L'île mystérieuse

CHAPITRE XVII

Ces dernières paroles justifiaient les pressentiments des colons. Il y avait dans la vie de ce malheureux quelque funeste passé, expié peut-être aux yeux des hommes, mais dont sa conscience ne l'avait pas encore absous. En tout cas, le coupable avait des remords, il se repentait, et, cette main qu'ils lui demandaient, ses nouveaux amis l'eussent cordialement pressée, mais il ne se sentait pas digne de la tendre à d'honnêtes gens! Toutefois, après la scène du jaguar, il ne retourna pas dans la forêt, et depuis ce jour il ne quitta plus l'enceinte de Granite-House. Quel était le mystère de cette existence? L'inconnu parlerait-il un jour? C'est ce que l'avenir apprendrait. En tout cas, il fut bien convenu que son secret ne lui serait jamais demandé et que l'on vivrait avec lui comme si l'on n'eût rien soupçonné.

Pendant quelques jours, la vie commune continua donc d'être ce qu'elle avait été. Cyrus Smith et Gédéon Spilett travaillaient ensemble, tantôt chimistes, tantôt physiciens. Le reporter ne quittait l'ingénieur que pour chasser avec Harbert, car il n'eût pas été prudent de laisser le jeune garçon courir seul la forêt, et il fallait se tenir sur ses gardes.

Quant à Nab et à Pencroff, un jour aux étables ou à la basse-cour, un autre au corral, sans compter les travaux à Granite-House, ils ne manquaient pas d'ouvrage.

L'inconnu travaillait à l'écart, et il avait repris son existence habituelle, n'assistant point aux repas, couchant sous les arbres du plateau, ne se mêlant jamais à ses compagnons. Il semblait vraiment que la société de ceux qui l'avaient sauvé lui fût insupportable!

«Mais alors, faisait observer Pencroff, pourquoi a-t-il réclamé le secours de ses semblables? Pourquoi a-t-il jeté ce document à la mer?

— Il nous le dira, répondait invariablement Cyrus Smith.

— Quand?

— Peut-être plus tôt que vous ne le pensez, Pencroff.»

Et, en effet, le jour des aveux était proche.

Le 10 décembre, une semaine après son retour à Granite-House, Cyrus Smith vit venir à lui l'inconnu, qui, d'une voix calme et d'un ton humble, lui dit:

«Monsieur, j'aurais une demande à vous faire.

— Parlez, répondit l'ingénieur; mais auparavant, laissez-moi vous faire une question.»

À ces mots, l'inconnu rougit et fut sur le point de se retirer. Cyrus Smith comprit ce qui se passait dans l'âme du coupable, qui craignait sans doute que l'ingénieur ne l'interrogeât sur son passé!

Cyrus Smith le retint de la main:

«Camarade, lui dit-il, non seulement nous sommes pour vous des compagnons, mais nous sommes des amis. Je tenais à vous dire cela, et maintenant je vous écoute.»

L'inconnu passa la main sur ses yeux. Il était pris d'une sorte de tremblement, et demeura quelques instants sans pouvoir articuler une parole.

«Monsieur, dit-il enfin, je viens vous prier de m'accorder une grâce.

— Laquelle?

— Vous avez à quatre ou cinq milles d'ici, au pied de la montagne, un corral pour vos animaux domestiques. Ces animaux ont besoin d'être soignés. Voulez-vous me permettre de vivre là-bas avec eux?»

Cyrus Smith regarda pendant quelques instants l'infortuné avec un sentiment de commisération profonde. Puis:

«Mon ami, dit-il, le corral n'a que des étables, à peine convenables pour les animaux...

— Ce sera assez bon pour moi, monsieur.

— Mon ami, reprit Cyrus Smith, nous ne vous contrarierons jamais en rien. Il vous plaît de vivre au corral. Soit. Vous serez, d'ailleurs, toujours le bienvenu à Granite-House. Mais puisque vous voulez vivre au corral, nous prendrons les dispositions nécessaires pour que vous y soyez convenablement installé.

— N'importe comment, j'y serai toujours bien.

— Mon ami, répondit Cyrus Smith, qui insistait à dessein sur cette cordiale appellation, vous nous laisserez juger de ce que nous devons faire à cet égard!

— Merci, monsieur», répondit l'inconnu en se retirant.

L'ingénieur fit aussitôt part à ses compagnons de la proposition qui lui avait été faite, et il fut décidé que l'on construirait au corral une maison de bois que l'on rendrait aussi confortable que possible.

Le jour même, les colons se rendirent au corral avec les outils nécessaires, et la semaine ne s'était pas écoulée que la maison était prête à recevoir son hôte. Elle avait été élevée à une vingtaine de pieds des étables, et, de là, il serait facile de surveiller le troupeau de mouflons, qui comptait alors plus de quatre-vingts têtes. Quelques meubles, couchette, table, banc, armoire, coffre, furent fabriqués, et des armes, des munitions, des outils furent transportés au corral.

L'inconnu, d'ailleurs, n'avait point été voir sa nouvelle demeure, et il avait laissé les colons y travailler sans lui, pendant qu'il s'occupait sur le plateau, voulant sans doute mettre la dernière main à sa besogne. Et de fait, grâce à lui, toutes les terres étaient labourées et prêtes à être ensemencées, dès que le moment en serait venu.

C'était le 20 décembre que les installations avaient été achevées au corral. L'ingénieur annonça à l'inconnu que sa demeure était prête à le recevoir, et celui-ci répondit qu'il irait y coucher le soir même.

Ce soir-là, les colons étaient réunis dans la grande salle de Granite-House. Il était alors huit heures, — heure à laquelle leur compagnon devait les quitter. Ne voulant pas le gêner en lui imposant par leur présence des adieux qui lui auraient peut-être coûté, ils l'avaient laissé seul et ils étaient remontés à Granite-House.

Or, ils causaient dans la grande salle, depuis quelques instants, quand un coup léger fut frappé à la porte. Presque aussitôt, l'inconnu entra, et sans autre préambule:

«Messieurs, dit-il, avant que je vous quitte, il est bon que vous sachiez mon histoire. La voici.»

Ces simples mots ne laissèrent pas d'impressionner très vivement Cyrus Smith et ses compagnons.

L'ingénieur s'était levé.

«Nous ne vous demandons rien, mon ami, dit-il. C'est votre droit de vous taire...

— C'est mon devoir de parler.

— Asseyez-vous donc.

— Je resterai debout.

— Nous sommes prêts à vous entendre», répondit Cyrus Smith.

L'inconnu se tenait dans un coin de la salle, un peu protégé par la pénombre. Il était tête nue, les bras croisés sur la poitrine, et c'est dans cette posture que, d'une voix sourde, parlant comme quelqu'un qui se force à parler, il fit le récit suivant, que ses auditeurs n'interrompirent pas une seule fois:

«Le 20 décembre 1854, un yacht de plaisance à vapeur, le Duncan, appartenant au laird écossais, lord Glenarvan, jetait l'ancre au cap Bernouilli, sur la côte occidentale de l'Australie, à la hauteur du trente-septième parallèle. À bord de ce yacht étaient lord Glenarvan, sa femme, un major de l'armée anglaise, un géographe français, une jeune fille et un jeune garçon. Ces deux derniers étaient les enfants du capitaine Grant, dont le navire le Britannia avait péri corps et biens, une année auparavant. Le Duncan était commandé par le capitaine John Mangles et monté par un équipage de quinze hommes.

«Voici pourquoi ce yacht se trouvait à cette époque sur les côtes de l'Australie.

«Six mois auparavant, une bouteille renfermant un document écrit en anglais, en allemand et en français, avait été trouvée dans la mer d'Irlande et ramassée par le Duncan. Ce document portait en substance qu'il existait encore trois survivants du naufrage du Britannia, que ces survivants étaient le capitaine Grant et deux de ses hommes, et qu'ils avaient trouvé refuge sur une terre dont le document donnait la latitude, mais dont la longitude, effacée par l'eau de mer, n'était plus lisible.

«Cette latitude était celle de 37°11' australe. Donc, la longitude étant inconnue, si l'on suivait ce trente-septième parallèle à travers les continents et les mers, on était certain d'arriver sur la terre habitée par le capitaine Grant et ses deux compagnons.

