L'île mystérieuse

CHAPITRE XI

Cependant l'hiver arrivait avec ce mois de juin, qui est le décembre des zones boréales, et la grande occupation fut la confection de vêtements chauds et solides.

Les mouflons du corral avaient été dépouillés de leur laine, et cette précieuse matière textile, il ne s'agissait donc plus que de la transformer en étoffe.

Il va sans dire que Cyrus Smith n'ayant à sa disposition ni cardeuses, ni peigneuses, ni lisseuses, ni étireuses, ni retordeuses, ni «mule-jenny», ni «self-acting» pour filer la laine, ni métier pour la tisser, dut procéder d'une façon plus simple, de manière à économiser le filage et le tissage. Et, en effet, il se proposait tout bonnement d'utiliser la propriété qu'ont les filaments de laine, quand on les presse en tous sens, de s'enchevêtrer et de constituer, par leur simple entrecroisement, cette étoffe qu'on appelle feutre. Ce feutre pouvait donc s'obtenir par un simple foulage, opération qui, si elle diminue la souplesse de l'étoffe, augmente notamment ses propriétés conservatrices de la chaleur. Or, précisément, la laine fournie par les mouflons était faite de brins très courts, et c'est une bonne condition pour le feutrage.

L'ingénieur, aidé de ses compagnons, y compris Pencroff, — il dut encore une fois abandonner son bateau! — commença les opérations préliminaires, qui eurent pour but de débarrasser la laine de cette substance huileuse et grasse dont elle est imprégnée et qu'on nomme le suint. Ce dégraissage se fit dans des cuves remplies d'eau, qui furent portées à la température de soixante-dix degrés, et dans lesquelles la laine plongea pendant vingt-quatre heures; on en fit, ensuite, un lavage à fond au moyen de bains de soude; puis cette laine, lorsqu'elle eut été suffisamment séchée par la pression, fut en état d'être foulée, c'est-à-dire de produire une solide étoffe, grossière sans doute et qui n'aurait eu aucune valeur dans un centre industriel d'Europe ou d'Amérique, mais dont on devait faire un extrême cas sur les «marchés de l'île Lincoln.»

On comprend que ce genre d'étoffe doit avoir été connu dès les époques les plus reculées, et, en effet, les premières étoffes de laine ont été fabriquées par ce procédé qu'allait employer Cyrus Smith.

Où sa qualité d'ingénieur le servit fort, ce fut dans la construction de la machine destinée à fouler la laine, car il sut habilement profiter de la force mécanique, inutilisée jusqu'alors, que possédait la chute d'eau de la grève, pour mouvoir un moulin à foulon.

Rien ne fut plus rudimentaire. Un arbre, muni de cames qui soulevaient et laissaient retomber tour à tour des pilons verticaux, des auges destinées à recevoir la laine, à l'intérieur desquelles retombaient ces pilons, un fort bâtis en charpente contenant et reliant tout le système: telle fut la machine en question, et telle elle avait été pendant des siècles, jusqu'au moment où l'on eut l'idée de remplacer les pilons par des cylindres compresseurs et de soumettre la matière, non plus à un battage, mais à un laminage véritable.

L'opération, bien dirigée par Cyrus Smith, réussit à souhait. La laine, préalablement imprégnée d'une dissolution savonneuse, destinée, d'une part, à en faciliter le glissement, le rapprochement, la compression et le ramollissement, de l'autre, à empêcher son altération par le battage, sortit du moulin sous forme d'une épaisse nappe de feutre. Les stries et aspérités dont le brin de laine est naturellement pourvu s'étaient si bien accrochées et enchevêtrées les unes aux autres, qu'elles formaient une étoffe également propre à faire des vêtements ou des couvertures. Ce n'était évidemment ni du mérinos, ni de la mousseline, ni du cachemire d'écosse, ni du stoff, ni du reps, ni du satin de Chine, ni de l'Orléans, ni de l'alpaga, ni du drap, ni de la flanelle! C'était du «feutre lincolnien», et l'île Lincoln comptait une industrie de plus.

Les colons eurent donc, avec de bons vêtements, d'épaisses couvertures, et ils purent voir venir sans crainte l'hiver de 1866-67.

Les grands froids commencèrent véritablement à se faire sentir vers le 20 juin, et, à son grand regret, Pencroff dut suspendre la construction du bateau, qui, d'ailleurs, ne pouvait manquer d'être achevé pour le printemps prochain.

L'idée fixe du marin était de faire un voyage de reconnaissance à l'île Tabor, bien que Cyrus Smith n'approuvât pas ce voyage, tout de curiosité, car il n'y avait évidemment aucun secours à trouver sur ce rocher désert et à demi aride. Un voyage de cent cinquante milles, sur un bateau relativement petit, au milieu de mers inconnues, cela ne laissait pas de lui causer quelque appréhension. Que l'embarcation, une fois au large, fût mise dans l'impossibilité d'atteindre Tabor et ne pût revenir à l'île Lincoln, que deviendrait-elle au milieu de ce Pacifique, si fécond en sinistres?

Cyrus Smith causait souvent de ce projet avec Pencroff, et il trouvait dans le marin un entêtement assez bizarre à accomplir ce voyage, entêtement dont peut-être celui-ci ne se rendait pas bien compte.

«Car enfin, lui dit un jour l'ingénieur, je vous ferai observer, mon ami, qu'après avoir dit tant de bien de l'île Lincoln, après avoir tant de fois manifesté le regret que vous éprouveriez s'il vous fallait l'abandonner, vous êtes le premier à vouloir la quitter.

— La quitter pour quelques jours seulement, répondit Pencroff, pour quelques jours seulement, Monsieur Cyrus! Le temps d'aller et de revenir, de voir ce que c'est que cet îlot!

— Mais il ne peut valoir l'île Lincoln!

— J'en suis sûr d'avance!

— Alors pourquoi vous aventurer?

— Pour savoir ce qui se passe à l'île Tabor!

— Mais il ne s'y passe rien! Il ne peut rien s'y passer!

— Qui sait?

— Et si vous êtes pris par quelque tempête?

— Cela n'est pas à craindre dans la belle saison, répondit Pencroff. Mais, Monsieur Cyrus, comme il faut tout prévoir, je vous demanderai la permission de n'emmener qu'Harbert avec moi dans ce voyage.

— Pencroff, répondit l'ingénieur en mettant la main sur l'épaule du marin, s'il vous arrivait malheur à vous et à cet enfant, dont le hasard a fait notre fils, croyez-vous que nous nous en consolerions jamais?

— Monsieur Cyrus, répondit Pencroff avec une inébranlable confiance, nous ne vous causerons pas ce chagrin-là. D'ailleurs, nous reparlerons de ce voyage, quand le temps sera venu de le faire. Puis, j'imagine que, lorsque vous aurez vu notre bateau bien gréé, bien accastillé, quand vous aurez observé comment il se comporte à la mer, quand nous aurons fait le tour de notre île, — car nous le ferons ensemble, — j'imagine, dis-je, que vous n'hésiterez plus à me laisser partir! Je ne vous cache pas que ce sera un chef-d'œuvre, votre bateau!

— Dites au moins: notre bateau, Pencroff!» répondit l'ingénieur, momentanément désarmé.

La conversation finit ainsi pour recommencer plus tard, sans convaincre ni le marin ni l'ingénieur.

Les premières neiges tombèrent vers la fin du mois de juin. Préalablement, le corral avait été approvisionné largement et ne nécessita plus de visites quotidiennes, mais il fut décidé qu'on ne laisserait jamais passer une semaine sans s'y rendre.

Les trappes furent tendues de nouveau, et l'on fit l'essai des engins fabriqués par Cyrus Smith. Les fanons recourbés, emprisonnés dans un étui de glace et recouverts d'une épaisse couche de graisse, furent placés sur la lisière de la forêt, à l'endroit où passaient communément les animaux pour se rendre au lac.

À la grande satisfaction de l'ingénieur, cette invention, renouvelée des pêcheurs aléoutiens, réussit parfaitement. Une douzaine de renards, quelques sangliers et même un jaguar s'y laissèrent prendre, et on trouva ces animaux morts, l'estomac perforé par les fanons détendus.

Ici se place un essai qu'il convient de rapporter, car ce fut la première tentative faite par les colons pour communiquer avec leurs semblables.

Gédéon Spilett avait déjà songé plusieurs fois, soit à jeter à la mer une notice renfermée dans une bouteille que les courants porteraient peut-être à une côte habitée, soit à la confier à des pigeons. Mais comment sérieusement espérer que pigeons ou bouteilles pussent franchir la distance qui séparait l'île de toute terre et qui était de douze cents milles?

C'eut été pure folie.

