pétarade d'éclater dans l'air! C'étaient les bambous, atteints par la flamme, qui détonaient comme des pièces d'artifice!
Rien que ce fracas eût suffi à épouvanter les fauves les plus audacieux!
Et ce moyen de provoquer de vives détonations, ce n'était pas l'ingénieur qui l'avait inventé, car, suivant Marco Polo, les tartares, depuis bien des siècles, l'emploient avec succès pour éloigner de leurs campements les fauves redoutables de l'Asie centrale.
CHAPITRE V
Cyrus Smith et ses compagnons dormirent comme d'innocentes marmottes dans la caverne que le jaguar avait si poliment laissée à leur disposition. Au soleil levant, tous étaient sur le rivage, à l'extrémité même du promontoire, et leurs regards se portaient encore vers cet horizon, qui était visible sur les deux tiers de sa circonférence. Une dernière fois, l'ingénieur put constater qu'aucune voile, aucune carcasse de navire n'apparaissaient sur la mer, et la longue-vue n'y put découvrir aucun point suspect.
Rien, non plus, sur le littoral, du moins dans la partie rectiligne qui formait la côte sud du promontoire sur une longueur de trois milles, car, au delà, une échancrure des terres dissimulait le reste de la côte, et même, de l'extrémité de la presqu'île Serpentine, on ne pouvait apercevoir le cap Griffe, caché par de hautes roches.
Restait donc le rivage méridional de l'île à explorer. Or, tenterait-on d'entreprendre immédiatement cette exploration et lui consacrerait-on cette journée du 2 novembre?
Ceci ne rentrait pas dans le projet primitif. En effet, lorsque la pirogue fut abandonnée aux sources de la Mercy, il avait été convenu qu'après avoir observé la côte ouest, on reviendrait la reprendre, et que l'on retournerait à Granite-House par la route de la Mercy. Cyrus Smith croyait alors que le rivage occidental pouvait offrir refuge, soit à un bâtiment en détresse, soit à un navire en cours régulier de navigation; mais, du moment que ce littoral ne présentait aucun atterrage, il fallait chercher sur celui du sud de l'île ce qu'on n'avait pu trouver sur celui de l'ouest.
Ce fut Gédéon Spilett qui proposa de continuer l'exploration, de manière que la question du naufrage présumé fût complètement résolue, et il demanda à quelle distance pouvait se trouver le cap Griffe de l'extrémité de la presqu'île.
«À trente milles environ, répondit l'ingénieur, si nous tenons compte des courbures de la côte.
— Trente milles! Reprit Gédéon Spilett. Ce sera une forte journée de marche. Néanmoins, je pense que nous devons revenir à Granite-House en suivant le rivage du sud.
— Mais, fit observer Harbert, du cap Griffe à Granite-House, il faudra encore compter dix milles, au moins.
— Mettons quarante milles en tout, répondit le reporter, et n'hésitons pas à les faire. Au moins, nous observerons ce littoral inconnu, et nous n'aurons pas à recommencer cette exploration.
— Très juste, dit alors Pencroff. Mais la pirogue?
— La pirogue est restée seule pendant un jour aux sources de la Mercy, répondit Gédéon Spilett, elle peut bien y rester deux jours! Jusqu'à présent, nous ne pouvons guère dire que l'île soit infestée de voleurs!
— Cependant, dit le marin, quand je me rappelle l'histoire de la tortue, je n'ai pas plus de confiance qu'il ne faut.
— La tortue! La tortue! répondit le reporter. Ne savez-vous pas que c'est la mer qui l'a retournée?
— Qui sait? Murmura l'ingénieur.
— Mais...» dit Nab.
Nab avait quelque chose à dire, cela était évident, car il ouvrait la bouche pour parler et ne parlait pas.
«Que veux-tu dire, Nab? Lui demanda l'ingénieur.
— Si nous retournons par le rivage jusqu'au cap Griffe, répondit Nab, après avoir doublé ce cap, nous serons barrés...
— Par la Mercy! En effet, répondit Harbert, et nous n'aurons ni pont, ni bateau pour la traverser!
— Bon, Monsieur Cyrus, répondit Pencroff, avec quelques troncs flottants, nous ne serons pas gênés de passer cette rivière!
— N'importe, dit Gédéon Spilett, il sera utile de construire un pont, si nous voulons avoir un accès facile dans le Far-West!
— Un pont! s'écria Pencroff! Eh bien, est-ce que M Smith n'est pas ingénieur de son état? Mais il nous fera un pont, quand nous voudrons avoir un pont! Quant à vous transporter ce soir sur l'autre rive de la Mercy, et cela sans mouiller un fil de vos vêtements, je m'en charge. Nous avons encore un jour de vivres, c'est tout ce qu'il nous faut, et, d'ailleurs, le gibier ne fera peut-être pas défaut aujourd'hui comme hier. En route!»
La proposition du reporter, très vivement soutenue par le marin, obtint l'approbation générale, car chacun tenait à en finir avec ses doutes, et, à revenir par le cap Griffe, l'exploration serait complète. Mais il n'y avait pas une heure à perdre, car une étape de quarante milles était longue, et il ne fallait pas compter atteindre Granite-House avant la nuit.
À six heures du matin, la petite troupe se mit donc en route. En prévision de mauvaises rencontres, animaux à deux ou à quatre pattes, les fusils furent chargés à balle, et Top, qui devait ouvrir la marche, reçut ordre de battre la lisière de la forêt.
À partir de l'extrémité du promontoire qui formait la queue de la presqu'île, la côte s'arrondissait sur une distance de cinq milles, qui fut rapidement franchie, sans que les plus minutieuses investigations eussent relevé la moindre trace d'un débarquement ancien ou récent, ni une épave, ni un reste de campement, ni les cendres d'un feu éteint, ni une empreinte de pas!
Les colons, arrivés à l'angle sur lequel la courbure finissait pour suivre la direction nord-est en formant la baie Washington, purent alors embrasser du regard le littoral sud de l'île dans toute son étendue. À vingt-cinq milles, la côte se terminait par le cap Griffe, qui s'estompait à peine dans la brume du matin, et qu'un phénomène de mirage rehaussait, comme s'il eût été suspendu entre la terre et l'eau. Entre la place occupée par les colons et le fond de l'immense baie, le rivage se composait, d'abord, d'une large grève très unie et très plate, bordée d'une lisière d'arbres en arrière-plan; puis, ensuite, le littoral, devenu fort irrégulier, projetait des pointes aiguës en mer, et enfin quelques roches noirâtres s'accumulaient dans un pittoresque désordre pour finir au cap Griffe.
Tel était le développement de cette partie de l'île, que les explorateurs voyaient pour la première fois, et qu'ils parcoururent d'un coup d'œil, après s'être arrêtés un instant.
«Un navire qui se mettrait ici au plein, dit alors Pencroff, serait inévitablement perdu. Des bancs de sable, qui se prolongent au large, et plus loin, des écueils! Mauvais parages!
— Mais au moins, il resterait quelque chose de ce navire, fit observer le reporter.
— Il en resterait des morceaux de bois sur les récifs, et rien sur les sables, répondit le marin.
— Pourquoi donc?
— Parce que ces sables, plus dangereux encore que les roches, engloutissent tout ce qui s'y jette, et que quelques jours suffisent pour que la coque d'un navire de plusieurs centaines de tonneaux y disparaisse entièrement!
— Ainsi, Pencroff, demanda l'ingénieur, si un bâtiment s'était perdu sur ces bancs, il n'y aurait rien d'étonnant à ce qu'il n'y en eût plus maintenant aucune trace?