«L'amirauté anglaise ayant hésité à entreprendre cette recherche, lord Glenarvan résolut de tout tenter pour retrouver le capitaine. Mary et Robert Grant avaient été mis en rapport avec lui. Le yacht le Duncan fut équipé pour une campagne lointaine à laquelle la famille du lord et les enfants du capitaine voulurent prendre part, et le Duncan, quittant Glasgow, se dirigea vers l'Atlantique, doubla le détroit de Magellan et remonta par le Pacifique jusqu'à la Patagonie, où, suivant une première interprétation du document, on pouvait supposer que le capitaine Grant était prisonnier des indigènes.

«Le Duncan débarqua ses passagers sur la côte occidentale de la Patagonie et repartit pour les reprendre sur la côte orientale, au cap Corrientes.

«Lord Glenarvan traversa la Patagonie, en suivant le trente-septième parallèle, et, n'ayant trouvé aucune trace du capitaine, il se rembarqua le 13 novembre, afin de poursuivre ses recherches à travers l'océan.

«Après avoir visité sans succès les îles Tristan d'Acunha et d'Amsterdam, situées sur son parcours, le Duncan, ainsi que je l'ai dit, arriva au cap Bernouilli, sur la côte australienne, le 20 décembre 1854.

«L'intention de lord Glenarvan était de traverser l'Australie comme il avait traversé l'Amérique, et il débarqua. À quelques milles du rivage était établie une ferme, appartenant à un irlandais, qui offrit l'hospitalité aux voyageurs. Lord Glenarvan fit connaître à cet irlandais, les raisons qui l'avaient amené dans ces parages, et il lui demanda s'il avait connaissance qu'un trois-mâts anglais, le Britannia, se fût perdu depuis moins de deux ans sur la côte ouest de l'Australie.

«L'irlandais n'avait jamais entendu parler de ce naufrage; mais, à la grande surprise des assistants, un des serviteurs de l'irlandais, intervenant, dit:

«— Milord, louez et remerciez Dieu. Si le capitaine Grant est encore vivant, il est vivant sur la terre australienne.

«— Qui êtes-vous? demanda lord Glenarvan.

«— Un écossais comme vous, milord, répondit cet homme, et je suis un des compagnons du capitaine Grant, un des naufragés du Britannia.»

«Cet homme s'appelait Ayrton. C'était, en effet, le contre-maître du Britannia, ainsi que le témoignaient ses papiers. Mais, séparé du capitaine Grant au moment où le navire se brisait sur les récifs, il avait cru jusqu'alors que son capitaine avait péri avec tout l'équipage, et qu'il était lui, Ayrton, seul survivant du Britannia.

«— Seulement, ajouta-t-il, ce n'est pas sur la côte ouest, mais sur la côte est de l'Australie que le Britannia s'est perdu, et si le capitaine Grant est vivant encore, comme l'indique son document, il est prisonnier des indigènes australiens, et c'est sur l'autre côte qu'il faut le chercher.»

«Cet homme, en parlant ainsi, avait la voix franche, le regard assuré. On ne pouvait douter de ses paroles. L'irlandais, qui l'avait à son service depuis plus d'un an, en répondait. Lord Glenarvan crut à la loyauté de cet homme, et, grâce à ses conseils, il résolut de traverser l'Australie en suivant le trente-septième parallèle. Lord Glenarvan, sa femme, les deux enfants, le major, le français, le capitaine Mangles et quelques matelots devaient composer la petite troupe sous la conduite d'Ayrton, tandis que le Duncan, aux ordres du second, Tom Austin, allait se rendre à Melbourne, où il attendrait les instructions de lord Glenarvan.

«Ils partirent le 23 décembre 1854.

«Il est temps de dire que cet Ayrton était un traître. C'était, en effet, le contre-maître du Britannia; mais, à la suite de discussions avec son capitaine, il avait essayé d'entraîner son équipage à la révolte et de s'emparer du navire, et le capitaine Grant l'avait débarqué, le 8 avril 1852, sur la côte ouest de l'Australie, puis il était reparti en l'abandonnant, — ce qui n'était que justice.

«Ainsi, ce misérable ne savait rien du naufrage du Britannia. Il venait de l'apprendre par le récit de Glenarvan! Depuis son abandon, il était devenu, sous le nom de Ben Joyce, le chef de convicts évadés, et, s'il soutint impudemment que le naufrage avait eu lieu sur la côte est, s'il poussa lord Glenarvan à se lancer dans cette direction, c'est qu'il espérait le séparer de son navire, s'emparer du Duncan et faire de ce yacht un pirate du Pacifique.»

Ici, l'inconnu s'interrompit un instant. Sa voix tremblait, mais il reprit en ces termes:

«L'expédition partit et se dirigea à travers la terre australienne. Elle fut naturellement malheureuse, puisque Ayrton ou Ben Joyce, comme on voudra l'appeler, la dirigeait, tantôt précédé, tantôt suivi de sa bande de convicts, qui avait été prévenue du coup à faire.

«Cependant le Duncan avait été envoyé à Melbourne pour s'y réparer. Il s'agissait donc de décider lord Glenarvan à lui donner l'ordre de quitter Melbourne et de se rendre sur la côte est de l'Australie, où il serait facile de s'en emparer. Après avoir conduit l'expédition assez près de cette côte, au milieu de vastes forêts, où toutes ressources manquaient, Ayrton obtint une lettre qu'il s'était chargé de porter au second du Duncan, lettre qui donnait l'ordre au yacht de se rendre immédiatement sur la côte est, à la baie Twofold, c'est-à-dire à quelques journées de l'endroit où l'expédition s'était arrêtée. C'était là qu'Ayrton avait donné rendez-vous à ses complices.

«Au moment où cette lettre allait lui être remise, le traître fut démasqué et n'eut plus qu'à fuir. Mais cette lettre, qui devait lui livrer le Duncan, il fallait l'avoir à tout prix. Ayrton parvint à s'en emparer, et, deux jours après, il arrivait à Melbourne.

«Jusqu'alors le criminel avait réussi dans ses odieux projets. Il allait pouvoir conduire le Duncan à cette baie Twofold, où il serait facile aux convicts de s'en emparer, et, son équipage massacré, Ben Joyce deviendrait le maître de ces mers... Dieu devait l'arrêter au dénouement de ses funestes desseins.

«Ayrton, arrivé à Melbourne, remit la lettre au second, Tom Austin, qui en prit connaissance et appareilla aussitôt; mais que l'on juge du désappointement et de la colère d'Ayrton, quand, le lendemain de l'appareillage, il apprit que le second conduisait le navire, non sur la côte est de l'Australie, à la baie de Twofold, mais bien sur la côte est de la Nouvelle-Zélande. Il voulut s'y opposer, Austin lui montra la lettre!... Et, en effet, par une erreur providentielle du géographe français qui avait rédigé cette lettre, la côte est de la Nouvelle-Zélande était indiquée comme lieu de destination.

«Tous les plans d'Ayrton échouaient! Il voulut se révolter. On l'enferma. Il fut donc emmené sur la côte de la Nouvelle-Zélande, ne sachant plus ni ce que deviendraient ses complices, ni ce que deviendrait lord Glenarvan.

«Le Duncan resta à croiser sur cette côte jusqu'au 3 mars. Ce jour-là, Ayrton entendit des détonations. C'étaient les caronades du Duncan qui faisaient feu, et, bientôt, lord Glenarvan et tous les siens arrivaient à bord.

«Voici ce qui s'était passé.

«Après mille fatigues, mille dangers, lord Glenarvan avait pu achever son voyage et arriver à la côte est de l'Australie, sur la baie de Twofold. Pas de Duncan! il télégraphia à Melbourne. On lui répondit: «Duncan parti depuis le 18 courant pour une destination inconnue.»

«Lord Glenarvan ne put plus penser qu'une chose: c'est que l'honnête yacht était tombé aux mains de Ben Joyce et qu'il était devenu un navire de pirates!

«Cependant lord Glenarvan ne voulut pas abandonner la partie. C'était un homme intrépide et généreux. Il s'embarqua sur un navire marchand, se fit conduire à la côte ouest de la Nouvelle-Zélande, la traversa sur le trente-septième parallèle, sans rencontrer aucune trace du capitaine Grant; mais, sur l'autre côte, à sa grande surprise, et par la volonté du ciel, il retrouva le Duncan, sous les ordres du second, qui l'attendait depuis cinq semaines!