Mais, le 30 juin, capture fut faite, non sans peine, d'un albatros qu'un coup de fusil d'Harbert avait légèrement blessé à la patte. C'était un magnifique oiseau de la famille de ces grands voiliers, dont les ailes étendues mesurent dix pieds d'envergure, et qui peuvent traverser des mers aussi larges que le Pacifique.

Harbert aurait bien voulu garder ce superbe oiseau, dont la blessure guérit promptement et qu'il prétendait apprivoiser, mais Gédéon Spilett lui fit comprendre que l'on ne pouvait négliger cette occasion de tenter de correspondre par ce courrier avec les terres du Pacifique, et Harbert dut se rendre, car si l'albatros était venu de quelque région habitée, il ne manquerait pas d'y retourner dès qu'il serait libre.

Peut-être, au fond, Gédéon Spilett, chez qui le chroniqueur reparaissait quelquefois, n'était-il pas fâché de lancer à tout hasard un attachant article relatant les aventures des colons de l'île Lincoln! Quel succès pour le reporter attitré du New-York Herald, et pour le numéro qui contiendrait la chronique, si jamais elle arrivait à l'adresse de son directeur, l'honorable John Benett!

Gédéon Spilett rédigea donc une notice succincte qui fut mise dans un sac de forte toile gommée, avec prière instante, à quiconque la trouverait, de la faire parvenir aux bureaux du New-York Herald.

Ce petit sac fut attaché au cou de l'albatros, et non à sa patte, car ces oiseaux ont l'habitude de se reposer à la surface de la mer; puis, la liberté fut rendue à ce rapide courrier de l'air, et ce ne fut pas sans quelque émotion que les colons le virent disparaître au loin dans les brumes de l'ouest.

«Où va-t-il ainsi? demanda Pencroff.

— Vers la Nouvelle-Zélande, répondit Harbert.

— Bon voyage!» s'écria le marin, qui, lui, n'attendait pas grand résultat de ce mode de correspondance.

Avec l'hiver, les travaux avaient été repris à l'intérieur de Granite-House, réparation de vêtements, confections diverses, et entre autres des voiles de l'embarcation, qui furent taillées dans l'inépuisable enveloppe de l'aérostat...

Pendant le mois de juillet, les froids furent intenses, mais on n'épargna ni le bois, ni le charbon.

Cyrus Smith avait installé une seconde cheminée dans la grande salle, et c'était là que se passaient les longues soirées. Causerie pendant que l'on travaillait, lecture quand les mains restaient oisives, et le temps s'écoulait avec profit pour tout le monde.

C'était une vraie jouissance pour les colons, quand, de cette salle bien éclairée de bougies, bien chauffée de houille, après un dîner réconfortant, le café de sureau fumant dans la tasse, les pipes s'empanachant d'une odorante fumée, ils entendaient la tempête mugir au dehors! Ils eussent éprouvé un bien-être complet, si le bien-être pouvait jamais exister pour qui est loin de ses semblables et sans communication possible avec eux! Ils causaient toujours de leur pays, des amis qu'ils avaient laissés, de cette grandeur de la république américaine, dont l'influence ne pouvait que s'accroître, et Cyrus Smith, qui avait été très mêlé aux affaires de l'Union, intéressait vivement ses auditeurs par ses récits, ses aperçus et ses pronostics.

Il arriva, un jour, que Gédéon Spilett fut amené à lui dire:

«Mais enfin, mon cher Cyrus, tout ce mouvement industriel et commercial auquel vous prédisez une progression constante, est-ce qu'il ne court pas le danger d'être absolument arrêté tôt ou tard?

— Arrêté! Et par quoi?

— Mais par le manque de ce charbon, qu'on peut justement appeler le plus précieux des minéraux!

— Oui, le plus précieux, en effet, répondit l'ingénieur, et il semble que la nature ait voulu constater qu'il l'était, en faisant le diamant, qui n'est uniquement que du carbone pur cristallisé.

— Vous ne voulez pas dire, Monsieur Cyrus, repartit Pencroff, qu'on brûlera du diamant en guise de houille dans les foyers des chaudières?

— Non, mon ami, répondit Cyrus Smith.

— Cependant j'insiste, reprit Gédéon Spilett. Vous ne niez pas qu'un jour le charbon sera entièrement consommé?

— Oh! Les gisements houillers sont encore considérables, et les cent mille ouvriers qui leur arrachent annuellement cent millions de quintaux métriques ne sont pas près de les avoir épuisés!

— Avec la proportion croissante de la consommation du charbon de terre, répondit Gédéon Spilett, on peut prévoir que ces cent mille ouvriers seront bientôt deux cent mille et que l'extraction sera doublée?

— Sans doute; mais, après les gisements d'Europe, que de nouvelles machines permettront bientôt d'exploiter plus à fond, les houillères d'Amérique et d'Australie fourniront longtemps encore à la consommation de l'industrie.

— Combien de temps? demanda le reporter.

— Au moins deux cent cinquante ou trois cents ans.

— C'est rassurant pour nous, répondit Pencroff, mais inquiétant pour nos arrière-petits-cousins!

— On trouvera autre chose, dit Harbert.

— Il faut l'espérer, répondit Gédéon Spilett, car enfin sans charbon, plus de machines, et sans machines, plus de chemins de fer, plus de bateaux à vapeur, plus d'usines, plus rien de ce qu'exige le progrès de la vie moderne!

— Mais que trouvera-t-on? demanda Pencroff. L'imaginez-vous, Monsieur Cyrus?

— À peu près, mon ami.

— Et qu'est-ce qu'on brûlera à la place du charbon?

— L'eau, répondit Cyrus Smith.

— L'eau, s'écria Pencroff, l'eau pour chauffer les bateaux à vapeur et les locomotives, l'eau pour chauffer l'eau!

— Oui, mais l'eau décomposée en ses éléments constitutifs, répondit Cyrus Smith, et décomposée, sans doute, par l'électricité, qui sera devenue alors une force puissante et maniable, car toutes les grandes découvertes, par une loi inexplicable, semblent concorder et se compléter au même moment. Oui, mes amis, je crois que l'eau sera un jour employée comme combustible, que l'hydrogène et l'oxygène, qui la constituent, utilisés isolément ou simultanément, fourniront une source de chaleur et de lumière inépuisables et d'une intensité que la houille ne saurait avoir. Un jour, les soutes des steamers et les tenders des locomotives, au lieu de charbon, seront chargés de ces deux gaz comprimés, qui brûleront dans les foyers avec une énorme puissance calorifique. Ainsi donc, rien à craindre. Tant que cette terre sera habitée, elle fournira aux besoins de ses habitants, et ils ne manqueront jamais ni de lumière ni de chaleur, pas plus qu'ils ne manqueront des productions des règnes végétal, minéral ou animal. Je crois donc que lorsque les gisements de houille seront épuisés, on chauffera et on se chauffera avec de l'eau. L'eau est le charbon de l'avenir.

— Je voudrais voir cela, dit le marin.

— Tu t'es levé trop tôt, Pencroff», répondit Nab, qui n'intervint que par ces mots dans la discussion.

Toutefois, ce ne furent pas les paroles de Nab qui terminèrent la conversation, mais bien les aboiements de Top, qui éclatèrent de nouveau avec cette intonation étrange dont s'était déjà préoccupé l'ingénieur. En même temps, Top recommençait à tourner autour de l'orifice du puits, qui s'ouvrait à l'extrémité du couloir intérieur.

«Qu'est-ce que Top a donc encore à aboyer ainsi? demanda Pencroff.

— Et Jup à grogner de cette façon?» ajouta Harbert.

En effet, l'orang, se joignant au chien, donnait des signes non équivoques d'agitation, et, détail singulier, ces deux animaux paraissaient être plutôt inquiets qu'irrités.

«Il est évident, dit Gédéon Spilett, que ce puits est en communication directe avec la mer, et que quelque animal marin vient de temps en temps respirer au fond.

— C'est évident, répondit le marin, et il n'y a pas d'autre explication à donner... allons, silence, Top, ajouta Pencroff en se tournant vers le chien, et toi, Jup, à ta chambre!»

Le singe et le chien se turent. Jup retourna se coucher, mais Top resta dans le salon, et il continua à faire entendre de sourds grognements pendant toute la soirée.

Il ne fut plus question de l'incident, qui, cependant, assombrit le front de l'ingénieur.

Pendant le reste du mois de juillet, il y eut des alternatives de pluie et de froid. La température ne s'abaissa pas autant que pendant le précédent hiver, et son maximum ne dépassa pas huit degrés fahrenheit (13, 33 degrés centigrades au-dessous de zéro). Mais si cet hiver fut moins froid, du moins fut-il plus troublé par les tempêtes et les coups de vent. Il y eut encore de violents assauts de la mer qui compromirent plus d'une fois les Cheminées. C'était à croire qu'un raz de marée, provoqué par quelque commotion sous-marine, soulevait ces lames monstrueuses et les précipitait sur la muraille de Granite-House.