— Non, Monsieur Smith, avec l'aide du temps ou de la tempête. Toutefois, il serait surprenant, même dans ce cas, que des débris de mâture, des espars n'eussent pas été jetés sur le rivage, au delà des atteintes de la mer.
— Continuons donc nos recherches», répondit Cyrus Smith.
À une heure après midi, les colons étaient arrivés au fond de la baie Washington, et, à ce moment, ils avaient franchi une distance de vingt milles.
On fit halte pour déjeuner.
Là commençait une côte irrégulière, bizarrement déchiquetée et couverte par une longue ligne de ces écueils qui succédaient aux bancs de sable, et que la marée, étale en ce moment, ne devait pas tarder à découvrir. On voyait les souples ondulations de la mer, brisées aux têtes de rocs, s'y développer en longues franges écumeuses. De ce point jusqu'au cap Griffe, la grève était peu spacieuse et resserrée entre la lisière des récifs et celle de la forêt.
La marche allait donc devenir plus difficile, car d'innombrables roches éboulées encombraient le rivage.
La muraille de granit tendait aussi à s'exhausser de plus en plus, et, des arbres qui la couronnaient en arrière, on ne pouvait voir que les cimes verdoyantes, qu'aucun souffle n'animait.
Après une demi-heure de repos, les colons se remirent en route, et leurs yeux ne laissèrent pas un point inobservé des récifs et de la grève. Pencroff et Nab s'aventurèrent même au milieu des écueils, toutes les fois qu'un objet attirait leur regard. Mais d'épave, point, et ils étaient trompés par quelque conformation bizarre des roches. Ils purent constater, toutefois, que les coquillages comestibles abondaient sur cette plage, mais elle ne pourrait être fructueusement exploitée que lorsqu'une communication aurait été établie entre les deux rives de la Mercy, et aussi quand les moyens de transport seraient perfectionnés.
Ainsi donc, rien de ce qui avait rapport au naufrage présumé n'apparaissait sur ce littoral, et cependant un objet de quelque importance, la coque d'un bâtiment par exemple, eût été visible alors, ou ses débris eussent été portés au rivage, comme l'avait été cette caisse, trouvée à moins de vingt milles de là. Mais il n'y avait rien.
Vers trois heures, Cyrus Smith et ses compagnons arrivèrent à une étroite crique bien fermée, à laquelle n'aboutissait aucun cours d'eau. Elle formait un véritable petit port naturel, invisible du large, auquel aboutissait une étroite passe, que les écueils ménageaient entre eux. Au fond de cette crique, quelque violente convulsion avait déchiré la lisière rocheuse, et une coupée, évidée en pente douce, donnait accès au plateau supérieur, qui pouvait être situé à moins de dix milles du cap Griffe, et, par conséquent, à quatre milles en droite ligne du plateau de Grande-vue.
Gédéon Spilett proposa à ses compagnons de faire halte en cet endroit. On accepta, car la marche avait aiguisé l'appétit de chacun, et, bien que ce ne fût pas l'heure du dîner, personne ne refusa de se réconforter d'un morceau de venaison. Ce lunch devait permettre d'attendre le souper à Granite-House. Quelques minutes après, les colons, assis au pied d'un magnifique bouquet de pins maritimes, dévoraient les provisions que Nab avait tirées de son havre-sac.
L'endroit était élevé de cinquante à soixante pieds au-dessus du niveau de la mer. Le rayon de vue était donc assez étendu, et, passant par-dessus les dernières roches du cap, il allait se perdre jusque dans la baie de l'Union. Mais ni l'îlot, ni le plateau de Grande-vue n'étaient visibles et ne pouvaient l'être alors, car le relief du sol et le rideau des grands arbres masquaient brusquement l'horizon du nord.
Inutile d'ajouter que, malgré l'étendue de mer que les explorateurs pouvaient embrasser, et bien que la lunette de l'ingénieur eût parcouru point à point toute cette ligne circulaire sur laquelle se confondaient le ciel et l'eau, aucun navire ne fut aperçu. De même, sur toute cette partie du littoral qui restait encore à explorer, la lunette fut promenée avec le même soin depuis la grève jusqu'aux récifs, et aucune épave n'apparut dans le champ de l'instrument.
«Allons, dit Gédéon Spilett, il faut en prendre son parti et se consoler en pensant que nul ne viendra nous disputer la possession de l'île Lincoln!
— Mais enfin, ce grain de plomb! dit Harbert. Il n'est pourtant pas imaginaire, je suppose!
— Mille diables, non! s'écria Pencroff, en pensant à sa mâchelière absente.
— Alors que conclure? demanda le reporter.
— Ceci, répondit l'ingénieur: c'est qu'il y a trois mois au plus, un navire, volontairement ou non, a atterri...
— Quoi! Vous admettriez, Cyrus, qu'il s'est englouti sans laisser aucune trace? s'écria le reporter.
— Non, mon cher Spilett, mais remarquez que s'il est certain qu'un être humain a mis le pied sur cette île, il ne paraît pas moins certain qu'il l'a quittée maintenant.
— Alors, si je vous comprends bien, Monsieur Cyrus, dit Harbert, le navire serait reparti?...
— Évidemment.
— Et nous aurions perdu sans retour une occasion de nous rapatrier? dit Nab.
— Sans retour, je le crains.
— Eh bien! Puisque l'occasion est perdue, en route», dit Pencroff, qui avait déjà la nostalgie de Granite-House.
Mais, à peine s'était-il levé, que les aboiements de Top retentirent avec force, et le chien sortit du bois, en tenant dans sa gueule un lambeau d'étoffe souillée de boue.
Nab arracha ce lambeau de la bouche du chien.
C'était un morceau de forte toile.
Top aboyait toujours, et, par ses allées et venues, il semblait inviter son maître à le suivre dans la forêt.
«Il y a là quelque chose qui pourrait bien expliquer mon grain de plomb! s'écria Pencroff.
— Un naufragé! répondit Harbert.
— Blessé, peut-être! dit Nab.
— Ou mort!» répondit le reporter.
Et tous se précipitèrent sur les traces du chien, entre ces grands pins qui formaient le premier rideau de la forêt. À tout hasard, Cyrus Smith et ses compagnons avaient préparé leurs armes.
Ils durent s'avancer assez profondément sous bois; mais, à leur grand désappointement, ils ne virent encore aucune empreinte de pas. Broussailles et lianes étaient intactes, et il fallut même les couper à la hache, comme on avait fait dans les épaisseurs les plus profondes de la forêt. Il était donc difficile d'admettre qu'une créature humaine eût déjà passé par là, et cependant Top allait et venait, non comme un chien qui cherche au hasard, mais comme un être doué de volonté qui suit une idée.
Après sept à huit minutes de marche, Top s'arrêta.
Les colons, arrivés à une sorte de clairière, bordée de grands arbres, regardèrent autour d'eux et ne virent rien, ni sous les broussailles, ni entre les troncs d'arbres.
«Mais qu'y a-t-il, Top?» dit Cyrus Smith.
Top aboya avec plus de force, en sautant au pied d'un gigantesque pin.
Tout à coup, Pencroff de s'écrier:
«Ah! bon! Ah! parfait!
— Qu'est-ce? demanda Gédéon Spilett.
— Nous cherchons une épave sur mer ou sur terre!
— Eh bien?
— Eh bien, c'est en l'air qu'elle se trouve!»
Et le marin montra une sorte de grand haillon blanchâtre, accroché à la cime du pin, et dont Top avait rapporté un morceau tombé sur le sol.
«Mais ce n'est point là une épave! s'écria Gédéon Spilett.
— Demande pardon! répondit Pencroff.