«On était au 3 mars 1855. Lord Glenarvan était donc à bord du Duncan, mais Ayrton y était aussi. Il comparut devant le lord, qui voulut tirer de lui tout ce que le bandit pouvait savoir au sujet du capitaine Grant. Ayrton refusa de parler. Lord Glenarvan lui dit alors qu'à la première relâche, on le remettrait aux autorités anglaises. Ayrton resta muet.

«Le Duncan reprit la route du trente-septième parallèle. Cependant, lady Glenarvan entreprit de vaincre la résistance du bandit. Enfin, son influence l'emporta, et Ayrton, en échange de ce qu'il pourrait dire, proposa à lord Glenarvan de l'abandonner sur une des îles du Pacifique, au lieu de le livrer aux autorités anglaises. Lord Glenarvan, décidé à tout pour apprendre ce qui concernait le capitaine Grant, y consentit.

«Ayrton raconta alors toute sa vie, et il fut constant qu'il ne savait rien depuis le jour où le capitaine Grant l'avait débarqué sur la côte australienne.

«Néanmoins, lord Glenarvan tint la parole qu'il avait donnée. Le Duncan continua sa route et arriva à l'île Tabor. C'était là qu'Ayrton devait être déposé, et ce fut là aussi que, par un vrai miracle, on retrouva le capitaine Grant et ses deux hommes, précisément sur ce trente-septième parallèle. Le convict allait donc les remplacer sur cet îlot désert, et voici, au moment où il quitta le yacht, les paroles que prononça lord Glenarvan: «— Ici, Ayrton, vous serez éloigné de toute terre et sans communication possible avec vos semblables. Vous ne pourrez fuir cet îlot où le Duncan vous laisse. Vous serez seul, sous l'œil d'un dieu qui lit au plus profond des cœurs, mais vous ne serez ni perdu, ni ignoré comme le fut le capitaine Grant. Si indigne que vous soyez du souvenir des hommes, les hommes se souviendront de vous. Je sais où vous êtes, Ayrton, et je sais où vous trouver. Je ne l'oublierai jamais!»

«Et le Duncan, appareillant, disparut bientôt.

«On était au 18 mars 1855.

«Ayrton était seul, mais ni les munitions, ni les armes, ni les outils, ni les graines ne lui manquaient. À lui, le convict, à sa disposition était la maison construite par l'honnête capitaine Grant. Il n'avait qu'à se laisser vivre et à expier dans l'isolement les crimes qu'il avait commis.

«Messieurs, il se repentit, il eut honte de ses crimes et il fut bien malheureux! Il se dit que si les hommes venaient le rechercher un jour sur cet îlot, il fallait qu'il fût digne de retourner parmi eux! Comme il souffrit, le misérable! Comme il travailla pour se refaire par le travail! Comme il pria pour se régénérer par la prière!

«Pendant deux ans, trois ans, ce fut ainsi; mais Ayrton, abattu par l'isolement, regardant toujours si quelque navire ne paraîtrait pas à l'horizon de son île, se demandant si le temps d'expiation était bientôt complet, souffrait comme on n'a jamais souffert! Ah! quelle est dure cette solitude, pour une âme que rongent les remords!

«Mais sans doute le ciel ne le trouvait pas assez puni, le malheureux, car il sentit peu à peu qu'il devenait un sauvage! Il sentit peu à peu l'abrutissement le gagner! Il ne peut vous dire si ce fut après deux ou quatre ans d'abandon, mais enfin, il devint le misérable que vous avez trouvé!

«Je n'ai pas besoin de vous dire, messieurs, que Ayrton ou Ben Joyce et moi, nous ne faisons qu'un!»

Cyrus Smith et ses compagnons s'étaient levés à la fin de ce récit. Il est difficile de dire à quel point ils étaient émus! Tant de misère, tant de douleurs et de désespoir étalés à nu devant eux!

«Ayrton, dit alors Cyrus Smith, vous avez été un grand criminel, mais le ciel doit certainement trouver que vous avez expié vos crimes! Il l'a prouvé en vous ramenant parmi vos semblables. Ayrton, vous êtes pardonné! Et maintenant, voulez-vous être notre compagnon?»

Ayrton s'était reculé.

«Voici ma main!» dit l'ingénieur.

Ayrton se précipita sur cette main que lui tendait Cyrus Smith, et de grosses larmes coulèrent de ses yeux.

«Voulez-vous vivre avec nous? demanda Cyrus Smith.

— Monsieur Smith, laissez-moi quelque temps encore, répondit Ayrton, laissez-moi seul dans cette habitation du corral!

— Comme vous le voudrez, Ayrton», répondit Cyrus Smith.

Ayrton allait se retirer, quand l'ingénieur lui adressa une dernière question:

«Un mot encore, mon ami. Puisque votre dessein était de vivre isolé, pourquoi avez-vous donc jeté à la mer ce document qui nous a mis sur vos traces?

— Un document? répondit Ayrton, qui paraissait ne pas savoir ce dont on lui parlait.

— Oui, ce document enfermé dans une bouteille que nous avons trouvé, et qui donnait la situation exacte de l'île Tabor!»

Ayrton passa sa main sur son front. Puis, après avoir réfléchi:

«Je n'ai jamais jeté de document à la mer! répondit-il.

— Jamais? s'écria Pencroff.

— Jamais!»

Et Ayrton, s'inclinant, regagna la porte et partit.

CHAPITRE XVIII

«Le pauvre homme!» dit Harbert, qui, après s'être élancé vers la porte, revint, après avoir vu Ayrton glisser par la corde de l'ascenseur et disparaître au milieu de l'obscurité.

«Il reviendra, dit Cyrus Smith.

— Ah çà, Monsieur Cyrus, s'écria Pencroff, qu'est-ce que cela veut dire? Comment! Ce n'est pas Ayrton qui a jeté cette bouteille à la mer? Mais qui donc alors?»

À coup sûr, si jamais question dut être faite, c'était bien celle-là!

«C'est lui, répondit Nab, seulement le malheureux était déjà à demi fou.

— Oui! dit Harbert, et il n'avait plus conscience de ce qu'il faisait.

— Cela ne peut s'expliquer qu'ainsi, mes amis, répondit vivement Cyrus Smith, et je comprends maintenant qu'Ayrton ait pu indiquer exactement la situation de l'île Tabor, puisque les événements même qui avaient précédé son abandon dans l'île la lui faisaient connaître.

— Cependant, fit observer Pencroff, s'il n'était pas encore une brute au moment où il rédigeait son document, et s'il y a sept ou huit ans qu'il l'a jeté à la mer, comment ce papier n'a-t-il pas été altéré par l'humidité?

— Cela prouve, répondit Cyrus Smith, qu'Ayrton n'a été privé d'intelligence qu'à une époque beaucoup plus récente qu'il ne le croit.

— Il faut bien qu'il en soit ainsi, répondit Pencroff; sans quoi, la chose serait inexplicable.

— Inexplicable, en effet, répondit l'ingénieur, qui semblait ne pas vouloir prolonger cette conversation.

— Mais Ayrton a-t-il dit la vérité? demanda le marin.

— Oui, répondit le reporter. L'histoire qu'il a racontée est vraie de tous points. Je me rappelle fort bien que les journaux ont rapporté la tentative faite par lord Glenarvan et le résultat qu'il avait obtenu.

— Ayrton a dit la vérité, ajouta Cyrus Smith, n'en doutez pas, Pencroff, car elle était assez cruelle pour lui. On dit vrai quand on s'accuse ainsi!»

Le lendemain, — 21 décembre, — les colons étaient descendus à la grève, et, ayant gravi le plateau, ils n'y trouvèrent plus Ayrton. Ayrton avait gagné pendant la nuit sa maison du corral, et les colons jugèrent bon de ne point l'importuner de leur présence. Le temps ferait sans doute ce que les encouragements n'avaient pu faire.

Harbert, Pencroff et Nab reprirent alors leurs occupations accoutumées. Précisément, ce jour-là, les mêmes travaux réunirent Cyrus Smith et le reporter à l'atelier des cheminées.

«Savez-vous, mon cher Cyrus, dit Gédéon Spilett, que l'explication que vous avez donnée hier au sujet de cette bouteille ne m'a pas satisfait du tout! Comment admettre que ce malheureux ait pu écrire ce document et jeter cette bouteille à la mer, sans en avoir aucunement gardé le souvenir?