Lorsque les colons, penchés à leurs fenêtres, observaient ces énormes masses d'eau qui se brisaient sous leurs yeux, ils ne pouvaient qu'admirer le magnifique spectacle de cette impuissante fureur de l'océan. Les flots rebondissaient en écume éblouissante, la grève entière disparaissait sous cette rageuse inondation, et le massif semblait émerger de la mer elle-même, dont les embruns s'élevaient à une hauteur de plus de cent pieds.

Pendant ces tempêtes, il était difficile de s'aventurer sur les routes de l'île, dangereux même, car les chutes d'arbres y étaient fréquentes.

Cependant les colons ne laissèrent jamais passer une semaine sans aller visiter le corral. Heureusement, cette enceinte, abritée par le contrefort sud-est du mont Franklin, ne souffrit pas trop des violences de l'ouragan, qui épargna ses arbres, ses hangars, sa palissade. Mais la basse-cour, établie sur le plateau de Grande-vue, et, par conséquent, directement exposée aux coups du vent d'est, eut à subir des dégâts assez considérables. Le pigeonnier fut décoiffé deux fois, et la barrière s'abattit également. Tout cela demandait à être refait d'une façon plus solide, car, on le voyait clairement, l'île Lincoln était située dans les parages les plus mauvais du Pacifique. Il semblait vraiment qu'elle formât le point central de vastes cyclones, qui la fouettaient comme fait le fouet de la toupie.

Seulement, ici, c'était la toupie qui était immobile, et le fouet qui tournait.

Pendant la première semaine du mois d'août, les rafales s'apaisèrent peu à peu, et l'atmosphère recouvra un calme qu'elle semblait avoir à jamais perdu. Avec le calme, la température s'abaissa, le froid redevint très vif, et la colonne thermométrique tomba à huit degrés fahrenheit au-dessous de zéro (22 degrés centigrades au-dessous de glace).

Le 3 août, une excursion, projetée depuis quelques jours, fut faite dans le sud-est de l'île, vers le marais des tadornes. Les chasseurs étaient tentés par tout le gibier aquatique, qui établissait là ses quartiers d'hiver. Canards sauvages, bécassines, pilets, sarcelles, grèbes, y abondaient, et il fut décidé qu'un jour serait consacré à une expédition contre ces volatiles.

Non seulement Gédéon Spilett et Harbert, mais aussi Pencroff et Nab prirent part à l'expédition. Seul, Cyrus Smith, prétextant quelque travail, ne se joignit point à eux et demeura à Granite-House.

Les chasseurs prirent donc la route de port ballon pour se rendre au marais, après avoir promis d'être revenus le soir. Top et Jup les accompagnaient. Dès qu'ils eurent passé le pont de la Mercy, l'ingénieur le releva et revint, avec la pensée de mettre à exécution un projet pour lequel il voulait être seul.

Or, ce projet, c'était d'explorer minutieusement ce puits intérieur dont l'orifice s'ouvrait au niveau du couloir de Granite-House, et qui communiquait avec la mer, puisqu'autrefois il servait de passage aux eaux du lac.

Pourquoi Top tournait-il si souvent autour de cet orifice? Pourquoi laissait-il échapper de si étranges aboiements, quand une sorte d'inquiétude le ramenait vers ce puits? Pourquoi Jup se joignait-il à Top dans une sorte d'anxiété commune? Ce puits avait-il d'autres branchements que la communication verticale avec la mer? Se ramifiait-il vers d'autres portions de l'île? Voilà ce que Cyrus Smith voulait savoir, et, d'abord, être seul à savoir. Il avait donc résolu de tenter l'exploration du puits pendant une absence de ses compagnons, et l'occasion se présentait de le faire.

Il était facile de descendre jusqu'au fond du puits, en employant l'échelle de corde qui ne servait plus depuis l'installation de l'ascenseur, et dont la longueur était suffisante. C'est ce que fit l'ingénieur. Il traîna l'échelle jusqu'à ce trou, dont le diamètre mesurait six pieds environ, et il la laissa se dérouler, après avoir solidement attaché son extrémité supérieure. Puis, ayant allumé une lanterne, pris un revolver et passé un coutelas à sa ceinture, il commença à descendre les premiers échelons.

Partout, la paroi était pleine; mais quelques saillies du roc se dressaient de distance en distance, et, au moyen de ces saillies, il eût été réellement possible à un être agile de s'élever jusqu'à l'orifice du puits.

C'est une remarque que fit l'ingénieur; mais, en promenant avec soin sa lanterne sur ces saillies, il ne trouva aucune empreinte, aucune cassure, qui pût donner à penser qu'elles eussent servi à une escalade ancienne ou récente.

Cyrus Smith descendit plus profondément, en éclairant tous les points de la paroi. Il n'y vit rien de suspect.

Lorsque l'ingénieur eut atteint les derniers échelons, il sentit la surface de l'eau, qui était alors parfaitement calme. Ni à son niveau, ni dans aucune autre partie du puits, ne s'ouvrait aucun couloir latéral qui pût se ramifier à l'intérieur du massif. La muraille, que Cyrus Smith frappa du manche de son coutelas, sonnait le plein. C'était un granit compact, à travers lequel nul être vivant ne pouvait se frayer un chemin. Pour arriver au fond du puits et s'élever ensuite jusqu'à son orifice, il fallait nécessairement passer par ce canal, toujours immergé, qui le mettait en communication avec la mer à travers le sous-sol rocheux de la grève, et cela n'était possible qu'à des animaux marins. Quant à la question de savoir où aboutissait ce canal, en quel point du littoral et à quelle profondeur sous les flots, on ne pouvait la résoudre.

Donc, Cyrus Smith, ayant terminé son exploration, remonta, retira l'échelle, recouvrit l'orifice du puits et revint, tout pensif, à la grande salle de Granite-House, en se disant: «Je n'ai rien vu, et pourtant il y a quelque chose!»

CHAPITRE XII

Le soir même, les chasseurs revinrent, ayant fait bonne chasse, et, littéralement chargés de gibier, ils portaient tout ce que pouvaient porter quatre hommes.

Top avait un chapelet de pilets autour du cou, et Jup, des ceintures de bécassines autour du corps.

«Voilà, mon maître, s'écria Nab, voilà de quoi employer notre temps! Conserves, pâtés, nous aurons là une réserve agréable! Mais il faut que quelqu'un m'aide. Je compte sur toi, Pencroff.

— Non, Nab, répondit le marin. Le gréement du bateau me réclame, et tu voudras bien te passer de moi.

— Et vous, Monsieur Harbert?

— Moi, Nab, il faut que j'aille demain au corral, répondit le jeune garçon.

— Ce sera donc vous, Monsieur Spilett, qui m'aiderez?

— Pour t'obliger, Nab, répondit le reporter, mais je te préviens que si tu me dévoiles tes recettes, je les publierai.

— À votre convenance, Monsieur Spilett, répondit Nab, à votre convenance!»

Et voilà comment, le lendemain, Gédéon Spilett, devenu l'aide de Nab, fut installé dans son laboratoire culinaire. Mais auparavant, l'ingénieur lui avait fait connaître le résultat de l'exploration qu'il avait faite la veille, et, à cet égard, le reporter partagea l'opinion de Cyrus Smith, que, bien qu'il n'eût rien trouvé, il restait toujours un secret à découvrir!

Les froids persévérèrent pendant une semaine encore, et les colons ne quittèrent pas Granite-House, si ce n'est pour les soins à donner à la basse-cour. La demeure était parfumée des bonnes odeurs qu'émettaient les manipulations savantes de Nab et du reporter; mais tout le produit de la chasse aux marais ne fut pas transformé en conserves, et comme le gibier, par ce froid intense, se gardait parfaitement, canards sauvages et autres furent mangés frais et déclarés supérieurs à toutes autres bêtes aquatiques du monde connu.

Pendant cette semaine, Pencroff, aidé par Harbert, qui maniait habilement l'aiguille du voilier, travailla avec tant d'ardeur, que les voiles de l'embarcation furent terminées. Le cordage de chanvre ne manquait pas, grâce au gréement qui avait été retrouvé avec l'enveloppe du ballon. Les câbles, les cordages du filet, tout cela était fait d'un filin excellent, dont le marin tira bon parti. Les voiles furent bordées de fortes ralingues, et il restait encore de quoi fabriquer les drisses, les haubans, les écoutes, etc. Quant au pouliage, sur les conseils de Pencroff et au moyen du tour qu'il avait installé, Cyrus Smith fabriqua les poulies nécessaires. Il arriva donc que le gréement était entièrement paré bien avant que le bateau fût fini. Pencroff dressa même un pavillon bleu, rouge et blanc, dont les couleurs avaient été fournies par certaines plantes tinctoriales, très abondantes dans l'île. Seulement, aux trente-sept étoiles représentant les trente-sept états de l'union qui resplendissent sur le yacht des pavillons américains, le marin en avait ajouté une trente-huitième, l'étoile de «l'état de Lincoln», car il considérait son île comme déjà rattachée à la grande république.