— Comment? C'est?...
— C'est tout ce qui reste de notre bateau aérien, de notre ballon qui s'est échoué là-haut, au sommet de cet arbre!»
Pencroff ne se trompait pas, et il poussa un hurrah magnifique, en ajoutant:
«En voilà de la bonne toile! Voilà de quoi nous fournir de linge pendant des années! Voilà de quoi faire des mouchoirs et des chemises! Hein! Monsieur Spilett, qu'est-ce que vous dites d'une île où les chemises poussent sur les arbres?»
C'était vraiment une heureuse circonstance pour les colons de l'île Lincoln, que l'aérostat, après avoir fait son dernier bond dans les airs, fût retombé sur l'île et qu'ils eussent cette chance de le retrouver.
Ou ils garderaient l'enveloppe sous cette forme, s'ils voulaient tenter une nouvelle évasion par les airs, ou ils emploieraient fructueusement ces quelques centaines d'aunes d'une toile de coton de belle qualité, quand elle serait débarrassée de son vernis. Comme on le pense bien, la joie de Pencroff fut unanimement et vivement partagée.
Mais cette enveloppe, il fallait l'enlever de l'arbre sur lequel elle pendait, pour la mettre en lieu sûr, et ce ne fut pas un petit travail. Nab, Harbert et le marin, étant montés à la cime de l'arbre, durent faire des prodiges d'adresse pour dégager l'énorme aérostat dégonflé.
L'opération dura près de deux heures, et non seulement l'enveloppe, avec sa soupape, ses ressorts, sa garniture de cuivre, mais le filet, c'est-à-dire un lot considérable de cordages et de cordes, le cercle de retenue et l'ancre du ballon étaient sur le sol. L'enveloppe, sauf la fracture, était en bon état, et, seul, son appendice inférieur avait été déchiré.
C'était une fortune qui était tombée du ciel.
«Tout de même, Monsieur Cyrus, dit le marin, si nous nous décidons jamais à quitter l'île, ce ne sera pas en ballon, n'est-ce pas? Ça ne va pas où on veut, les navires de l'air, et nous en savons quelque chose! Voyez-vous, si vous m'en croyez, nous construirons un bon bateau d'une vingtaine de tonneaux, et vous me laisserez découper dans cette toile une misaine et un foc. Quant au reste, il servira à nous habiller!
— Nous verrons, Pencroff, répondit Cyrus Smith, nous verrons.
— En attendant, il faut mettre tout cela en sûreté», dit Nab. En effet, on ne pouvait songer à transporter à Granite-House cette charge de toile, de cordes, de cordages, dont le poids était considérable, et, en attendant un véhicule convenable pour les charrier, il importait de ne pas laisser plus longtemps ces richesses à la merci du premier ouragan. Les colons, réunissant leurs efforts, parvinrent à traîner le tout jusqu'au rivage, où ils découvrirent une assez vaste cavité rocheuse, que ni le vent, ni la pluie, ni la mer ne pouvaient visiter, grâce à son orientation.
«Il nous fallait une armoire, nous avons une armoire, dit Pencroff; mais comme elle ne ferme pas à clef, il sera prudent d'en dissimuler l'ouverture. Je ne dis pas cela pour les voleurs à deux pieds, mais pour les voleurs à quatre pattes!»
À six heures du soir, tout était emmagasiné, et, après avoir donné à la petite échancrure qui formait la crique le nom très justifié de «port ballon», on reprit le chemin du cap Griffe. Pencroff et l'ingénieur causaient de divers projets qu'il convenait de mettre à exécution dans le plus bref délai. Il fallait avant tout jeter un pont sur la Mercy, afin d'établir une communication facile avec le sud de l'île; puis, le chariot reviendrait chercher l'aérostat, car le canot n'eût pu suffire à le transporter; puis, on construirait une chaloupe pontée; puis, Pencroff la gréerait en cotre, et l'on pourrait entreprendre des voyages de circumnavigation... autour de l'île; puis, etc.
Cependant, la nuit venait, et le ciel était déjà sombre, quand les colons atteignirent la pointe de l'épave, à l'endroit même où ils avaient découvert la précieuse caisse. Mais là, pas plus qu'ailleurs, il n'y avait rien qui indiquât qu'un naufrage quelconque se fût produit, et il fallut bien en revenir aux conclusions précédemment formulées par Cyrus Smith. De la pointe de l'épave à Granite-House, il restait encore quatre milles, et ils furent vite franchis; mais il était plus de minuit, quand, après avoir suivi le littoral jusqu'à l'embouchure de la Mercy, les colons arrivèrent au premier coude formé par la rivière.
Là, le lit mesurait une largeur de quatre-vingts pieds, qu'il était malaisé de franchir, mais Pencroff s'était chargé de vaincre cette difficulté, et il fut mis en demeure de le faire.
Il faut en convenir, les colons étaient exténués.
L'étape avait été longue, et l'incident du ballon n'avait pas été pour reposer leurs jambes et leurs bras. Ils avaient donc hâte d'être rentrés à Granite-House pour souper et dormir, et si le pont eût été construit, en un quart d'heure ils se fussent trouvés à domicile.
La nuit était très obscure. Pencroff se prépara alors à tenir sa promesse, en faisant une sorte de radeau qui permettrait d'opérer le passage de la Mercy. Nab et lui, armés de haches, choisirent deux arbres voisins de la rive, dont ils comptaient faire une sorte de radeau, et ils commencèrent à les attaquer par leur base.
Cyrus Smith et Gédéon Spilett, assis sur la berge, attendaient que le moment fût venu d'aider leurs compagnons, tandis que Harbert allait et venait, sans trop s'écarter.
Tout à coup, le jeune garçon, qui avait remonté la rivière, revint précipitamment, et, montrant la Mercy en amont:
«Qu'est-ce donc qui dérive là?» s'écria-t-il.
Pencroff interrompit son travail, et il aperçut un objet mobile qui apparaissait confusément dans l'ombre.
«Un canot!» dit-il.
Tous s'approchèrent et virent, à leur extrême surprise, une embarcation qui suivait le fil de l'eau.
«Oh! du canot!» cria le marin par un reste d'habitude professionnelle, et sans penser que mieux peut-être eût valu garder le silence.
Pas de réponse. L'embarcation dérivait toujours, et elle n'était plus qu'à une dizaine de pas, quand le marin s'écria:
«Mais c'est notre pirogue! Elle a rompu son amarre et elle a suivi le courant! Il faut avouer qu'elle arrivera à propos!
— Notre pirogue?...» murmura l'ingénieur.
Pencroff avait raison. C'était bien le canot, dont l'amarre s'était brisée, sans doute, et qui revenait tout seul des sources de la Mercy! Il était donc important de le saisir au passage avant qu'il fût entraîné par le rapide courant de la rivière, au delà de son embouchure, et c'est ce que Nab et Pencroff firent adroitement au moyen d'une longue perche.
Le canot accosta la rive. L'ingénieur, s'y embarquant le premier, en saisit l'amarre et s'assura au toucher que cette amarre avait été réellement usée par son frottement sur des roches.
«Voilà, lui dit à voix basse le reporter, voilà ce que l'on peut appeler une circonstance...
— Étrange!» répondit Cyrus Smith.
Étrange ou non, elle était heureuse! Harbert, le reporter, Nab et Pencroff s'embarquèrent à leur tour. Eux ne mettaient pas en doute que l'amarre ne se fût usée; mais le plus étonnant de l'affaire, c'était véritablement que la pirogue fût arrivée juste au moment où les colons se trouvaient là pour la saisir au passage, car, un quart d'heure plus tard, elle eût été se perdre en mer.