— Aussi n'est-ce pas lui qui l'a jetée, mon cher Spilett.

— Alors, vous croyez encore...

— Je ne crois rien, je ne sais rien! répondit Cyrus Smith, en interrompant le reporter. Je me contente de ranger cet incident parmi ceux que je n'ai pu expliquer jusqu'à ce jour!

— En vérité, Cyrus, dit Gédéon Spilett, ces choses sont incroyables! Votre sauvetage, la caisse échouée sur le sable, les aventures de Top, cette bouteille enfin... n'aurons-nous donc jamais le mot de ces énigmes?

— Si! répondit vivement l'ingénieur, si, quand je devrais fouiller cette île jusque dans ses entrailles!

— Le hasard nous donnera peut-être la clef de ce mystère!

— Le hasard! Spilett! Je ne crois guère au hasard, pas plus que je ne crois aux mystères en ce monde. Il y a une cause à tout ce qui se passe d'inexplicable ici, et cette cause, je la découvrirai. Mais en attendant, observons et travaillons.»

Le mois de janvier arriva. C'était l'année 1867 qui commençait. Les travaux d'été furent menés assidûment. Pendant les jours qui suivirent, Harbert et Gédéon Spilett étant allés du côté du corral, purent constater qu'Ayrton avait pris possession de la demeure qui lui avait été préparée. Il s'occupait du nombreux troupeau confié à ses soins, et il devait épargner à ses compagnons la fatigue de venir tous les deux ou trois jours visiter le corral.

Cependant, afin de ne plus laisser Ayrton trop longtemps isolé, les colons lui faisaient assez souvent visite.

Il n'était pas indifférent, non plus, — étant donnés certains soupçons que partageaient l'ingénieur et Gédéon Spilett, — que cette partie de l'île fût soumise à une certaine surveillance, et Ayrton, si quelque incident survenait, ne négligerait pas d'en informer les habitants de Granite-House.

Cependant il pouvait se faire que l'incident fût subit et exigeât d'être rapidement porté à la connaissance de l'ingénieur. En dehors même de tous faits se rapportant au mystère de l'île Lincoln, bien d'autres pouvaient se produire, qui eussent appelé une prompte intervention des colons, tels que l'apparition d'un navire passant au large et en vue de la côte occidentale, un naufrage sur les atterrages de l'ouest, l'arrivée possible de pirates, etc. Aussi Cyrus Smith résolut-il de mettre le corral en communication instantanée avec Granite-House.

Ce fut le 10 janvier qu'il fit part de son projet à ses compagnons.

«Ah çà! Comment allez-vous vous y prendre, Monsieur Cyrus? demanda Pencroff. Est-ce que, par hasard, vous songeriez à installer un télégraphe?

— Précisément, répondit l'ingénieur.

— Électrique? s'écria Harbert.

— Électrique, répondit Cyrus Smith. Nous avons tous les éléments nécessaires pour confectionner une pile, et le plus difficile sera d'étirer des fils de fer, mais au moyen d'une filière, je pense que nous en viendrons à bout.

— Eh bien, après cela, répliqua le marin, je ne désespère plus de nous voir un jour rouler en chemin de fer!»

On se mit donc à l'ouvrage, en commençant par le plus difficile, c'est-à-dire par la confection des fils, car si on eût échoué, il devenait inutile de fabriquer la pile et autres accessoires.

Le fer de l'île Lincoln, on le sait, était de qualité excellente, et, par conséquent, très propre à se laisser étirer. Cyrus Smith commença par fabriquer une filière, c'est-à-dire une plaque d'acier, qui fut percée de trous coniques de divers calibres qui devaient amener successivement le fil au degré de ténuité voulue. Cette pièce d'acier, après avoir été trempée, «de tout son dur», comme on dit en métallurgie, fut fixée d'une façon inébranlable sur un bâtis solidement enfoncé dans le sol, à quelques pieds seulement de la grande chute, dont l'ingénieur allait encore utiliser la force motrice. En effet, là était le moulin à foulon, qui ne fonctionnait pas alors, mais dont l'arbre de couche, mû avec une extrême puissance, pouvait servir à étirer le fil, en l'enroulant autour de lui.

L'opération fut délicate et demanda beaucoup de soins.

Le fer, préalablement préparé en longues et minces tiges, dont les extrémités avaient été amincies à la lime, ayant été introduit dans le grand calibre de la filière, fut étiré par l'arbre de couche, enroulé sur une longueur de vingt-cinq à trente pieds, puis déroulé et représenté successivement aux calibres de moindre diamètre! Finalement, l'ingénieur obtint des fils longs de quarante à cinquante pieds, qu'il était facile de raccorder et de tendre sur cette distance de cinq milles qui séparait le corral de l'enceinte de Granite-House.

Il ne fallut que quelques jours pour mener à bien cette besogne, et même, dès que la machine eut été mise en train, Cyrus Smith laissa ses compagnons faire le métier de tréfileurs et s'occupa de fabriquer sa pile.

Il s'agissait, dans l'espèce, d'obtenir une pile à courant constant. On sait que les éléments des piles modernes se composent généralement de charbon de cornue, de zinc et de cuivre. Le cuivre manquait absolument à l'ingénieur, qui, malgré ses recherches, n'en avait pas trouvé trace dans l'île Lincoln, et il fallait s'en passer. Le charbon de cornue, c'est-à-dire ce dur graphite qui se trouve dans les cornues des usines à gaz, après que la houille a été déshydrogénée, on eût pu le produire, mais il eût fallu installer des appareils spéciaux, ce qui aurait été une grosse besogne. Quant au zinc, on se souvient que la caisse trouvée à la pointe de l'épave était doublée d'une enveloppe de ce métal, qui ne pouvait pas être mieux utilisée que dans cette circonstance.

Cyrus Smith, après mûres réflexions, résolut donc de fabriquer une pile très simple, se rapprochant de celle que Becquerel imagina en 1820, et dans laquelle le zinc est uniquement employé. Quant aux autres substances, acide azotique et potasse, tout cela était à sa disposition.

Voici donc comment fut composée cette pile, dont les effets devaient être produits par la réaction de l'acide et de la potasse l'un sur l'autre. Un certain nombre de flacons de verre furent fabriqués et remplis d'acide azotique. L'ingénieur les boucha au moyen d'un bouchon que traversait un tube de verre fermé à son extrémité inférieure et destiné à plonger dans l'acide au moyen d'un tampon d'argile maintenu par un linge. Dans ce tube, par son extrémité supérieure, il versa alors une dissolution de potasse qu'il avait préalablement obtenue par l'incinération de diverses plantes, et, de cette façon, l'acide et la potasse purent réagir l'un sur l'autre à travers l'argile.

Cyrus Smith prit ensuite deux lames de zinc, dont l'une fut plongée dans l'acide azotique, l'autre dans la dissolution de potasse. Aussitôt un courant se produisit, qui alla de la lame du flacon à celle du tube, et ces deux lames ayant été reliées par un fil métallique, la lame du tube devint le pôle positif et celle du flacon le pôle négatif de l'appareil.

Chaque flacon produisit donc autant de courants, qui, réunis, devaient suffire à provoquer tous les phénomènes de la télégraphie électrique.

Tel fut l'ingénieux et très simple appareil que construisit Cyrus Smith, appareil qui allait lui permettre d'établir une communication télégraphique entre Granite-House et le corral.

Ce fut le 6 février que fut commencée la plantation des poteaux, munis d'isoloirs en verre, et destinés à supporter le fil, qui devait suivre la route du corral. Quelques jours après, le fil était tendu, prêt à produire, avec une vitesse de cent mille kilomètres par seconde, le courant électrique que la terre se chargerait de ramener à son point de départ. Deux piles avaient été fabriquées, l'une pour Granite-House, l'autre pour le corral, car si le corral devait communiquer avec Granite-House, il pouvait être utile aussi que Granite-House communiquât avec le corral.