«Et, disait-il, elle l'est de cœur, si elle ne l'est pas encore de fait!» en attendant, ce pavillon fut arboré à la fenêtre centrale de Granite-House, et les colons le saluèrent de trois hurrahs.

Cependant on touchait au terme de la saison froide, et il semblait que ce second hiver allait se passer sans incident grave, quand, dans la nuit du 11 août, le plateau de Grande-vue fut menacé d'une dévastation complète.

Après une journée bien remplie, les colons dormaient profondément, lorsque, vers quatre heures du matin, ils furent subitement réveillés par les aboiements de Top.

Le chien n'aboyait pas, cette fois, près de l'orifice du puits, mais au seuil de la porte, et il se jetait dessus comme s'il eût voulu l'enfoncer. Jup, de son côté, poussait des cris aigus.

«Eh bien, Top!» cria Nab, qui fut le premier éveillé.

Mais le chien continua d'aboyer avec plus de fureur.

«Qu'est-ce donc?» demanda Cyrus Smith.

Et tous, vêtus à la hâte, se précipitèrent vers les fenêtres de la chambre, qu'ils ouvrirent.

Sous leurs yeux se développait une couche de neige qui paraissait à peine blanche dans cette nuit très obscure. Les colons ne virent rien, mais ils entendirent de singuliers aboiements qui éclataient dans l'ombre. Il était évident que la grève avait été envahie par un certain nombre d'animaux que l'on ne pouvait distinguer.

«Qu'est-ce? s'écria Pencroff.

— Des loups, des jaguars ou des singes! répondit Nab.

— Diable! Mais ils peuvent gagner le haut du plateau! dit le reporter.

— Et notre basse-cour, s'écria Harbert, et nos plantations?...

— Par où ont-ils donc passé? demanda Pencroff.

— Ils auront franchi le ponceau de la grève, répondit l'ingénieur, que l'un de nous aura oublié de refermer.

— En effet, dit Spilett, je me rappelle l'avoir laissé ouvert...

— Un beau coup que vous avez fait là, Monsieur Spilett! s'écria le marin.

— Ce qui est fait est fait, répondit Cyrus Smith. Avisons à ce qu'il faut faire!»

Telles furent les demandes et les réponses qui furent rapidement échangées entre Cyrus Smith et ses compagnons. Il était certain que le ponceau avait été franchi, que la grève était envahie par des animaux, et que ceux-ci, quels qu'ils fussent, pouvaient, en remontant la rive gauche de la Mercy, arriver au plateau de Grande-vue. Il fallait donc les gagner de vitesse et les combattre, au besoin.

«Mais quelles sont ces bêtes-là?» fut-il demandé une seconde fois, au moment où les aboiements retentissaient avec plus de force.

Ces aboiements firent tressaillir Harbert, et il se souvint de les avoir déjà entendus pendant sa première visite aux sources du creek-rouge.

«Ce sont des culpeux, ce sont des renards! dit-il.

— En avant!» s'écria le marin.

Et tous, s'armant de haches, de carabines et de revolvers, se précipitèrent dans la banne de l'ascenseur et prirent pied sur la grève.

Ce sont de dangereux animaux que ces culpeux, quand ils sont en grand nombre et que la faim les irrite.

Néanmoins, les colons n'hésitèrent pas à se jeter au milieu de la bande, et leurs premiers coups de revolver, lançant de rapides éclairs dans l'obscurité, firent reculer les premiers assaillants.

Ce qui importait avant tout, c'était d'empêcher ces pillards de s'élever jusqu'au plateau de Grande-vue, car les plantations, la basse-cour, eussent été à leur merci, et d'immenses dégâts, peut-être irréparables, surtout en ce qui concernait le champ de blé, se seraient inévitablement produits.

Mais comme l'envahissement du plateau ne pouvait se faire que par la rive gauche de la Mercy, il suffisait d'opposer aux culpeux une barrière insurmontable sur cette étroite portion de la berge comprise entre la rivière et la muraille de granit.

Ceci fut compris de tous, et, sur un ordre de Cyrus Smith, ils gagnèrent l'endroit désigné, pendant que la troupe des culpeux bondissait dans l'ombre.

Cyrus Smith, Gédéon Spilett, Harbert, Pencroff et Nab se disposèrent donc de manière à former une ligne infranchissable. Top, ses formidables mâchoires ouvertes, précédait les colons, et il était suivi de Jup, armé d'un gourdin noueux qu'il brandissait comme une massue.

La nuit était extrêmement obscure. Ce n'était qu'à la lueur des décharges, dont chacune devait porter, qu'on apercevait les assaillants, qui devaient être au moins une centaine, et dont les yeux brillaient comme des braises.

«Il ne faut pas qu'ils passent! s'écria Pencroff.

— Ils ne passeront pas!» répondit l'ingénieur.

Mais s'ils ne passèrent pas, ce ne fut pas faute de l'avoir tenté. Les derniers rangs poussaient les premiers, et ce fut une lutte incessante à coups de revolver et à coups de hache. Bien des cadavres de culpeux devaient déjà joncher le sol, mais la bande ne semblait pas diminuer, et on eût dit qu'elle se renouvelait sans cesse par le ponceau de la grève.

Bientôt, les colons durent lutter corps à corps, et ils n'étaient pas sans avoir reçu quelques blessures, légères fort heureusement. Harbert avait, d'un coup de revolver, débarrassé Nab, sur le dos duquel un culpeux venait de s'abattre comme un chat-tigre. Top se battait avec une fureur véritable, sautant à la gorge des renards et les étranglant net. Jup, armé de son bâton, tapait comme un sourd, et c'était en vain qu'on voulait le faire rester en arrière. Doué, sans doute, d'une vue qui lui permettait de percer cette obscurité, il était toujours au plus fort du combat et poussait de temps en temps un sifflement aigu, qui était chez lui la marque d'une extrême jubilation. À un certain moment, il s'avança même si loin, qu'à la lueur d'un coup de revolver, on put le voir entouré de cinq ou six grands culpeux, auxquels il tenait tête avec un rare sang-froid.

Cependant la lutte devait finir à l'avantage des colons, mais après qu'ils eurent résisté deux grandes heures! Les premières lueurs de l'aube, sans doute, déterminèrent la retraite des assaillants, qui détalèrent vers le nord, de manière à repasser le ponceau, que Nab courut relever immédiatement.

Quand le jour eut suffisamment éclairé le champ de bataille, les colons purent compter une cinquantaine de cadavres épars sur la grève.

«Et Jup! s'écria Pencroff. Où est donc Jup?»

Jup avait disparu. Son ami Nab l'appela, et, pour la première fois, Jup ne répondit pas à l'appel de son ami.

Chacun se mit en quête de Jup, tremblant de le compter parmi les morts. On déblaya la place des cadavres, qui tachaient la neige de leur sang, et Jup fut retrouvé au milieu d'un véritable monceau de culpeux dont les mâchoires fracassées, les reins brisés, témoignaient qu'ils avaient eu affaire au terrible gourdin de l'intrépide animal. Le pauvre Jup tenait encore à la main le tronçon de son bâton rompu; mais privé de son arme, il avait été accablé par le nombre, et de profondes blessures labouraient sa poitrine.

«Il est vivant! s'écria Nab, qui se pencha sur lui.

— Et nous le sauverons, répondit le marin, nous le soignerons comme l'un de nous!»

Il semblait que Jup comprît, car il inclina sa tête sur l'épaule de Pencroff, comme pour le remercier.

Le marin était blessé lui-même, mais ses blessures, ainsi que celles de ses compagnons, étaient insignifiantes, car, grâce à leurs armes à feu, presque toujours ils avaient pu tenir les assaillants à distance. Il n'y avait donc que l'orang dont l'état fût grave.

Jup, porté par Nab et Pencroff, fut amené jusqu'à l'ascenseur, et c'est à peine si un faible gémissement sortit de ses lèvres. On le remonta doucement à Granite-House. Là, il fut installé sur un des matelas empruntés à l'une des couchettes, et ses blessures furent lavées avec le plus grand soin.