Si on eût été au temps des génies, cet incident aurait donné le droit de penser que l'île était hantée par un être surnaturel qui mettait sa puissance au service des naufragés! En quelques coups d'aviron, les colons arrivèrent à l'embouchure de la Mercy. Le canot fut halé sur la grève jusqu'auprès des Cheminées, et tous se dirigèrent vers l'échelle de Granite-House.
Mais, en ce moment, Top aboya avec colère, et Nab, qui cherchait le premier échelon, poussa un cri... il n'y avait plus d'échelle.
CHAPITRE VI
Cyrus Smith s'était arrêté, sans dire mot. Ses compagnons cherchèrent dans l'obscurité, aussi bien sur les parois de la muraille, pour le cas où le vent eût déplacé l'échelle, qu'au ras du sol, pour le cas où elle se fût détachée... mais l'échelle avait absolument disparu. Quant à reconnaître si une bourrasque l'avait relevée jusqu'au premier palier, à mi-paroi, cela était impossible dans cette nuit profonde.
«Si c'est une plaisanterie, s'écria Pencroff, elle est mauvaise! Arriver chez soi, et ne plus trouver d'escalier pour monter à sa chambre, cela n'est pas pour faire rire des gens fatigués!
Nab, lui, se perdait en exclamations!
«Il n'a pas pourtant fait de vent! fit observer Harbert.
— Je commence à trouver qu'il se passe des choses singulières dans l'île Lincoln! dit Pencroff.
— Singulières? répondit Gédéon Spilett, mais non, Pencroff, rien n'est plus naturel. Quelqu'un est venu pendant notre absence, a pris possession de la demeure et a retiré l'échelle!
— Quelqu'un! s'écria le marin. Et qui donc?...
— Mais le chasseur au grain de plomb, répondit le reporter. À quoi servirait-il, si ce n'est à expliquer notre mésaventure?
— Eh bien, s'il y a quelqu'un là-haut, répondit Pencroff en jurant, car l'impatience commençait à le gagner, je vais le héler, et il faudra bien qu'il réponde.»
Et d'une voix de tonnerre, le marin fit entendre un «ohé!» prolongé, que les échos répercutèrent avec force.
Les colons prêtèrent l'oreille, et ils crurent entendre à la hauteur de Granite-House une sorte de ricanement dont ils ne purent reconnaître l'origine.
Mais aucune voix ne répondit à la voix de Pencroff, qui recommença inutilement son vigoureux appel.
Il y avait là, véritablement, de quoi stupéfier les hommes les plus indifférents du monde, et les colons ne pouvaient être ces indifférents-là. Dans la situation où ils se trouvaient, tout incident avait sa gravité, et certainement, depuis sept mois qu'ils habitaient l'île, aucun ne s'était présenté avec un caractère aussi surprenant.
Quoi qu'il en soit, oubliant leurs fatigues et dominés par la singularité de l'événement, ils étaient au pied de Granite-House, ne sachant que penser, ne sachant que faire, s'interrogeant sans pouvoir se répondre, multipliant des hypothèses toutes plus inadmissibles les unes que les autres. Nab se lamentait, très désappointé de ne pouvoir rentrer dans sa cuisine, d'autant plus que les provisions de voyage étaient épuisées et qu'il n'avait aucun moyen de les renouveler en ce moment.
«Mes amis, dit alors Cyrus Smith, nous n'avons qu'une chose à faire, attendre le jour, et agir alors suivant les circonstances. Mais pour attendre, allons aux Cheminées. Là, nous serons à l'abri, et, si nous ne pouvons souper, du moins, nous pourrons dormir.
— Mais quel est le sans-gêne qui nous a joué ce tour-là?» demanda encore une fois Pencroff, incapable de prendre son parti de l'aventure.
Quel que fût le «sans-gêne», la seule chose à faire était, comme l'avait dit l'ingénieur, de regagner les Cheminées et d'y attendre le jour. Toutefois, ordre fut donné à Top de demeurer sous les fenêtres de Granite-House, et quand Top recevait un ordre, Top l'exécutait sans faire d'observation. Le brave chien resta donc au pied de la muraille, pendant que son maître et ses compagnons se réfugiaient dans les roches. De dire que les colons, malgré leur lassitude, dormirent bien sur le sable des Cheminées, cela serait altérer la vérité. Non seulement ils ne pouvaient qu'être fort anxieux de reconnaître l'importance de ce nouvel incident, soit qu'il fût le résultat d'un hasard dont les causes naturelles leur apparaîtraient au jour, soit, au contraire, qu'il fût l'œuvre d'un être humain, mais encore ils étaient fort mal couchés. Quoi qu'il en soit, d'une façon ou d'une autre, leur demeure était occupée en ce moment, et ils ne pouvaient la réintégrer.
Or, Granite-House, c'était plus que leur demeure, c'était leur entrepôt. Là était tout le matériel de la colonie, armes, instruments, outils, munitions, réserves de vivres, etc. Que tout cela fût pillé, et les colons auraient à recommencer leur aménagement, à refaire armes et outils. Chose grave! Aussi, cédant à l'inquiétude, l'un ou l'autre sortait-il, à chaque instant, pour voir si Top faisait bonne garde. Seul, Cyrus Smith attendait avec sa patience habituelle, bien que sa raison tenace s'exaspérât de se sentir en face d'un fait absolument inexplicable, et il s'indignait en songeant qu'autour de lui, au-dessus de lui peut-être, s'exerçait une influence à laquelle il ne pouvait donner un nom. Gédéon Spilett partageait absolument son opinion à cet égard, et tous deux s'entretinrent à plusieurs reprises, mais à mi-voix, des circonstances inexplicables qui mettaient en défaut leur perspicacité et leur expérience. Il y avait, à coup sûr, un mystère dans cette île, et comment le pénétrer? Harbert, lui, ne savait qu'imaginer et eût aimé à interroger Cyrus Smith.
Quant à Nab, il avait fini par se dire que tout cela ne le regardait pas, que cela regardait son maître, et, s'il n'eût pas craint de désobliger ses compagnons, le brave nègre aurait dormi cette nuit-là tout aussi consciencieusement que s'il eût reposé sur sa couchette de Granite-House! Enfin, plus que tous, Pencroff enrageait, et il était, de bonne foi, fort en colère.
«C'est une farce, disait-il, c'est une farce qu'on nous a faite! Eh bien, je n'aime pas les farces, moi, et malheur au farceur, s'il tombe sous ma main!»
Dès que les premières lueurs du jour s'élevèrent dans l'est, les colons, convenablement armés, se rendirent sur le rivage, à la lisière des récifs.
Granite-House, frappée directement par le soleil levant, ne devait pas tarder à s'éclairer des lumières de l'aube, et en effet, avant cinq heures, les fenêtres, dont les volets étaient clos, apparurent à travers leurs rideaux de feuillage. De ce côté, tout était en ordre, mais un cri s'échappa de la poitrine des colons, quand ils aperçurent toute grande ouverte la porte, qu'ils avaient fermée cependant avant leur départ. Quelqu'un s'était introduit dans Granite-House. Il n'y avait plus à en douter.
L'échelle supérieure, ordinairement tendue du palier à la porte, était à sa place; mais l'échelle inférieure avait été retirée et relevée jusqu'au seuil. Il était plus qu'évident que les intrus avaient voulu se mettre à l'abri de toute surprise.
Quant à reconnaître leur espèce et leur nombre, ce n'était pas possible encore, puisqu'aucun d'eux ne se montrait.
Pencroff héla de nouveau.
Pas de réponse.