Quant au récepteur et au manipulateur, ils furent très simples. Aux deux stations, le fil s'enroulait sur un électro-aimant, c'est-à-dire sur un morceau de fer doux entouré d'un fil. La communication était-elle établie entre les deux pôles, le courant, partant du pôle positif, traversait le fil, passait dans l'électro-aimant, qui s'aimantait temporairement, et revenait par le sol au pôle négatif. Le courant était-il interrompu, l'électro-aimant se désaimantait aussitôt. Il suffisait donc de placer une plaque de fer doux devant l'électro-aimant, qui, attirée pendant le passage du courant, retombait, quand le courant était interrompu. Ce mouvement de la plaque ainsi obtenu, Cyrus Smith put très facilement y rattacher une aiguille disposée sur un cadran, qui portait en exergue les lettres de l'alphabet, et, de cette façon, correspondre d'une station à l'autre.

Le tout fut complètement installé le 12 février. Ce jour-là, Cyrus Smith, ayant lancé le courant à travers le fil, demanda si tout allait bien au corral, et reçut, quelques instants après, une réponse satisfaisante d'Ayrton.

Pencroff ne se tenait pas de joie, et chaque matin et chaque soir il lançait un télégramme au corral, qui ne restait jamais sans réponse.

Ce mode de communication présenta deux avantages très réels, d'abord parce qu'il permettait de constater la présence d'Ayrton au corral, et ensuite parce qu'il ne le laissait pas dans un complet isolement. D'ailleurs, Cyrus Smith ne laissait jamais passer une semaine sans l'aller voir, et Ayrton venait de temps en temps à Granite-House, où il trouvait toujours bon accueil.

La belle saison s'écoula ainsi au milieu des travaux habituels. Les ressources de la colonie, particulièrement en légumes et en céréales, s'accroissaient de jour en jour, et les plants rapportés de l'île Tabor avaient parfaitement réussi. Le plateau de Grande-vue présentait un aspect très rassurant. La quatrième récolte de blé avait été admirable, et, on le pense bien, personne ne s'avisa de compter si les quatre cents milliards de grains figuraient à la moisson. Cependant, Pencroff avait eu l'idée de le faire, mais Cyrus Smith lui ayant appris que, quand bien même il parviendrait à compter trois cents grains par minute, soit neuf mille à l'heure, il lui faudrait environ cinq mille cinq cents ans pour achever son opération, le brave marin crut devoir y renoncer.

Le temps était magnifique, la température très chaude dans la journée; mais, le soir, les brises du large venaient tempérer les ardeurs de l'atmosphère et procuraient des nuits fraîches aux habitants de Granite-House. Cependant il y eut quelques orages, qui, s'ils n'étaient pas de longue durée, tombaient, du moins, sur l'île Lincoln avec une force extraordinaire. Durant quelques heures, les éclairs ne cessaient d'embraser le ciel et les roulements du tonnerre ne discontinuaient pas.

Vers cette époque, la petite colonie était extrêmement prospère. Les hôtes de la basse-cour pullulaient, et l'on vivait sur son trop-plein, car il devenait urgent de ramener sa population à un chiffre plus modéré. Les porcs avaient déjà produit des petits, et l'on comprend que les soins à donner à ces animaux absorbaient une grande partie du temps de Nab et de Pencroff. Les onaggas, qui avaient donné deux jolies bêtes, étaient le plus souvent montés par Gédéon Spilett et Harbert, devenu un excellent cavalier sous la direction du reporter, et on les attelait aussi au chariot, soit pour transporter à Granite-House le bois et la houille, soit les divers produits minéraux que l'ingénieur employait.

Plusieurs reconnaissances furent poussées, vers cette époque, jusque dans les profondeurs des forêts du Far-West. Les explorateurs pouvaient s'y hasarder sans avoir à redouter les excès de la température, car les rayons solaires perçaient à peine l'épaisse ramure qui s'enchevêtrait au-dessus de leur tête. Ils visitèrent ainsi toute la rive gauche de la Mercy, que bordait la route qui allait du corral à l'embouchure de la rivière de la chute.

Mais, pendant ces excursions, les colons eurent soin d'être bien armés, car ils rencontraient fréquemment certains sangliers, très sauvages et très féroces, contre lesquels il fallait lutter sérieusement.

Il y fut aussi fait, pendant cette saison, une guerre terrible aux jaguars. Gédéon Spilett leur avait voué une haine toute spéciale, et son élève Harbert le secondait bien. Armés comme ils l'étaient, ils ne redoutaient guère la rencontre de l'un de ces fauves.

La hardiesse d'Harbert était superbe, et le sang-froid du reporter étonnant. Aussi une vingtaine de magnifiques peaux ornaient-elles déjà la grande salle de Granite-House, et si cela continuait, la race des jaguars serait bientôt éteinte dans l'île, but que poursuivaient les chasseurs.

L'ingénieur prit part quelquefois à diverses reconnaissances qui furent faites dans les portions inconnues de l'île, qu'il observait avec une minutieuse attention. C'étaient d'autres traces que celles des animaux qu'il cherchait dans les portions les plus épaisses de ces vastes bois, mais jamais rien de suspect n'apparut à ses yeux. Ni Top, ni Jup, qui l'accompagnaient, ne laissaient pressentir par leur attitude qu'il y eût rien d'extraordinaire, et pourtant, plus d'une fois encore, le chien aboya à l'orifice de ce puits que l'ingénieur avait exploré sans résultat.

Ce fut à cette époque que Gédéon Spilett, aidé d'Harbert, prit plusieurs vues des parties les plus pittoresques de l'île, au moyen de l'appareil photographique qui avait été trouvé dans la caisse et dont on n'avait pas fait usage jusqu'alors.

Cet appareil, muni d'un puissant objectif, était très complet. Substances nécessaires à la reproduction photographique, collodion pour préparer la plaque de verre, nitrate d'argent pour la sensibiliser, hyposulfate de soude pour fixer l'image obtenue, chlorure d'ammonium pour baigner le papier destiné à donner l'épreuve positive, acétate de soude et chlorure d'or pour imprégner cette dernière, rien ne manquait. Les papiers mêmes étaient là, tout chlorurés, et avant de les poser dans le châssis sur les épreuves négatives, il suffisait de les tremper pendant quelques minutes dans le nitrate d'argent étendu d'eau.

Le reporter et son aide devinrent donc, en peu de temps, d'habiles opérateurs, et ils obtinrent d'assez belles épreuves de paysages, tels que l'ensemble de l'île, pris du plateau de Grande-vue, avec le mont Franklin à l'horizon, l'embouchure de la Mercy, si pittoresquement encadrée dans ses hautes roches, la clairière et le corral adossé aux premières croupes de la montagne, tout le développement si curieux du cap griffe, de la pointe de l'épave, etc.

Les photographes n'oublièrent pas de faire le portrait de tous les habitants de l'île, sans excepter personne.

«Ça peuple», disait Pencroff.

Et le marin était enchanté de voir son image, fidèlement reproduite, orner les murs de Granite-House, et il s'arrêtait volontiers devant cette exposition comme il eût fait aux plus riches vitrines de Broadway.

Mais, il faut le dire, le portrait le mieux réussi fut incontestablement celui de maître Jup. Maître Jup avait posé avec un sérieux impossible à décrire, et son image était parlante!

«On dirait qu'il va faire la grimace!» s'écriait Pencroff.

Et si maître Jup n'eût pas été content, c'est qu'il aurait été bien difficile; mais il l'était, et il contemplait son image d'un air sentimental, qui laissait percer une légère dose de fatuité.

Les grandes chaleurs de l'été se terminèrent avec le mois de mars. Le temps fut quelquefois pluvieux, mais l'atmosphère était chaude encore. Ce mois de mars, qui correspond au mois de septembre des latitudes boréales, ne fut pas aussi beau qu'on aurait pu l'espérer. Peut-être annonçait-il un hiver précoce et rigoureux.

On put même croire, un matin, — le 21, — que les premières neiges avaient fait leur apparition. En effet, Harbert, s'étant mis de bonne heure à l'une des fenêtres de Granite-House, s'écria:

«Tiens! L'îlot est couvert de neige!

— De la neige à cette époque?» répondit le reporter, qui avait rejoint le jeune garçon.

Leurs compagnons furent bientôt près d'eux, et ils ne purent constater qu'une chose, c'est que non seulement l'îlot, mais toute la grève, au bas de Granite-House, était couverte d'une couche blanche, uniformément répandue sur le sol.

«C'est bien de la neige! dit Pencroff.

— Ou cela lui ressemble beaucoup! répondit Nab.

— Mais le thermomètre marque cinquante-huit degrés (14 centigrades au-dessus de zéro)!» fit observer Gédéon Spilett.