Il ne paraissait pas qu'elles eussent atteint quelque organe essentiel, mais Jup avait été très affaibli par la perte de son sang, et la fièvre se déclara à un degré assez fort.

On le coucha donc, après son pansement, on lui imposa une diète sévère, «tout comme à une personne naturelle», dit Nab, et on lui fit boire quelques tasses de tisane rafraîchissante, dont la pharmacie végétale de Granite-House fournit les ingrédients.

Jup s'endormit d'un sommeil agité d'abord; mais peu à peu sa respiration devint plus régulière, et on le laissa reposer dans le plus grand calme. De temps en temps, Top, marchant, on peut dire «sur la pointe des pieds», venait visiter son ami et semblait approuver tous les soins que l'on prenait de lui. Une des mains de Jup pendait hors de la couche, et Top la léchait d'un air contrit.

Ce matin même, on procéda à l'ensevelissement des morts, qui furent traînés jusqu'à la forêt du Far-West et enterrés profondément.

Cette attaque, qui aurait pu avoir des conséquences si graves, fut une leçon pour les colons, et désormais ils ne se couchèrent plus sans que l'un d'eux se fût assuré que tous les ponts étaient relevés et qu'aucune invasion n'était possible.

Cependant Jup, après avoir donné des craintes sérieuses pendant quelques jours, réagit vigoureusement contre le mal. Sa constitution l'emporta, la fièvre diminua peu à peu, et Gédéon Spilett, qui était un peu médecin, le considéra bientôt comme tiré d'affaire. Le 16 août, Jup commença à manger. Nab lui faisait de bons petits plats sucrés que le malade dégustait avec sensualité, car, s'il avait un défaut mignon, c'était d'être un tantinet gourmand, et Nab n'avait jamais rien fait pour le corriger de ce défaut-là.

«Que voulez-vous? Disait-il à Gédéon Spilett, qui lui reprochait quelquefois de le gâter, il n'a pas d'autre plaisir que celui de la bouche, ce pauvre Jup, et je suis trop heureux de pouvoir reconnaître ainsi ses services!»

Dix jours après avoir pris le lit, le 21 août, maître Jup se leva. Ses blessures étaient cicatrisées, et on vit bien qu'il ne tarderait pas à recouvrer sa souplesse et sa vigueur habituelles. Comme tous les convalescents, il fut alors pris d'une faim dévorante, et le reporter le laissa manger à sa fantaisie, car il se fiait à cet instinct qui manque trop souvent aux êtres raisonnants et qui devait préserver l'orang de tout excès. Nab était ravi de voir revenir l'appétit de son élève.

«Mange, lui disait-il, mon Jup, et ne te fais faute de rien! Tu as versé ton sang pour nous, et c'est bien le moins que je t'aide à le refaire!»

Enfin, le 25 août, on entendit la voix de Nab qui appelait ses compagnons.

«Monsieur Cyrus, Monsieur Gédéon, Monsieur Harbert, Pencroff, venez! Venez!»

Les colons, réunis dans la grande salle, se levèrent à l'appel de Nab, qui était alors dans la chambre réservée à Jup.

«Qu'y a-t-il? demanda le reporter.

— Voyez!» répondit Nab en poussant un vaste éclat de rire.

Et que vit-on? Maître Jup, qui fumait, tranquillement et sérieusement, accroupi comme un turc sur la porte de Granite-House!

«Ma pipe! s'écria Pencroff. Il a pris ma pipe! Ah! Mon brave Jup, je t'en fais cadeau! Fume, mon ami, fume!»

Et Jup lançait gravement d'épaisses bouffées de tabac, ce qui semblait lui procurer des jouissances sans pareilles.

Cyrus Smith ne se montra pas autrement étonné de l'incident, et il cita plusieurs exemples de singes apprivoisés, auxquels l'usage du tabac était devenu familier.

Mais, à partir de ce jour, maître Jup eut sa pipe à lui, l'ex-pipe du marin, qui fut suspendue dans sa chambre, près de sa provision de tabac. Il la bourrait lui-même, il l'allumait à un charbon ardent et paraissait être le plus heureux des quadrumanes. On pense bien que cette communauté de goût ne fit que resserrer entre Jup et Pencroff ces étroits liens d'amitié qui unissaient déjà le digne singe et l'honnête marin.

«C'est peut-être un homme, disait quelquefois Pencroff à Nab. Est-ce que ça t'étonnerait si un jour il se mettait à nous parler?

— Ma foi non, répondait Nab. Ce qui m'étonne, c'est plutôt qu'il ne parle pas, car enfin, il ne lui manque que la parole!

— Ça m'amuserait tout de même, reprenait le marin, si un beau jour il me disait: «si nous changions de pipe, Pencroff!»

— Oui, répondait Nab. Quel malheur qu'il soit muet de naissance!»

Avec le mois de septembre, l'hiver fut entièrement terminé, et les travaux reprirent avec ardeur.

La construction du bateau avança rapidement. Il était entièrement bordé déjà, et on le membra intérieurement, de manière à relier toutes les parties de la coque, avec des membrures assouplies par la vapeur d'eau, qui se prêtèrent à toutes les exigences du gabarit.

Comme le bois ne manquait pas, Pencroff proposa à l'ingénieur de doubler intérieurement la coque avec un vaigrage étanche, ce qui assurerait complètement la solidité de l'embarcation.

Cyrus Smith ne sachant pas ce que réservait l'avenir, approuva l'idée du marin de rendre son embarcation aussi solide que possible.

Le vaigrage et le pont du bateau furent entièrement finis vers le 15 septembre. Pour calfater les coutures, on fit de l'étoupe avec du zostère sec, qui fut introduit à coups de maillet entre les bordages de la coque, du vaigrage et du pont; puis, ces coutures furent recouvertes de goudron bouillant, que les pins de la forêt fournirent avec abondance.

L'aménagement de l'embarcation fut des plus simples.

Elle avait d'abord été lestée avec de lourds morceaux de granit, maçonnés dans un lit de chaux, et dont on arrima douze mille livres environ. Un tillac fut posé par-dessus ce lest, et l'intérieur fut divisé en deux chambres, le long desquelles s'étendaient deux bancs, qui servaient de coffres. Le pied du mât devait épontiller la cloison qui séparait les deux chambres, dans lesquelles on parvenait par deux écoutilles, ouvertes sur le pont et munies de capots.

Pencroff n'eut aucune peine à trouver un arbre convenable pour la mâture. Il choisit un jeune sapin, bien droit, sans nœuds, qu'il n'eut qu'à équarrir à son emplanture et à arrondir à sa tête. Les ferrures du mât, celles du gouvernail et celles de la coque avaient été grossièrement, mais solidement fabriquées à la forge des cheminées. Enfin, vergues, mât de flèche, gui, espars, avirons, etc., tout était terminé dans la première semaine d'octobre, et il fut convenu qu'on ferait l'essai du bateau aux abords de l'île, afin de reconnaître comment il se comportait à la mer et dans quelle mesure on pouvait se fier à lui.

Pendant tout ce temps, les travaux nécessaires n'avaient point été négligés. Le corral était réaménagé, car le troupeau de mouflons et de chèvres comptait un certain nombre de petits qu'il fallait loger et nourrir. Les visites des colons n'avaient manqué ni au parc aux huîtres, ni à la garenne, ni aux gisements de houille et de fer, ni à quelques parties jusque-là inexplorées des forêts du Far-West, qui étaient fort giboyeuses.

Certaines plantes indigènes furent encore découvertes, et, si elles n'avaient pas une utilité immédiate, elles contribuèrent à varier les réserves végétales de Granite-House. C'étaient des espèces de ficoïdes, les unes semblables à celles du cap, avec des feuilles charnues comestibles, les autres produisant des graines qui contenaient une sorte de farine.

Le 10 octobre, le bateau fut lancé à la mer. Pencroff était radieux. L'opération réussit parfaitement.

L'embarcation, toute gréée, ayant été poussée sur des rouleaux à la lisière du rivage, fut prise par la mer montante et flotta aux applaudissements des colons, et particulièrement de Pencroff, qui ne montra aucune modestie en cette occasion. D'ailleurs, sa vanité devait survivre à l'achèvement du bateau, puisque, après l'avoir construit, il allait être appelé à le commander. Le grade de capitaine lui fut décerné de l'agrément de tous.

Pour satisfaire le capitaine Pencroff, il fallut tout d'abord donner un nom à l'embarcation, et, après plusieurs propositions longuement discutées, les suffrages se réunirent sur celui de Bonadventure, qui était le nom de baptême de l'honnête marin.

Dès que le Bonadventure eut été soulevé par la marée montante, on put voir qu'il se tenait parfaitement dans ses lignes d'eau, et qu'il devait convenablement naviguer sous toutes les allures.