«Les gueux! s'écria le marin. Voilà-t-il pas qu'ils dorment tranquillement, comme s'ils étaient chez eux! Ohé! Pirates, bandits, corsaires, fils de John Bull!»
Quand Pencroff, en sa qualité d'américain, avait traité quelqu'un de «fils de John Bull», il s'était élevé jusqu'aux dernières limites de l'insulte.
En ce moment, le jour se fit complètement, et la façade de Granite-House s'illumina sous les rayons du soleil. Mais, à l'intérieur comme à l'extérieur, tout était muet et calme.
Les colons en étaient à se demander si Granite-House était occupée ou non, et, pourtant, la position de l'échelle le démontrait suffisamment, et il était même certain que les occupants, quels qu'ils fussent, n'avaient pu s'enfuir! Mais comment arriver jusqu'à eux?
Harbert eut alors l'idée d'attacher une corde à une flèche, et de lancer cette flèche de manière qu'elle vînt passer entre les premiers barreaux de l'échelle, qui pendaient au seuil de la porte. On pourrait alors, au moyen de la corde, dérouler l'échelle jusqu'à terre et rétablir la communication entre le sol et Granite-House.
Il n'y avait évidemment pas autre chose à faire, et, avec un peu d'adresse, le moyen devait réussir.
Très heureusement, arcs et flèches avaient été déposés dans un couloir des Cheminées, où se trouvaient aussi quelques vingtaines de brasses d'une légère corde d'hibiscus. Pencroff déroula cette corde, dont il fixa le bout à une flèche bien empennée. Puis, Harbert, après avoir placé la flèche sur son arc, visa avec un soin extrême l'extrémité pendante de l'échelle.
Cyrus Smith, Gédéon Spilett, Pencroff et Nab s'étaient retirés en arrière, de façon à observer ce qui se passerait aux fenêtres de Granite-House. Le reporter, la carabine à l'épaule, ajustait la porte.
L'arc se détendit, la flèche siffla, entraînant la corde, et vint passer entre les deux derniers échelons.
L'opération avait réussi. Aussitôt, Harbert saisit l'extrémité de la corde; mais, au moment où il donnait une secousse pour faire retomber l'échelle, un bras, passant vivement entre le mur et la porte, la saisit et la ramena au dedans de Granite-House.
«Triple gueux! s'écria le marin. Si une balle peut faire ton bonheur, tu n'attendras pas longtemps!
— Mais qui est-ce donc? demanda Nab.
— Qui? Tu n'as pas reconnu?...
— Non.
— Mais c'est un singe, un macaque, un sapajou, une guenon, un orang, un babouin, un gorille, un sagouin! Notre demeure a été envahie par des singes, qui ont grimpé par l'échelle pendant notre absence!»
Et, en ce moment, comme pour donner raison au marin, trois ou quatre quadrumanes se montraient aux fenêtres, dont ils avaient repoussé les volets, et saluaient les véritables propriétaires du lieu de mille contorsions et grimaces.
«Je savais bien que ce n'était qu'une farce! s'écria Pencroff, mais voilà un des farceurs qui payera pour les autres!»
Le marin, épaulant son fusil, ajusta rapidement un des singes, et fit feu. Tous disparurent, sauf l'un d'eux, qui, mortellement frappé, fut précipité sur la grève.
Ce singe, de haute taille, appartenait au premier ordre des quadrumanes, on ne pouvait s'y tromper. Que ce fût un chimpanzé, un orang, un gorille ou un gibbon, il prenait rang parmi ces anthropomorphes, ainsi nommés à cause de leur ressemblance avec les individus de race humaine. D'ailleurs, Harbert déclara que c'était un orang-outang, et l'on sait que le jeune garçon se connaissait en zoologie.
«La magnifique bête! s'écria Nab.
— Magnifique, tant que tu voudras! répondit Pencroff, mais je ne vois pas encore comment nous pourrons rentrer chez nous!
— Harbert est bon tireur, dit le reporter, et son arc est là! Qu'il recommence...
— Bon! Ces singes-là sont malins! s'écria Pencroff, et ils ne se remettront pas aux fenêtres, et nous ne pourrons pas les tuer, et quand je pense aux dégâts qu'ils peuvent commettre dans les chambres, dans le magasin...
— De la patience, répondit Cyrus Smith. Ces animaux ne peuvent nous tenir longtemps en échec!
— Je n'en serai sûr que quand ils seront à terre, répondit le marin. Et d'abord, savez-vous, Monsieur Smith, combien il y en a de douzaines, là-haut, de ces farceurs-là?»
Il eût été difficile de répondre à Pencroff, et quant à recommencer la tentative du jeune garçon, c'était peu aisé, car l'extrémité inférieure de l'échelle avait été ramenée en dedans de la porte, et, quand on hala de nouveau sur la corde, la corde cassa et l'échelle ne retomba point.
Le cas était véritablement embarrassant. Pencroff rageait. La situation avait un certain côté comique, qu'il ne trouvait pas drôle du tout, pour sa part.
Il était évident que les colons finiraient par réintégrer leur domicile et en chasser les intrus, mais quand et comment? Voilà ce qu'ils n'auraient pu dire. Deux heures se passèrent, pendant lesquelles les singes évitèrent de se montrer; mais ils étaient toujours là, et trois ou quatre fois, un museau ou une patte se glissèrent par la porte ou les fenêtres, qui furent salués de coups de fusil.
«Dissimulons-nous, dit alors l'ingénieur. Peut-être les singes nous croiront-ils partis et se laisseront-ils voir de nouveau. Mais que Spilett et Harbert s'embusquent derrière les roches, et feu sur tout ce qui apparaîtra.»
Les ordres de l'ingénieur furent exécutés, et, pendant que le reporter et le jeune garçon, les deux plus adroits tireurs de la colonie, se postaient à bonne portée, mais hors de la vue des singes, Nab, Pencroff et Cyrus Smith gravissaient le plateau et gagnaient la forêt pour tuer quelque gibier, car l'heure du déjeuner était venue, et, en fait de vivres, il ne restait plus rien. Au bout d'une demi-heure, les chasseurs revinrent avec quelques pigeons de roche, que l'on fit rôtir tant bien que mal. Pas un singe n'avait reparu.
Gédéon Spilett et Harbert allèrent prendre leur part du déjeuner, pendant que Top veillait sous les fenêtres. Puis, après avoir mangé, ils retournèrent à leur poste. Deux heures plus tard, la situation ne s'était encore aucunement modifiée. Les quadrumanes ne donnaient plus aucun signe d'existence, et c'était à croire qu'ils avaient disparu; mais ce qui paraissait le plus probable, c'est qu'effrayés par la mort de l'un d'eux, épouvantés par les détonations des armes, ils se tenaient cois au fond des chambres de Granite-House, ou même dans le magasin. Et quand on songeait aux richesses que renfermait ce magasin, la patience, tant recommandée par l'ingénieur, finissait par dégénérer en violente irritation, et, franchement, il y avait de quoi.
«Décidément, c'est trop bête, dit enfin le reporter, et il n'y a vraiment pas de raison pour que cela finisse!
— Il faut pourtant faire déguerpir ces chenapans-là! s'écria Pencroff. Nous en viendrions bien à bout, quand même ils seraient une vingtaine, mais, pour cela, il faut les combattre corps à corps! Ah çà! N'y a-t-il donc pas un moyen d'arriver jusqu'à eux?
— Si, répondit alors l'ingénieur, dont une idée venait de traverser l'esprit.
— Un? dit Pencroff. Eh bien, c'est le bon, puisqu'il n'y en a pas d'autres! Et quel est-il?
— Essayons de redescendre à Granite-House par l'ancien déversoir du lac, répondit l'ingénieur.