Cyrus Smith regardait la nappe blanche sans se prononcer, car il ne savait vraiment pas comment expliquer ce phénomène, à cette époque de l'année et par une telle température.

«Mille diables! s'écria Pencroff, nos plantations vont être gelées!»

Et le marin se disposait à descendre, quand il fut précédé par l'agile Jup, qui se laissa couler jusqu'au sol.

Mais l'orang n'avait pas touché terre, que l'énorme couche de neige se soulevait et s'éparpillait dans l'air en flocons tellement innombrables, que la lumière du soleil en fut voilée pendant quelques minutes.

«Des oiseaux!» s'écria Harbert.

C'étaient, en effet, des essaims d'oiseaux de mer, au plumage d'un blanc éclatant. Ils s'étaient abattus par centaines de mille sur l'îlot et sur la côte, et ils disparurent au loin, laissant les colons ébahis comme s'ils eussent assisté à un changement à vue, qui eût fait succéder l'été à l'hiver dans un décor de féerie. Malheureusement, le changement avait été si subit, que ni le reporter ni le jeune garçon ne parvinrent à abattre un de ces oiseaux, dont ils ne purent reconnaître l'espèce. Quelques jours après, c'était le 26 mars, et il y avait deux ans que les naufragés de l'air avaient été jetés sur l'île Lincoln!

CHAPITRE XIX

Deux ans déjà! Et depuis deux ans les colons n'avaient eu aucune communication avec leurs semblables! Ils étaient sans nouvelles du monde civilisé, perdus sur cette île, aussi bien que s'ils eussent été sur quelque infime astéroïde du monde solaire! Que se passait-il alors dans leur pays? L'image de la patrie était toujours présente à leurs yeux, cette patrie déchirée par la guerre civile, au moment où ils l'avaient quittée, et que la rébellion du sud ensanglantait peut-être encore! C'était pour eux une grande douleur, et souvent ils s'entretenaient de ces choses, sans jamais douter, cependant, que la cause du nord ne dût triompher pour l'honneur de la confédération américaine.

Pendant ces deux années, pas un navire n'avait passé en vue de l'île, ou du moins pas une voile n'avait été aperçue. Il était évident que l'île Lincoln se trouvait en dehors des routes suivies, et même qu'elle était inconnue, — ce que prouvaient les cartes, d'ailleurs, — car à défaut d'un port, son aiguade aurait dû attirer les bâtiments désireux de renouveler leur provision d'eau. Mais la mer qui l'entourait était toujours déserte, aussi loin que pouvait s'étendre le regard, et les colons ne devaient guère compter que sur eux-mêmes pour se rapatrier.

Cependant une chance de salut existait, et cette chance fut précisément discutée, un jour de la première semaine d'avril, par les colons, qui étaient réunis dans la salle de Granite-House.

Précisément, il avait été question de l'Amérique, et on avait parlé du pays natal, qu'on avait si peu d'espérance de revoir.

«Décidément, nous n'aurons qu'un moyen, dit Gédéon Spilett, un seul de quitter l'île Lincoln, ce sera de construire un bâtiment assez grand pour tenir la mer pendant quelques centaines de milles. Il me semble que, quand on a fait une chaloupe, on peut bien faire un navire!

— Et que l'on peut bien aller aux Pomotou, ajouta Harbert, quand on est allé à l'île Tabor!

— Je ne dis pas non, répondit Pencroff, qui avait toujours voix prépondérante dans les questions maritimes, je ne dis pas non, quoique ce ne soit pas tout à fait la même chose d'aller près et d'aller loin! Si notre chaloupe avait été menacée de quelque mauvais coup de vent pendant le voyage à l'île Tabor, nous savions que le port n'était éloigné ni d'un côté ni de l'autre; mais douze cents milles à franchir, c'est un joli bout de chemin, et la terre la plus rapprochée est au moins à cette distance!

— Est-ce que, le cas échéant, Pencroff, vous ne tenteriez pas l'aventure? demanda le reporter.

— Je tenterai tout ce que l'on voudra, Monsieur Spilett, répondit le marin, et vous savez bien que je ne suis point homme à reculer!

— Remarque, d'ailleurs, que nous comptons un marin de plus parmi nous, fit observer Nab.

— Qui donc? demanda Pencroff.

— Ayrton.

— C'est juste, répondit Harbert.

— S'il consentait à venir! fit observer Pencroff.

— Bon! dit le reporter, croyez-vous donc que si le yacht de lord Glenarvan se fût présenté à l'île Tabor pendant qu'il l'habitait encore, Ayrton aurait refusé de partir?

— Vous oubliez, mes amis, dit alors Cyrus Smith, qu'Ayrton n'avait plus sa raison pendant les dernières années de son séjour. Mais la question n'est pas là. Il s'agit de savoir si nous devons compter parmi nos chances de salut ce retour du navire écossais. Or, lord Glenarvan a promis à Ayrton de venir le reprendre à l'île Tabor, quand il jugerait ses crimes suffisamment expiés, et je crois qu'il reviendra.

— Oui, dit le reporter, et j'ajouterai qu'il reviendra bientôt, car voilà douze ans qu'Ayrton a été abandonné!

— Eh! répondit Pencroff, je suis bien d'accord avec vous que le lord reviendra, et bientôt même. Mais où relâchera-t-il? à l'île Tabor, et non à l'île Lincoln.

— Cela est d'autant plus certain, répondit Harbert, que l'île Lincoln n'est pas même portée sur la carte.

— Aussi, mes amis, reprit l'ingénieur, devons-nous prendre les précautions nécessaires pour que notre présence et celle d'Ayrton à l'île Lincoln soient signalées à l'île Tabor.

— Évidemment, répondit le reporter, et rien n'est plus aisé que de déposer, dans cette cabane qui fut la demeure du capitaine Grant et d'Ayrton, une notice donnant la situation de notre île, notice que lord Glenarvan ou son équipage ne pourront manquer de trouver.

— Il est même fâcheux, fit observer le marin, que nous ayons oublié de prendre cette précaution lors de notre premier voyage à l'île Tabor.

— Et pourquoi l'aurions-nous prise? répondit Harbert. Nous ne connaissions pas l'histoire d'Ayrton, à ce moment; nous ignorions qu'on dût venir le rechercher un jour, et quand nous avons su cette histoire, la saison était trop avancée pour nous permettre de retourner à l'île Tabor.

— Oui, répondit Cyrus Smith, il était trop tard, et il faut remettre cette traversée au printemps prochain.

— Mais si le yacht écossais venait d'ici là? dit Pencroff.

— Ce n'est pas probable, répondit l'ingénieur, car lord Glenarwan ne choisirait pas la saison d'hiver pour s'aventurer dans ces mers lointaines. Ou il est déjà revenu à l'île Tabor depuis que Ayrton est avec nous, c'est-à-dire depuis cinq mois, et il en est reparti, ou il ne viendra que plus tard, et il sera temps, dès les premiers beaux jours d'octobre, d'aller à l'île Tabor et d'y laisser une notice.

— Il faut avouer, dit Nab, que ce serait bien malheureux si le Duncan avait reparu dans ces mers depuis quelques mois seulement!

— J'espère qu'il n'en est rien, répondit Cyrus Smith, et que le ciel ne nous aura pas enlevé la meilleure chance qui nous reste!

— Je crois, fit observer le reporter, qu'en tous les cas nous saurons à quoi nous en tenir lorsque nous serons retournés à l'île Tabor, car si les écossais y sont revenus, ils auront nécessairement laissé quelques traces de leur passage.

— Cela est évident, répondit l'ingénieur. Ainsi donc, mes amis, puisque nous avons cette chance de rapatriement, attendons avec patience, et si elle nous est enlevée, nous verrons alors ce que nous devrons faire.

— En tout cas, dit Pencroff, il est bien entendu que si nous quittons l'île Lincoln d'une façon ou d'une autre, ce ne sera pas parce que nous nous y trouvons mal!

— Non, Pencroff, répondit l'ingénieur, ce sera parce que nous y sommes loin de tout ce qu'un homme doit chérir le plus au monde, sa famille, ses amis, son pays natal!»

Les choses étant ainsi décidées, il ne fut plus question d'entreprendre la construction d'un navire assez grand pour s'aventurer, soit jusqu'aux archipels, dans le nord, soit jusqu'à la Nouvelle-Zélande, dans l'ouest, et on ne s'occupa que des travaux accoutumés en vue d'un troisième hivernage à Granite-House.