Du reste, l'essai en allait être fait, le jour même, dans une excursion au large de la côte. Le temps était beau, la brise fraîche, et la mer facile, surtout sur le littoral du sud, car le vent soufflait du nord-ouest depuis une heure déjà.

«Embarque! Embarque!» criait le capitaine Pencroff.

Mais il fallait déjeuner avant de partir, et il parut même bon d'emporter des provisions à bord, pour le cas où l'excursion se prolongerait jusqu'au soir.

Cyrus Smith avait hâte, également, d'essayer cette embarcation, dont les plans venaient de lui, bien que, sur le conseil du marin, il en eût souvent modifié quelques parties; mais il n'avait pas en elle la confiance que manifestait Pencroff, et comme celui-ci ne reparlait plus du voyage à l'île Tabor, Cyrus Smith espérait même que le marin y avait renoncé. Il lui eût répugné, en effet, de voir deux ou trois de ses compagnons s'aventurer au loin sur cette barque, si petite en somme, et qui ne jaugeait pas plus de quinze tonneaux.

À dix heures et demie, tout le monde était à bord, même Jup, même Top. Nab et Harbert levèrent l'ancre qui mordait le sable près de l'embouchure de la Mercy, la brigantine fut hissée, le pavillon lincolnien flotta en tête du mât, et le Bonadventure, dirigé par Pencroff, prit le large.

Pour sortir de la baie de l'union, il fallut d'abord faire vent arrière, et l'on put constater que, sous cette allure, la vitesse de l'embarcation était satisfaisante.

Après avoir doublé la pointe de l'épave et le cap griffe, Pencroff dut tenir le plus près, afin de prolonger la côte méridionale de l'île, et, après avoir couru quelques bords, il observa que le Bonadventure pouvait marcher environ à cinq quarts du vent, et qu'il se soutenait convenablement contre la dérive. Il virait très bien vent devant, ayant du «coup», comme disent les marins, et gagnant même dans son virement.

Les passagers du Bonadventure étaient véritablement enchantés. Ils avaient là une bonne embarcation, qui, le cas échéant, pourrait leur rendre de grands services, et par ce beau temps, avec cette brise bien faite, la promenade fut charmante.

Pencroff se porta au large, à trois ou quatre milles de la côte, par le travers du port ballon. L'île apparut alors dans tout son développement et sous un nouvel aspect, avec le panorama varié de son littoral depuis le cap griffe jusqu'au promontoire du reptile, ses premiers plans de forêts dans lesquels les conifères tranchaient encore sur le jeune feuillage des autres arbres à peine bourgeonnés, et ce mont Franklin, qui dominait l'ensemble et dont quelques neiges blanchissaient la tête.

«Que c'est beau! s'écria Harbert.

— Oui, notre île est belle et bonne, répondit Pencroff. Je l'aime comme j'aimais ma pauvre mère! Elle nous a reçus, pauvres et manquant de tout, et que manque-t-il à ces cinq enfants qui lui sont tombés du ciel?

— Rien! répondit Nab, rien, capitaine!»

Et les deux braves gens poussèrent trois formidables hurrahs en l'honneur de leur île!

Pendant ce temps, Gédéon Spilett, appuyé au pied du mât, dessinait le panorama qui se développait sous ses yeux.

Cyrus Smith regardait en silence.

«Eh bien, Monsieur Cyrus, demanda Pencroff, que dites-vous de notre bateau?

— Il paraît se bien comporter, répondit l'ingénieur.

— Bon! Et croyez-vous, à présent, qu'il pourrait entreprendre un voyage de quelque durée?

— Quel voyage, Pencroff?

— Celui de l'île Tabor, par exemple?

— Mon ami, répondit Cyrus Smith, je crois que, dans un cas pressant, il ne faudrait pas hésiter à se confier au Bonadventure, même pour une traversée plus longue; mais, vous le savez, je vous verrais partir avec peine pour l'île Tabor, puisque rien ne vous oblige à y aller.

— On aime à connaître ses voisins, répondit Pencroff, qui s'entêtait dans son idée. L'île Tabor, c'est notre voisine, et c'est la seule! La politesse veut qu'on aille, au moins, lui faire une visite!

— Diable! fit Gédéon Spilett, notre ami Pencroff est à cheval sur les convenances!

— Je ne suis à cheval sur rien du tout, riposta le marin, que l'opposition de l'ingénieur vexait un peu, mais qui n'aurait pas voulu lui causer quelque peine.

— Songez, Pencroff, répondit Cyrus Smith, que vous ne pouvez aller seul à l'île Tabor.

— Un compagnon me suffira.

— Soit, répondit l'ingénieur. C'est donc de deux colons sur cinq que vous risquez de priver la colonie de l'île Lincoln?

— Sur six! répondit Pencroff. Vous oubliez Jup.

— Sur sept! ajouta Nab. Top en vaut bien un autre!

— Il n'y a pas de risque, Monsieur Cyrus, reprit Pencroff.

— C'est possible, Pencroff; mais, je vous le répète, c'est s'exposer sans nécessité!»

L'entêté marin ne répondit pas et laissa tomber la conversation, bien décidé à la reprendre. Mais il ne se doutait guère qu'un incident allait lui venir en aide et changer en une œuvre d'humanité ce qui n'était qu'un caprice, discutable après tout. En effet, après s'être tenu au large, le Bonadventure venait de se rapprocher de la côte, en se dirigeant vers le port Ballon. Il était important de vérifier les passes ménagées entre les bancs de sable et les récifs, pour les baliser au besoin, puisque cette petite crique devait être le port d'attache du bateau.

On n'était plus qu'à un demi-mille de la côte, et il avait fallu louvoyer pour gagner contre le vent. La vitesse du Bonadventure n'était que très modérée alors, parce que la brise, en partie arrêtée par la haute terre, gonflait à peine ses voiles, et la mer, unie comme une glace, ne se ridait qu'au souffle des risées qui passaient capricieusement.

Harbert se tenait à l'avant, afin d'indiquer la route à suivre au milieu des passes, lorsqu'il s'écria tout d'un coup:

«Lofe, Pencroff, lofe.

— Qu'est-ce qu'il y a? répondit le marin en se levant. Une roche?

— Non... attends, dit Harbert... je ne vois pas bien... lofe encore... bon... arrive un peu...»

Et ce disant, Harbert, couché le long du bord, plongea rapidement son bras dans l'eau et se releva en disant:

«Une bouteille!»

Il tenait à la main une bouteille fermée, qu'il venait de saisir à quelques encablures de la côte.

Cyrus Smith prit la bouteille. Sans dire un seul mot, il en fit sauter le bouchon, et il tira un papier humide, sur lequel se lisaient ces mots:

Naufragé... île Tabor: 153 degrés o. long — 37 degrés 11 lat. s.

CHAPITRE XIII

«Un naufragé! s'écria Pencroff, abandonné à quelques cents milles de nous sur cette île Tabor! Ah! Monsieur Cyrus, vous ne vous opposerez plus maintenant à mon projet de voyage!

— Non, Pencroff, répondit Cyrus Smith, et vous partirez le plus tôt possible.

— Dès demain?

— Dès demain.»

L'ingénieur tenait à la main le papier qu'il avait retiré de la bouteille. Il le médita pendant quelques instants, puis, reprenant la parole:

«De ce document, mes amis, dit-il, de la forme même dans laquelle il est conçu, on doit d'abord conclure ceci: c'est, premièrement, que le naufragé de l'île Tabor est un homme ayant des connaissances assez avancées en marine, puisqu'il donne la latitude et la longitude de l'île, conformes à celles que nous avons trouvées, et jusqu'à une minute d'approximation; secondement, qu'il est anglais ou américain, puisque le document est écrit en langue anglaise.

— Ceci est parfaitement logique, répondit Gédéon Spilett, et la présence de ce naufragé explique l'arrivée de la caisse sur les rivages de l'île. Il y a eu naufrage, puisqu'il y a un naufragé. Quant à ce dernier, quel qu'il soit, il est heureux pour lui que Pencroff ait eu l'idée de construire ce bateau et de l'essayer aujourd'hui même, car, un jour de retard, et cette bouteille pouvait se briser sur les récifs.

— En effet, dit Harbert, c'est une chance heureuse que le Bonadventure ait passé là, précisément quand cette bouteille flottait encore!

— Et cela ne vous semble pas bizarre? demanda Cyrus Smith à Pencroff.

— Cela me semble heureux, voilà tout, répondit le marin. Est-ce que vous voyez quelque chose d'extraordinaire à cela, Monsieur Cyrus? Cette bouteille, il fallait bien qu'elle allât quelque part, et pourquoi pas ici aussi bien qu'ailleurs?