— Ah! Mille et mille diables! s'écria le marin. Et je n'ai pas pensé à cela!»
C'était, en effet, le seul moyen de pénétrer dans Granite-House, afin d'y combattre la bande et de l'expulser. L'orifice du déversoir était, il est vrai, fermé par un mur de pierres cimentées, qu'il serait nécessaire de sacrifier, mais on en serait quitte pour le refaire. Heureusement, Cyrus Smith n'avait pas encore effectué son projet de dissimuler cet orifice en le noyant sous les eaux du lac, car alors l'opération eût demandé un certain temps.
Il était déjà plus de midi, quand les colons, bien armés et munis de pics et de pioches, quittèrent les Cheminées, passèrent sous les fenêtres de Granite-House, après avoir ordonné à Top de rester à son poste, et se disposèrent à remonter la rive gauche de la Mercy, afin de gagner le plateau de Grande-vue.
Mais ils n'avaient pas fait cinquante pas dans cette direction, qu'ils entendirent les aboiements furieux du chien. C'était comme un appel désespéré.
Ils s'arrêtèrent.
«Courons!» dit Pencroff.
Et tous de redescendre la berge à toutes jambes.
Arrivés au tournant, ils virent que la situation avait changé. En effet, les singes, pris d'un effroi subit, provoqué par quelque cause inconnue, cherchaient à s'enfuir. Deux ou trois couraient et sautaient d'une fenêtre à l'autre avec une agilité de clowns. Ils ne cherchaient même pas à replacer l'échelle, par laquelle il leur eût été facile de descendre, et, dans leur épouvante, peut-être avaient-ils oublié ce moyen de déguerpir. Bientôt, cinq ou six furent en position d'être tirés, et les colons, les visant à l'aise, firent feu. Les uns, blessés ou tués, retombèrent au dedans des chambres, en poussant des cris aigus. Les autres, précipités au dehors, se brisèrent dans leur chute, et, quelques instants après, on pouvait supposer qu'il n'y avait plus un quadrumane vivant dans Granite-House.
«Hurrah! s'écria Pencroff, hurrah! Hurrah!
— Pas tant de hurrahs! dit Gédéon Spilett.
— Pourquoi? Ils sont tous tués, répondit le marin.
— D'accord, mais cela ne nous donne pas le moyen de rentrer chez nous.
— Allons au déversoir! répliqua Pencroff.
— Sans doute, dit l'ingénieur. Cependant, il eût été préférable...»
En ce moment, et comme une réponse faite à l'observation de Cyrus Smith, on vit l'échelle glisser sur le seuil de la porte, puis se dérouler et retomber jusqu'au sol.
«Ah! Mille pipes! Voilà qui est fort! s'écria le marin en regardant Cyrus Smith.
— Trop fort! murmura l'ingénieur, qui s'élança le premier sur l'échelle.
— Prenez garde, Monsieur Cyrus! s'écria Pencroff, s'il y a encore quelques-uns de ces sagouins...
— Nous verrons bien», répondit l'ingénieur sans s'arrêter.
Tous ses compagnons le suivirent, et, en une minute, ils étaient arrivés au seuil de la porte.
On chercha partout. Personne dans les chambres, ni dans le magasin qui avait été respecté par la bande des quadrumanes.
«Ah çà, et l'échelle? s'écria le marin. Quel est donc le gentleman qui nous l'a renvoyée?»
Mais, en ce moment, un cri se fit entendre, et un grand singe, qui s'était réfugié dans le couloir, se précipita dans la salle, poursuivi par Nab.
«Ah! Le bandit!» s'écria Pencroff.
Et la hache à la main, il allait fendre la tête de l'animal, lorsque Cyrus Smith l'arrêta et lui dit:
«Épargnez-le, Pencroff.
— Que je fasse grâce à ce moricaud?
— Oui! C'est lui qui nous a jeté l'échelle!»
Et l'ingénieur dit cela d'une voix si singulière, qu'il eût été difficile de savoir s'il parlait sérieusement ou non.
Néanmoins, on se jeta sur le singe, qui, après s'être défendu vaillamment, fut terrassé et garrotté.
«Ouf! s'écria Pencroff. Et qu'est-ce que nous en ferons maintenant?
— Un domestique!» répondit Harbert.
Et en parlant ainsi, le jeune garçon ne plaisantait pas tout à fait, car il savait le parti que l'on peut tirer de cette race intelligente des quadrumanes.
Les colons s'approchèrent alors du singe et le considérèrent attentivement. Il appartenait bien à cette espèce des anthropomorphes dont l'angle facial n'est pas sensiblement inférieur à celui des australiens et des hottentots. C'était un orang, et qui, comme tel, n'avait ni la férocité du babouin, ni l'irréflexion du macaque, ni la malpropreté du sagouin, ni les impatiences du magot, ni les mauvais instincts du cynocéphale. C'est à cette famille des anthropomorphes que se rapportent tant de traits qui indiquent chez ces animaux une intelligence quasi-humaine. Employés dans les maisons, ils peuvent servir à table, nettoyer les chambres, soigner les habits, cirer les souliers, manier adroitement le couteau, la cuiller et la fourchette, et même boire le vin... tout aussi bien que le meilleur domestique à deux pieds sans plumes. On sait que Buffon posséda un de ces singes, qui le servit longtemps comme un serviteur fidèle et zélé.
Celui qui était alors garrotté dans la salle de Granite-House était un grand diable, haut de six pieds, corps admirablement proportionné, poitrine large, tête de grosseur moyenne, angle facial atteignant soixante-cinq degrés, crâne arrondi, nez saillant, peau recouverte d'un poil poli, doux et luisant, — enfin un type accompli des anthropomorphes. Ses yeux, un peu plus petits que des yeux humains, brillaient d'une intelligente vivacité; ses dents blanches resplendissaient sous sa moustache, et il portait une petite barbe frisée de couleur noisette.
«Un beau gars! dit Pencroff. Si seulement on connaissait sa langue, on pourrait lui parler!
— Ainsi, dit Nab, c'est sérieux, mon maître? Nous allons le prendre comme domestique?
— Oui, Nab, répondit en souriant l'ingénieur. Mais ne sois pas jaloux!
— Et j'espère qu'il fera un excellent serviteur, ajouta Harbert. Il paraît jeune, son éducation sera facile, et nous ne serons pas obligés, pour le soumettre, d'employer la force, ni de lui arracher les canines, comme on fait en pareille circonstance! Il ne peut que s'attacher à des maîtres qui seront bons pour lui.
— Et on le sera», répondit Pencroff, qui avait oublié toute sa rancune contre «les farceurs.»
Puis, s'approchant de l'orang:
«Eh bien, mon garçon, lui demanda-t-il, comment cela va-t-il?»
L'orang répondit par un petit grognement qui ne dénotait pas trop de mauvaise humeur.
«Nous voulons donc faire partie de la colonie? demanda le marin. Nous allons donc entrer au service de M Cyrus Smith?»
Nouveau grognement approbateur du singe.
«Et nous nous contenterons de notre nourriture pour tout gage?»
Troisième grognement affirmatif.
«Sa conversation est un peu monotone, fit observer Gédéon Spilett.
— Bon! répliqua Pencroff, les meilleurs domestiques sont ceux qui parlent le moins. Et puis, pas de gages! — entendez-vous, mon garçon? Pour commencer, nous ne vous donnerons pas de gages, mais nous les doublerons plus tard, si nous sommes contents de vous!»
C'est ainsi que la colonie s'accrut d'un nouveau membre, qui devait lui rendre plus d'un service.