Toutefois, il fut aussi décidé que la chaloupe serait employée, avant les mauvais jours, à faire un voyage autour de l'île. La reconnaissance complète des côtes n'était pas terminée encore, et les colons n'avaient qu'une idée imparfaite du littoral à l'ouest et au nord, depuis l'embouchure de la rivière de la chute jusqu'aux caps mandibule, non plus que de l'étroite baie qui se creusait entre eux comme une mâchoire de requin.

Le projet de cette excursion fut mis en avant par Pencroff, et Cyrus Smith y donna pleine adhésion, car il voulait voir par lui-même toute cette portion de son domaine.

Le temps était variable alors, mais le baromètre n'oscillait pas par mouvements brusques, et l'on pouvait donc compter sur un temps maniable.

Précisément, pendant la première semaine d'avril, après une forte baisse barométrique, la reprise de la hausse fut signalée par un fort coup de vent d'ouest qui dura cinq à six jours; puis, l'aiguille de l'instrument redevint stationnaire à une hauteur de vingt-neuf pouces et neuf dixièmes (759, 45 mm), et les circonstances parurent propices à l'exploration.

Le jour du départ fut fixé au 16 avril, et le Bonadventure, mouillé au port ballon, fut approvisionné pour un voyage qui pouvait avoir quelque durée.

Cyrus Smith prévint Ayrton de l'expédition projetée et lui proposa d'y prendre part; mais, Ayrton ayant préféré rester à terre, il fut décidé qu'il viendrait à Granite-House pendant l'absence de ses compagnons. Maître Jup devait lui tenir compagnie et ne fit aucune récrimination.

Le 16 avril, au matin, tous les colons, accompagnés de Top, étaient embarqués. Le vent soufflait de la partie du sud-ouest, en belle brise, et le Bonadventure dut louvoyer en quittant le port ballon, afin de gagner le promontoire du reptile. Sur les quatre-vingt-dix milles que mesurait le périmètre de l'île, la côte sud en comptait une vingtaine depuis le port jusqu'au promontoire. De là, nécessité d'enlever ces vingt milles au plus près, car le vent était absolument debout.

Il ne fallut pas moins de la journée entière pour atteindre le promontoire, car l'embarcation, en quittant le port, ne trouva plus que deux heures de jusant et eut, au contraire, six heures de flot qu'il fut très difficile d'étaler. La nuit était donc venue, quand le promontoire fut doublé.

Pencroff proposa alors à l'ingénieur de continuer la route à petite vitesse, avec deux ris dans sa voile. Mais Cyrus Smith préféra mouiller à quelques encablures de terre, afin de revoir cette partie de la côte pendant le jour. Il fut même convenu que, puisqu'il s'agissait d'une exploration minutieuse du littoral de l'île, on ne naviguerait pas la nuit, et que, le soir venu, on jetterait l'ancre près de terre, tant que le temps le permettrait.

La nuit se passa donc au mouillage sous le promontoire, et le vent étant tombé avec la brume, le silence ne fut plus troublé. Les passagers, à l'exception du marin, dormirent peut-être un peu moins bien à bord du Bonadventure qu'ils n'eussent fait dans leurs chambres de Granite-House, mais enfin ils dormirent.

Le lendemain, 17 avril, Pencroff appareilla dès le point du jour, et, grand largue et bâbord amures, il put ranger de très près la côte occidentale.

Les colons connaissaient cette côte boisée, si magnifique, puisqu'ils en avaient déjà parcouru à pied la lisière, et pourtant elle excita encore toute leur admiration. Ils côtoyaient la terre d'aussi près que possible, en modérant leur vitesse, de manière à tout observer, prenant garde seulement de heurter quelques troncs d'arbres qui flottaient çà et là.

Plusieurs fois même, ils jetèrent l'ancre, et Gédéon Spilett prit des vues photographiques de ce superbe littoral.

Vers midi, le Bonadventure était arrivé à l'embouchure de la rivière de la chute. Au delà, sur la rive droite, les arbres reparaissaient, mais plus clairsemés, et, trois milles plus loin, ils ne formaient plus que des bouquets isolés entre les contreforts occidentaux du mont, dont l'aride échine se prolongeait jusqu'au littoral. Quel contraste entre la portion sud et la portion nord de cette côte! Autant celle-là était boisée et verdoyante, autant l'autre était âpre et sauvage! On eût dit une de ces «côtes de fer», comme on les appelle en certains pays, et sa contexture tourmentée semblait indiquer qu'une véritable cristallisation s'était brusquement produite dans le basalte encore bouillant des époques géologiques. Entassement d'un aspect terrible, qui eût épouvanté tout d'abord les colons, si le hasard les eût jetés sur cette partie de l'île! Lorsqu'ils étaient au sommet du mont Franklin, ils n'avaient pu reconnaître l'aspect profondément sinistre de ce rivage, car ils le dominaient de trop haut; mais, vu de la mer, ce littoral se présentait avec un caractère d'étrangeté, dont l'équivalent ne se rencontrait peut-être pas en aucun coin du monde.

Le Bonadventure passa devant cette côte, qu'il prolongea à la distance d'un demi-mille. Il fut facile de voir qu'elle se composait de blocs de toutes dimensions, depuis vingt pieds jusqu'à trois cents pieds de hauteur, et de toutes formes, cylindriques comme des tours, prismatiques comme des clochers, pyramidaux comme des obélisques, coniques comme des cheminées d'usine. Une banquise des mers glaciales n'eût pas été plus capricieusement dressée dans sa sublime horreur! Ici, des ponts jetés d'un roc à l'autre; là, des arceaux disposés comme ceux d'une nef, dont le regard ne pouvait découvrir la profondeur; en un endroit, de larges excavations, dont les voûtes présentaient un aspect monumental; en un autre, une véritable cohue de pointes, de pyramidions, de flèches comme aucune cathédrale gothique n'en a jamais compté. Tous les caprices de la nature, plus variés encore que ceux de l'imagination, dessinaient ce littoral grandiose, qui se prolongeait sur une longueur de huit à neuf milles.

Cyrus Smith et ses compagnons regardaient avec un sentiment de surprise qui touchait à la stupéfaction.

Mais, s'ils restaient muets, Top, lui, ne se gênait pas pour jeter des aboiements que répétaient les mille échos de la muraille basaltique. L'ingénieur observa même que ces aboiements avaient quelque chose de bizarre, comme ceux que le chien faisait entendre à l'orifice du puits de Granite-House.

«Accostons», dit-il.

Et le Bonadventure vint raser d'aussi près que possible les rochers du littoral. Peut-être existait-il là quelque grotte qu'il convenait d'explorer? Mais Cyrus Smith ne vit rien, pas une caverne, pas une anfractuosité qui pût servir de retraite à un être quelconque, car le pied des roches baignait dans le ressac même des eaux. Bientôt les aboiements de Top cessèrent, et l'embarcation reprit sa distance à quelques encablures du littoral.

Dans la portion nord-ouest de l'île, le rivage redevint plat et sablonneux. Quelques rares arbres se profilaient au-dessus d'une terre basse et marécageuse, que les colons avaient déjà entrevue, et, par un contraste violent avec l'autre côte si déserte, la vie se manifestait alors par la présence de myriades d'oiseaux aquatiques.

Le soir, le Bonadventure mouilla dans un léger renfoncement du littoral, au nord de l'île, près de terre, tant les eaux étaient profondes en cet endroit.

La nuit se passa paisiblement, car la brise s'éteignit, pour ainsi dire, avec les dernières lueurs du jour, et elle ne reprit qu'avec les premières nuances de l'aube.

Comme il était facile d'accoster la terre, ce matin-là, les chasseurs attitrés de la colonie, c'est-à-dire Harbert et Gédéon Spilett, allèrent faire une promenade de deux heures et revinrent avec plusieurs chapelets de canards et de bécassines.

Top avait fait merveille, et pas un gibier n'avait été perdu, grâce à son zèle et à son adresse.

À huit heures du matin, le Bonadventure appareillait et filait très rapidement en s'élevant vers le cap mandibule-nord, car il avait vent arrière, et la brise tendait à fraîchir.