— Vous avez peut-être raison, Pencroff, répondit l'ingénieur, et cependant...

— Mais, fit observer Harbert, rien ne prouve que cette bouteille flotte depuis longtemps sur la mer?

— Rien, répondit Gédéon Spilett, et même le document paraît avoir été récemment écrit. Qu'en pensez-vous, Cyrus?

— Cela est difficile à vérifier, et, d'ailleurs, nous le saurons!» répondit Cyrus Smith.

Pendant cette conversation, Pencroff n'était pas resté inactif. Il avait viré de bord, et le Bonadventure, grand largue, toutes voiles portant, filait rapidement vers le cap Griffe. Chacun songeait à ce naufragé de l'île Tabor. Était-il encore temps de le sauver? Grand événement dans la vie des colons!

Eux-mêmes n'étaient que des naufragés, mais il était à craindre qu'un autre n'eût pas été aussi favorisé qu'eux, et leur devoir était de courir au-devant de l'infortune.

Le cap griffe fut doublé, et le Bonadventure vint mouiller vers quatre heures à l'embouchure de la Mercy.

Le soir même, les détails relatifs à la nouvelle expédition étaient réglés. Il parut convenable que Pencroff et Harbert, qui connaissaient la manœuvre d'une embarcation, fussent seuls à entreprendre ce voyage. En partant le lendemain, 11 octobre, ils pourraient arriver le 13 dans la journée, car, avec le vent qui régnait, il ne fallait pas plus de quarante-huit heures pour faire cette traversée de cent cinquante milles. Un jour dans l'île, trois ou quatre jours pour revenir, on pouvait donc compter que, le 17, ils seraient de retour à l'île Lincoln. Le temps était beau, le baromètre remontait sans secousses, le vent semblait bien établi, toutes les chances étaient donc en faveur de ces braves gens, qu'un devoir d'humanité allait entraîner loin de leur île.

Ainsi donc, il avait été convenu que Cyrus Smith, Nab et Gédéon Spilett resteraient à Granite-House; mais une réclamation se produisit, et Gédéon Spilett, qui n'oubliait point son métier de reporter du New-York Herald, ayant déclaré qu'il irait à la nage plutôt que de manquer une pareille occasion, il fut admis à prendre part au voyage.

La soirée fut employée à transporter à bord du Bonadventure quelques objets de literie, des ustensiles, des armes, des munitions, une boussole, des vivres pour une huitaine de jours, et, ce chargement ayant été rapidement opéré, les colons remontèrent à Granite-House.

Le lendemain, à cinq heures du matin, les adieux furent faits, non sans une certaine émotion de part et d'autre, et Pencroff, éventant ses voiles, se dirigea vers le cap griffe, qu'il devait doubler pour prendre directement ensuite la route du sud-ouest.

Le Bonadventure était déjà à un quart de mille de la côte, quand ses passagers aperçurent sur les hauteurs de Granite-House deux hommes qui leur faisaient un signe d'adieu. C'étaient Cyrus Smith et Nab.

«Nos amis! s'écria Gédéon Spilett. Voilà notre première séparation depuis quinze mois!...»

Pencroff, le reporter et Harbert firent un dernier signe d'adieu, et Granite-House disparut bientôt derrière les hautes roches du cap.

Pendant les premières heures de la journée, le Bonadventure resta constamment en vue de la côte méridionale de l'île Lincoln, qui n'apparut bientôt plus que sous la forme d'une corbeille verte, de laquelle émergeait le mont Franklin. Les hauteurs, amoindries par l'éloignement, lui donnaient une apparence peu faite pour attirer les navires sur ses atterrages.

Le promontoire du reptile fut dépassé vers une heure, mais à dix milles au large. De cette distance, il n'était plus possible de rien distinguer de la côte occidentale qui s'étendait jusqu'aux croupes du mont Franklin, et, trois heures après, tout ce qui était l'île Lincoln avait disparu au-dessous de l'horizon.

Le Bonadventure se conduisait parfaitement. Il s'élevait facilement à la lame et faisait une route rapide. Pencroff avait gréé sa voile de flèche, et, ayant tout dessus, il marchait suivant une direction rectiligne, relevée à la boussole. De temps en temps, Harbert le relayait au gouvernail, et la main du jeune garçon était si sûre, que le marin n'avait pas une embardée à lui reprocher.

Gédéon Spilett causait avec l'un, avec l'autre, et, au besoin, il mettait la main à la manœuvre. Le capitaine Pencroff était absolument satisfait de son équipage, et ne parlait rien moins que de le gratifier «d'un quart de vin par bordée»! au soir, le croissant de la lune, qui ne devait être dans son premier quartier que le 16, se dessina dans le crépuscule solaire et s'éteignit bientôt. La nuit fut sombre, mais très étoilée, et une belle journée s'annonçait encore pour le lendemain.

Pencroff, par prudence, amena la voile de flèche, ne voulant point s'exposer à être surpris par quelque excès de brise avec de la toile en tête de mât. C'était peut-être trop de précaution pour une nuit si calme, mais Pencroff était un marin prudent, et on n'aurait pu le blâmer.

Le reporter dormit une partie de la nuit. Pencroff et Harbert se relayèrent de deux heures en deux heures au gouvernail. Le marin se fiait à Harbert comme à lui-même, et sa confiance était justifiée par le sang-froid et la raison du jeune garçon. Pencroff lui donnait la route comme un commandant à son timonier, et Harbert ne laissait pas le Bonadventure dévier d’une ligne.

La nuit se passa bien, et la journée du 12 octobre s’écoula dans les mêmes conditions. La direction au sud-ouest fut strictement maintenue pendant toute cette journée, et si le Bonadventure ne subissait pas quelque courant inconnu, il devait terrir juste sur l'île Tabor.

Quant à cette mer que l'embarcation parcourait alors, elle était absolument déserte. Parfois, quelque grand oiseau, albatros ou frégate, passait à portée de fusil, et Gédéon Spilett se demandait si ce n'était pas à l'un de ces puissants volateurs qu'il avait confié sa dernière chronique adressée au New-York Herald. Ces oiseaux étaient les seuls êtres qui parussent fréquenter cette partie de l'océan comprise entre l'île Tabor et l'île Lincoln.

«Et cependant, fit observer Harbert, nous sommes à l'époque où les baleiniers se dirigent ordinairement vers la partie méridionale du Pacifique. En vérité, je ne crois pas qu'il y ait une mer plus abandonnée que celle-ci!

— Elle n'est point si déserte que cela! répondit Pencroff.

— Comment l'entendez-vous? demanda le reporter.

— Mais puisque nous y sommes! Est-ce que vous prenez notre bateau pour une épave et nos personnes pour des marsouins?»

Et Pencroff de rire de sa plaisanterie. Au soir, d'après l'estime, on pouvait penser que le Bonadventure avait franchi une distance de cent vingt milles depuis son départ de l'île Lincoln, c'est-à-dire depuis trente-six heures, ce qui donnait une vitesse de trois milles un tiers à l'heure. La brise était faible et tendait à calmir. Toutefois, on pouvait espérer que le lendemain, au point du jour, si l'estime était juste et si la direction avait été bonne, on aurait connaissance de l'île Tabor. Aussi, ni Gédéon Spilett, ni Harbert, ni Pencroff ne dormirent pendant cette nuit du 12 au 13 octobre. Dans l'attente du lendemain, ils ne pouvaient se défendre d'une vive émotion. Il y avait tant d'incertitudes dans l'entreprise qu'ils avaient tentée! Étaient-ils proche de l'île Tabor? L'île était-elle encore habitée par ce naufragé au secours duquel ils se portaient? Quel était cet homme? Sa présence n'apporterait-elle pas quelque trouble dans la petite colonie, si unie jusqu'alors?

Consentirait-il, d'ailleurs, à échanger sa prison pour une autre? Toutes ces questions, qui allaient sans doute être résolues le lendemain, les tenaient en éveil, et, aux premières nuances du jour, ils fixèrent successivement leurs regards sur tous les points de l'horizon de l'ouest.

«Terre!» cria Pencroff vers six heures du matin.

Et comme il était inadmissible que Pencroff se fût trompé, il était évident que la terre était là. Que l'on juge de la joie du petit équipage du Bonadventure! avant quelques heures, il serait sur le littoral de l'île!

L'île Tabor, sorte de côte basse, à peine émergée des flots, n'était pas éloignée de plus de quinze milles. Le cap du Bonadventure, qui était un peu dans le sud de l'île, fut mis directement dessus, et, à mesure que le soleil montait dans l'est, quelques sommets se détachèrent çà et là.

«Ce n'est qu'un îlot beaucoup moins important que l'île Lincoln, fit observer Harbert, et probablement dû comme elle à quelque soulèvement sous-marin.»