Quant au nom dont on l'appellerait, le marin demanda qu'en souvenir d'un autre singe qu'il avait connu, il fût appelé Jupiter, et Jup par abréviation.
Et voilà comme, sans plus de façons, maître Jup fut installé à Granite-House.
CHAPITRE VII
Les colons de l'île Lincoln avaient donc reconquis leur domicile, sans avoir été obligés de suivre l'ancien déversoir, ce qui leur épargna des travaux de maçonnerie. Il était heureux, en vérité, qu'au moment où ils se disposaient à le faire, la bande de singes eût été prise d'une terreur, non moins subite qu'inexplicable, qui les avait chassés de Granite-House. Ces animaux avaient-ils donc pressenti qu'un assaut sérieux allait leur être donné par une autre voie? C'était à peu près la seule façon d'interpréter leur mouvement de retraite.
Pendant les dernières heures de cette journée, les cadavres des singes furent transportés dans le bois, où on les enterra; puis, les colons s'employèrent à réparer le désordre causé par les intrus, — désordre et non dégât, car s'ils avaient bouleversé le mobilier des chambres, du moins n'avaient-ils rien brisé.
Nab ralluma ses fourneaux, et les réserves de l'office fournirent un repas substantiel auquel tous firent largement honneur.
Jup ne fut point oublié, et il mangea avec appétit des amandes de pignon et des racines de rhyomes, dont il se vit abondamment approvisionné. Pencroff avait délié ses bras, mais il jugea convenable de lui laisser les entraves aux jambes jusqu'au moment où il pourrait compter sur sa résignation.
Puis, avant de se coucher, Cyrus Smith et ses compagnons, assis autour de la table, discutèrent quelques projets dont l'exécution était urgente.
Les plus importants et les plus pressés étaient l'établissement d'un pont sur la Mercy, afin de mettre la partie sud de l'île en communication avec Granite-House, puis la fondation d'un corral, destiné au logement des mouflons ou autres animaux à laine qu'il convenait de capturer.
On le voit, ces deux projets tendaient à résoudre la question des vêtements, qui était alors la plus sérieuse. En effet, le pont rendrait facile le transport de l'enveloppe du ballon, qui donnerait le linge, et le corral devait fournir la récolte de laine, qui donnerait les vêtements d'hiver.
Quant à ce corral, l'intention de Cyrus Smith était de l'établir aux sources mêmes du Creek-Rouge, là où les ruminants trouveraient des pâturages qui leur procureraient une nourriture fraîche et abondante. Déjà la route entre le plateau de Grande-vue et les sources était en partie frayée, et avec un chariot mieux conditionné que le premier, les charrois seraient plus faciles, surtout si l'on parvenait à capturer quelque animal de trait.
Mais, s'il n'y avait aucun inconvénient à ce que le corral fût éloigné de Granite-House, il n'en eût pas été de même de la basse-cour, sur laquelle Nab appela l'attention des colons. Il fallait, en effet, que les volatiles fussent à la portée du chef de cuisine, et aucun emplacement ne parut plus favorable à l'établissement de ladite basse-cour que cette portion des rives du lac qui confinait à l'ancien déversoir. Les oiseaux aquatiques y sauraient prospérer aussi bien que les autres, et le couple de tinamous, pris dans la dernière excursion, devait servir à un premier essai de domestication.
Le lendemain, — 3 novembre, — les nouveaux travaux furent commencés par la construction du pont, et tous les bras furent requis pour cette importante besogne.
Scies, haches, ciseaux, marteaux furent chargés sur les épaules des colons, qui, transformés en charpentiers, descendirent sur la grève.
Là, Pencroff fit une réflexion:
«Et si, pendant notre absence, il allait prendre fantaisie à maître Jup de retirer cette échelle qu'il nous a si galamment renvoyée hier?
— Assujettissons-la par son extrémité inférieure», répondit Cyrus Smith.
Ce qui fut fait au moyen de deux pieux, solidement enfoncés dans le sable. Puis, les colons, remontant la rive gauche de la Mercy, arrivèrent bientôt au coude formé par la rivière.
Là, ils s'arrêtèrent, afin d'examiner si le pont ne devrait pas être jeté en cet endroit. L'endroit parut convenable. En effet, de ce point au port Ballon, découvert la veille sur la côte méridionale, il n'y avait qu'une distance de trois milles et demi, et, du pont au port, il serait aisé de frayer une route carrossable, qui rendrait les communications faciles entre Granite-House et le sud de l'île.
Cyrus Smith fit alors part à ses compagnons d'un projet à la fois très simple à exécuter et très avantageux, qu'il méditait depuis quelque temps.
C'était d'isoler complètement le plateau de Grande-vue, afin de le mettre à l'abri de toute attaque de quadrupèdes ou de quadrumanes. De cette façon, Granite-House, les Cheminées, la basse-cour et toute la partie supérieure du plateau, destinée aux ensemencements, seraient protégées contre les déprédations des animaux.
Rien n'était plus facile à exécuter que ce projet, et voici comment l'ingénieur comptait opérer.
Le plateau se trouvait déjà défendu sur trois côtés par des cours d'eau, soit artificiels, soit naturels: au nord-ouest, par la rive du lac Grant, depuis l'angle appuyé à l'orifice de l'ancien déversoir jusqu'à la coupée faite à la rive est du lac pour l'échappement des eaux; au nord, depuis cette coupée jusqu'à la mer, par le nouveau cours d'eau qui s'était creusé un lit sur le plateau et sur la grève, en amont et en aval de la chute, et il suffisait, en effet, de creuser le lit de ce creek pour en rendre le passage impraticable aux animaux; sur toute la lisière de l'est, par la mer elle-même, depuis l'embouchure du susdit creek jusqu'à l'embouchure de la Mercy; au sud, enfin, depuis cette embouchure jusqu'au coude de la Mercy où devait être établi le pont.
Restait donc la partie ouest du plateau, comprise entre le coude de la rivière et l'angle sud du lac, sur une distance inférieure à un mille, qui était ouverte à tout venant. Mais rien n'était plus facile que de creuser un fossé, large et profond, qui serait rempli par les eaux du lac, et dont le trop-plein irait se jeter par une seconde chute dans le lit de la Mercy. Le niveau du lac s'abaisserait un peu, sans doute, par suite de ce nouvel épanchement de ses eaux, mais Cyrus Smith avait reconnu que le débit du Creek-Rouge était assez considérable pour permettre l'exécution de son projet.
«Ainsi donc, ajouta l'ingénieur, le plateau de Grande-vue sera une île véritable, étant entouré d'eau de toutes parts, et il ne communiquera avec le reste de notre domaine que par le pont que nous allons jeter sur la Mercy, les deux ponceaux déjà établis en amont et en aval de la chute, et enfin deux autres ponceaux à construire, l'un sur le fossé que je vous propose de creuser, et l'autre sur la rive gauche de la Mercy. Or, si ces pont et ponceaux peuvent être levés à volonté, le plateau de Grande-vue sera à l'abri de toute surprise.»
Cyrus Smith, afin de se faire mieux comprendre de ses compagnons, avait dessiné une carte du plateau, et son projet fut immédiatement saisi dans tout son ensemble. Aussi un avis unanime l'approuva-t-il, et Pencroff, brandissant sa hache de charpentier, de s'écrier:
«Au pont, d'abord!»
C'était le travail le plus urgent. Des arbres furent choisis, abattus, ébranchés, débités en poutrelles, en madriers et en planches. Ce pont, fixe dans la partie qui s'appuyait à la rive droite de la Mercy, devait être mobile dans la partie qui se relierait à la rive gauche, de manière à pouvoir se relever au moyen de contre-poids, comme certains ponts d'écluse.