À onze heures du matin, le Bonadventure n'en était plus qu'à deux milles, et Pencroff, cherchant une passe pour atterrir, ne marchait plus qu'avec une extrême prudence sur ces eaux inconnues.

On embrassait alors dans tout son ensemble l'îlot, sur lequel se détachaient des bouquets de gommiers verdoyants et quelques autres grands arbres, de la nature de ceux qui poussaient à l'île Lincoln. Mais, chose assez étonnante, pas une fumée ne s'élevait qui indiquât que l'îlot fût habité, pas un signal n'apparaissait sur un point quelconque du littoral!

Et pourtant le document était formel: il y avait un naufragé, et ce naufragé aurait dû être aux aguets!

Cependant le Bonadventure s'aventurait entre des passes assez capricieuses que les récifs laissaient entre eux et dont Pencroff observait les moindres sinuosités avec la plus extrême attention. Il avait mis Harbert au gouvernail, et, posté à l'avant, il examinait les eaux, prêt à amener sa voile, dont il tenait la drisse en main. Gédéon Spilett, la lunette aux yeux, parcourait tout le rivage sans rien apercevoir. Enfin, à midi à peu près, le Bonadventure vint heurter de son étrave une grève de sable. L'ancre fut jetée, les voiles amenées, et l'équipage de la petite embarcation prit terre.

Et il n'y avait pas à douter que ce fût bien l'île Tabor, puisque, d'après les cartes les plus récentes, il n'existait aucune autre île sur cette portion du Pacifique, entre la Nouvelle-Zélande et la côte américaine.

L'embarcation fut solidement amarrée, afin que le reflux de la mer ne pût l'emporter; puis, Pencroff et ses deux compagnons, après s'être bien armés, remontèrent le rivage, afin de gagner une espèce de cône, haut de deux cent cinquante à trois cents pieds, qui s'élevait à un demi-mille.

«Du sommet de cette colline, dit Gédéon Spilett, nous pourrons sans doute avoir une connaissance sommaire de l'îlot, ce qui facilitera nos recherches.

— C'est faire ici, répondit Harbert, ce que M Cyrus a fait tout d'abord à l'île Lincoln, en gravissant le mont Franklin.

— Identiquement, répondit le reporter, et c'est la meilleure manière de procéder!»

Tout en causant, les explorateurs s'avançaient en suivant la lisière d'une prairie qui se terminait au pied même du cône. Des bandes de pigeons de roche et d'hirondelles de mer, semblables à ceux de l'île Lincoln, s'envolaient devant eux. Sous le bois qui longeait la prairie à gauche, ils entendirent des frémissements de broussailles, ils entrevirent des remuements d'herbes qui indiquaient la présence d'animaux très fuyards; mais rien jusqu'alors n'indiquait que l'îlot fût habité.

Arrivés au pied du cône, Pencroff, Harbert et Gédéon Spilett le gravirent en quelques instants, et leurs regards parcoururent les divers points de l'horizon.

Ils étaient bien sur un îlot, qui ne mesurait pas plus de six milles de tour, et dont le périmètre, peu frangé de caps ou de promontoires, peu creusé d'anses ou de criques, présentait la forme d'un ovale allongé. Tout autour, la mer, absolument déserte, s'étendait jusqu'aux limites du ciel. Il n'y avait pas une terre, pas une voile en vue!

Cet îlot, boisé sur toute sa surface, n'offrait pas cette diversité d'aspect de l'île Lincoln, aride et sauvage sur une partie, mais fertile et riche sur l'autre. Ici, c'était une masse uniforme de verdure, que dominaient deux ou trois collines peu élevées. Obliquement à l'ovale de l'îlot, un ruisseau coulait à travers une large prairie et allait se jeter à la mer sur la côte occidentale par une étroite embouchure.

«Le domaine est restreint, dit Harbert.

— Oui, répondit Pencroff, c'eût été un peu petit pour nous!

— Et de plus, répondit le reporter, il semble inhabité.

— En effet, répondit Harbert, rien n'y décèle la présence de l'homme.

— Descendons, dit Pencroff, et cherchons.»

Le marin et ses deux compagnons revinrent au rivage, à l'endroit où ils avaient laissé le Bonadventure.

Ils avaient décidé de faire à pied le tour de l'îlot, avant de s'aventurer à l'intérieur, de telle façon que pas un point n'échappât à leurs investigations.

La grève était facile à suivre, et, en quelques endroits seulement, de grosses roches la coupaient, que l'on pouvait facilement tourner. Les explorateurs descendirent vers le sud, en faisant fuir de nombreuses bandes d'oiseaux aquatiques et des troupeaux de phoques qui se jetaient à la mer du plus loin qu'ils les apercevaient.

«Ces bêtes-là, fit observer le reporter, n'en sont pas à voir des hommes pour la première fois. Ils les craignent, donc ils les connaissent.»

Une heure après leur départ, tous trois étaient arrivés à la pointe sud de l'îlot, terminée par un cap aigu, et ils remontèrent vers le nord en longeant la côte occidentale, également formée de sable et de roches, que d'épais bois bordaient en arrière-plan.

Nulle part il n'y avait trace d'habitation, nulle part l'empreinte d'un pied humain, sur tout ce périmètre de l'îlot, qui, après quatre heures de marche, fut entièrement parcouru.

C'était au moins fort extraordinaire, et on devait croire que l'île Tabor n'était pas ou n'était plus habitée. Peut-être, après tout, le document avait-il plusieurs mois ou plusieurs années de date déjà, et il était possible, dans ce cas, ou que le naufragé eût été rapatrié, ou qu'il fût mort de misère.

Pencroff, Gédéon Spilett et Harbert, formant des hypothèses plus ou moins plausibles, dînèrent rapidement à bord du Bonadventure, de manière à reprendre leur excursion et à la continuer jusqu'à la nuit.

C'est ce qui fut fait à cinq heures du soir, heure à laquelle ils s'aventurèrent sous bois. De nombreux animaux s'enfuirent à leur approche, et principalement, on pourrait même dire uniquement, des chèvres et des porcs, qui, il était facile de le voir, appartenaient aux espèces européennes. Sans doute quelque baleinier les avait débarqués sur l'île, où ils s'étaient rapidement multipliés.

Harbert se promit bien d'en prendre un ou deux couples vivants, afin de les rapporter à l'île Lincoln.

Il n'était donc plus douteux que des hommes, à une époque quelconque, eussent visité cet îlot. Et cela parut plus évident encore, quand, à travers la forêt, apparurent des sentiers tracés, des troncs d'arbres abattus à la hache, et partout la marque du travail humain; mais ces arbres, qui tombaient en pourriture, avaient été renversés depuis bien des années déjà, les entailles de hache étaient veloutées de mousse, et les herbes croissaient, longues et drues, à travers les sentiers, qu'il était malaisé de reconnaître.

«Mais, fit observer Gédéon Spilett, cela prouve que non seulement des hommes ont débarqué sur cet îlot, mais encore qu'ils l'ont habité pendant un certain temps. Maintenant, quels étaient ces hommes? Combien étaient-ils? Combien en reste-t-il?

— Le document, dit Harbert, ne parle que d'un seul naufragé.

— Eh bien, s'il est encore sur l'île, répondit Pencroff, il est impossible que nous ne le trouvions pas!»

L'exploration continua donc. Le marin et ses compagnons suivirent naturellement la route qui coupait diagonalement l'îlot, et ils arrivèrent ainsi à côtoyer le ruisseau qui se dirigeait vers la mer.

Si les animaux d'origine européenne, si quelques travaux dus à une main humaine démontraient incontestablement que l'homme était déjà venu sur cette île, plusieurs échantillons du règne végétal ne le prouvèrent pas moins. En de certains endroits, au milieu de clairières, il était visible que la terre avait été plantée de plantes potagères à une époque assez reculée probablement. Aussi, quelle fut la joie d'Harbert quand il reconnut des pommes de terre, des chicorées, de l'oseille, des carottes, des choux, des navets, dont il suffisait de recueillir la graine pour enrichir le sol de l'île Lincoln!

«Bon! Bien! répondit Pencroff. Cela fera joliment l'affaire de Nab et la nôtre. Si donc nous ne retrouvons pas le naufragé, du moins notre voyage n'aura pas été inutile, et Dieu nous aura récompensés!

— Sans doute, répondit Gédéon Spilett; mais à voir l'état dans lequel se trouvent ces plantations, on peut craindre que l'îlot ne soit plus habité depuis longtemps.

— En effet, répondit Harbert, un habitant, quel qu'il fût, n'aurait pas négligé une culture si importante!

— Oui! dit Pencroff, ce naufragé est parti!... cela est à supposer...