On le comprend, ce fut un travail considérable, et s'il fut habilement conduit, du moins demanda-t-il un certain temps, car la Mercy était large de quatre-vingts pieds environ. Il fallut donc enfoncer des pieux dans le lit de la rivière, afin de soutenir le tablier fixe du pont, et établir une sonnette pour agir sur les têtes de pieux, qui devaient former ainsi deux arches et permettre au pont de supporter de lourds fardeaux.
Très heureusement ne manquaient ni les outils pour travailler le bois, ni les ferrures pour le consolider, ni l'ingéniosité d'un homme qui s'entendait merveilleusement à ces travaux, ni enfin le zèle de ses compagnons, qui, depuis sept mois, avaient nécessairement acquis une grande habileté de main.
Et il faut le dire, Gédéon Spilett n'était pas le plus maladroit et luttait d'adresse avec le marin lui-même, «qui n'aurait jamais tant attendu d'un simple journaliste!»
La construction du pont de la Mercy dura trois semaines, qui furent très sérieusement occupées. On déjeunait sur le lieu même des travaux, et, le temps étant magnifique alors, on ne rentrait que pour souper à Granite-House.
Pendant cette période, on put constater que maître Jup s'acclimatait aisément et se familiarisait avec ses nouveaux maîtres, qu'il regardait toujours d'un œil extrêmement curieux. Cependant, par mesure de précaution, Pencroff ne lui laissait pas encore liberté complète de ses mouvements, voulant attendre, avec raison, que les limites du plateau eussent été rendues infranchissables par suite des travaux projetés. Top et Jup étaient au mieux et jouaient volontiers ensemble, mais Jup faisait tout gravement.
Le 20 novembre, le pont fut terminé. Sa partie mobile, équilibrée par des contre-poids, basculait aisément, et il ne fallait qu'un léger effort pour la relever; entre sa charnière et la dernière traverse sur laquelle elle venait s'appuyer, quand on la refermait, il existait un intervalle de vingt pieds, qui était suffisamment large pour que les animaux ne pussent le franchir.
Il fut alors question d'aller chercher l'enveloppe de l'aérostat, que les colons avaient hâte de mettre en complète sûreté; mais pour la transporter, il y avait nécessité de conduire un chariot jusqu'au port Ballon, et, par conséquent, nécessité de frayer une route à travers les épais massifs du Far-West. Cela exigeait un certain temps. Aussi Nab et Pencroff poussèrent-ils d'abord une reconnaissance jusqu'au port, et comme ils constatèrent que le «stock de toile» ne souffrait aucunement dans la grotte où il avait été emmagasiné, il fut décidé que les travaux relatifs au plateau de Grande-vue seraient poursuivis sans discontinuer.
«Cela, fit observer Pencroff, nous permettra d'établir notre basse-cour dans des conditions meilleures, puisque nous n'aurons à craindre ni la visite des renards, ni l'agression d'autres bêtes nuisibles.
— Sans compter, ajouta Nab, que nous pourrons défricher le plateau, y transplanter les plantes sauvages...
— Et préparer notre second champ de blé!» s'écria le marin d'un air triomphant.
C'est qu'en effet le premier champ de blé, ensemencé uniquement d'un seul grain, avait admirablement prospéré, grâce aux soins de Pencroff. Il avait produit les dix épis annoncés par l'ingénieur, et, chaque épi portant quatre-vingts grains, la colonie se trouvait à la tête de huit cents grains, — en six mois, — ce qui promettait une double récolte chaque année.
Ces huit cents grains, moins une cinquantaine, qui furent réservés par prudence, devaient donc être semés dans un nouveau champ, et avec non moins de soin que le grain unique.
Le champ fut préparé, puis entouré d'une forte palissade, haute et aiguë, que les quadrupèdes eussent très difficilement franchie. Quant aux oiseaux, des tourniquets criards et des mannequins effrayants, dus à l'imagination fantasque de Pencroff, suffirent à les écarter. Les sept cent cinquante grains furent alors déposés dans de petits sillons bien réguliers, et la nature dut faire le reste.
Le 21 novembre, Cyrus Smith commença à dessiner le fossé qui devait fermer le plateau à l'ouest, depuis l'angle sud du lac Grant jusqu'au coude de la Mercy. Il y avait là deux à trois pieds de terre végétale, et, au-dessous, le granit. Il fallut donc fabriquer à nouveau de la nitro-glycérine, et la nitro-glycérine fit son effet accoutumé. En moins de quinze jours, un fossé large de douze pieds, profond de six, fut creusé dans le dur sol du plateau. Une nouvelle saignée fut, par le même moyen, pratiquée à la lisière rocheuse du lac, et les eaux se précipitèrent dans ce nouveau lit, en formant un petit cours d'eau auquel on donna le nom de «Creek-Glycérine» et qui devint un affluent de la Mercy. Ainsi que l'avait annoncé l'ingénieur, le niveau du lac baissa, mais d'une façon presque insensible. Enfin, pour compléter la clôture, le lit du ruisseau de la grève fut considérablement élargi, et on maintint les sables au moyen d'une double palissade.
Avec la première quinzaine de décembre, ces travaux furent définitivement achevés, et le plateau de Grande-vue, c'est-à-dire une sorte de pentagone irrégulier ayant un périmètre de quatre milles environ, entouré d'une ceinture liquide, fut absolument à l'abri de toute agression.
Pendant ce mois de décembre, la chaleur fut très forte. Cependant les colons ne voulurent point suspendre l'exécution de leurs projets, et, comme il devenait urgent d'organiser la basse-cour, on procéda à son organisation.
Inutile de dire que, depuis la fermeture complète du plateau, maître Jup avait été mis en liberté. Il ne quittait plus ses maîtres et ne manifestait aucune envie de s'échapper. C'était un animal doux, très vigoureux pourtant, et d'une agilité surprenante. Ah! quand il s'agissait d'escalader l'échelle de Granite-House, nul n'eût pu rivaliser avec lui. On l'employait déjà à quelques travaux: il traînait des charges de bois et charriait les pierres qui avaient été extraites du lit du Creek-Glycérine.
«Ce n'est pas encore un maçon, mais c'est déjà un singe!» disait plaisamment Harbert, en faisant allusion à ce surnom de «singe» que les maçons donnent à leurs apprentis. Et si jamais nom fut justifié, c'était bien celui-là!
La basse-cour occupa une aire de deux cents yards carrés, qui fut choisie sur la rive sud-est du lac.
On l'entoura d'une palissade, et on construisit différents abris pour les animaux qui devaient la peupler. C'étaient des cahutes de branchages, divisées en compartiments, qui n'attendirent bientôt plus que leurs hôtes.
Les premiers furent le couple de tinamous, qui ne tardèrent pas à donner de nombreux petits. Ils eurent pour compagnons une demi-douzaine de canards, habitués des bords du lac. Quelques-uns appartenaient à cette espèce chinoise, dont les ailes s'ouvrent en éventail, et qui, par l'éclat et la vivacité de leur plumage, rivalisent avec les faisans dorés. Quelques jours après, Harbert s'empara d'un couple de gallinacés à queue arrondie et faite de longues pennes, de magnifiques «alectors», qui ne tardèrent pas à s'apprivoiser. Quant aux pélicans, aux martins-pêcheurs, aux poules d'eau, ils vinrent d'eux-mêmes au rivage de la basse-cour, et tout ce petit monde, après quelques disputes, roucoulant, piaillant, gloussant, finit par s'entendre, et s'accrut dans une proportion rassurante pour l'alimentation future de la colonie.