«Du reste, dit Pencroff, je ne serais pas étonné qu'il se préparât quelque coup de vent d'ouest. Hier, le soleil s'est couché sur un horizon très rouge, et voici, ce matin, des «queues de chat «qui ne présagent rien de bon.»

Ces queues de chat étaient des cirrus effilés, éparpillés au zénith, et dont la hauteur n'est jamais inférieure à cinq mille pieds au-dessus du niveau de la mer. On eût dit de légers morceaux de ouate, dont la présence annonce ordinairement quelque trouble prochain dans les éléments.

«Eh bien, dit Cyrus Smith, portons autant de toile que nous en pouvons porter, et allons chercher refuge dans le golfe du requin. Je pense que le Bonadventure y sera en sûreté.

— Parfaitement, répondit Pencroff, et, d'ailleurs, la côte nord n'est formée que de dunes peu intéressantes à considérer.

— Je ne serais pas fâché, ajouta l'ingénieur, de passer non seulement la nuit, mais encore la journée de demain dans cette baie, qui mérite d'être explorée avec soin.

— Je crois que nous y serons forcés, que nous le voulions ou non, répondit Pencroff, car l'horizon commence à devenir menaçant dans la partie de l'ouest. Voyez comme il s'encrasse!

— En tout cas, nous avons bon vent pour gagner le cap mandibule, fit observer le reporter.

— Très bon vent, répondit le marin; mais pour entrer dans le golfe, il faudra louvoyer, et j'aimerais assez y voir clair dans ces parages que je ne connais pas!

— Parages qui doivent être semés d'écueils, ajouta Harbert, si nous en jugeons par ce que nous avons vu à la côte sud du golfe du requin.

— Pencroff, dit alors Cyrus Smith, faites pour le mieux, nous nous en rapportons à vous.

— Soyez tranquille, Monsieur Cyrus, répondit le marin, je ne m'exposerai pas sans nécessité! J'aimerais mieux un coup de couteau dans mes œuvres vives qu'un coup de roche dans celles de mon Bonadventure!»

Ce que Pencroff appelait œuvres vives, c'était la partie immergée de la carène de son embarcation, et il y tenait plus qu'à sa propre peau!

«Quelle heure est-il? demanda Pencroff.

— Dix heures, répondit Gédéon Spilett.

— Et quelle distance avons-nous à parcourir jusqu'au cap, Monsieur Cyrus?

— Environ quinze milles, répondit l'ingénieur.

— C'est l'affaire de deux heures et demie, dit alors le marin, et nous serons par le travers du cap entre midi et une heure. Malheureusement, la marée renversera à ce moment, et le jusant sortira du golfe. Je crains donc bien qu'il ne soit difficile d'y entrer, ayant vent et mer contre nous.

— D'autant plus que c'est aujourd'hui pleine lune, fit observer Harbert, et que ces marées d'avril sont très fortes.

— Eh bien, Pencroff, demanda Cyrus Smith, ne pouvez-vous mouiller à la pointe du cap?

— Mouiller près de terre, avec du mauvais temps en perspective! s'écria le marin. Y pensez-vous, Monsieur Cyrus? Ce serait vouloir se mettre volontairement à la côte!

— Alors, que ferez-vous?

— J'essayerai de tenir le large jusqu'au flot, c'est-à-dire jusqu'à sept heures du soir, et s'il fait encore un peu jour, je tenterai d'entrer dans le golfe; sinon, nous resterons à courir bord sur bord pendant toute la nuit, et nous entrerons demain au soleil levant.

— Je vous l'ai dit, Pencroff, nous nous en rapportons à vous, répondit Cyrus Smith.

— Ah! fit Pencroff, s'il y avait seulement un phare sur cette côte, ce serait plus commode pour les navigateurs!

— Oui, répondit Harbert, et cette fois-ci, nous n'aurons pas d'ingénieur complaisant qui nous allume un feu pour nous guider au port!

— Tiens, au fait, mon cher Cyrus, dit Gédéon Spilett, nous ne vous avons jamais remercié; mais franchement, sans ce feu, nous n'aurions jamais pu atteindre...

— Un feu...? demanda Cyrus Smith, très étonné des paroles du reporter.

— Nous voulons dire, Monsieur Cyrus, répondit Pencroff, que nous avons été très embarrassés à bord du Bonadventure, pendant les dernières heures qui ont précédé notre retour, et que nous aurions passé sous le vent de l'île, sans la précaution que vous avez prise d'allumer un feu dans la nuit du 19 au 20 octobre, sur le plateau de Granite-House.

— Oui, oui!... c'est une heureuse idée que j'ai eue là! répondit l'ingénieur.

— Et cette fois, ajouta le marin, à moins que la pensée n'en vienne à Ayrton, il n'y aura personne pour nous rendre ce petit service!

— Non! Personne!» répondit Cyrus Smith.

Et quelques instants après, se trouvant seul à l'avant de l'embarcation avec le reporter, l'ingénieur se penchait à son oreille et lui disait:

«S'il est une chose certaine en ce monde, Spilett, c'est que je n'ai jamais allumé de feu dans la nuit du 19 au 20 octobre, ni sur le plateau de Granite-House, ni en aucune autre partie de l'île!»

CHAPITRE XX

Les choses se passèrent ainsi que l'avait prévu Pencroff, car ses pressentiments ne pouvaient tromper. Le vent vint à fraîchir, et, de bonne brise, il passa à l'état de coup de vent, c'est-à-dire qu'il acquit une vitesse de quarante à quarante-cinq milles à l'heure, et qu'un bâtiment en pleine mer eût été au bas ris, avec ses perroquets calés. Or, comme il était environ six heures quand le Bonadventure fut par le travers du golfe, et qu'en ce moment le jusant se faisait sentir, il fut impossible d'y entrer. Force fut donc de tenir le large, car, lors même qu'il l'aurait voulu, Pencroff n'eût pas même pu atteindre l'embouchure de la Mercy. Donc, après avoir installé son foc au grand mât en guise de tourmentin, il attendit, en présentant le cap à terre.

Très heureusement, si le vent fut très fort, la mer, couverte par la côte, ne grossit pas extrêmement. On n'eut donc pas à redouter les coups de lame, qui sont un grand danger pour les petites embarcations.

Le Bonadventure n'aurait pas chaviré, sans doute, car il était bien lesté; mais d'énormes paquets d'eau, tombant à bord, auraient pu le compromettre, si les panneaux n'avaient pas résisté. Pencroff, en habile marin, para à tout événement. Certes! Il avait une confiance extrême dans son embarcation, mais il n'en attendit pas moins le jour avec une certaine anxiété.

Pendant cette nuit, Cyrus Smith et Gédéon Spilett n'eurent pas l'occasion de causer ensemble, et cependant la phrase prononcée à l'oreille du reporter par l'ingénieur valait bien que l'on discutât encore une fois cette mystérieuse influence qui semblait régner sur l'île Lincoln. Gédéon Spilett ne cessa de songer à ce nouvel et inexplicable incident, à cette apparition d'un feu sur la côte de l'île. Ce feu, il l'avait bien réellement vu! Ses compagnons, Harbert et Pencroff, l'avaient vu comme lui! Ce feu leur avait servi à reconnaître la situation de l'île pendant cette nuit sombre, et ils ne pouvaient douter que ce ne fût la main de l'ingénieur qui l'eût allumé, et voilà que Cyrus Smith déclarait formellement qu'il n'avait rien fait de tel!

Gédéon Spilett se promit de revenir sur cet incident, dès que le Bonadventure serait de retour, et de pousser Cyrus Smith à mettre ses compagnons au courant de ces faits étranges. Peut-être se déciderait-on alors à faire, en commun, une investigation complète de toutes les parties de l'île Lincoln.

Quoi qu'il en soit, ce soir-là aucun feu ne s'alluma sur ces rivages, inconnus encore, qui formaient l'entrée du golfe, et la petite embarcation continua de se tenir au large pendant toute la nuit.

Quand les premières lueurs de l'aube se dessinèrent sur l'horizon de l'est, le vent, qui avait légèrement calmi, tourna de deux quarts et permit à Pencroff d'embouquer plus facilement l'étroite entrée du golfe. Vers sept heures du matin, le Bonadventure, après avoir laissé porter sur le cap mandibule-nord, entrait prudemment dans la passe et se hasardait sur ces eaux, enfermées dans le plus étrange cadre de laves.

«Voilà, dit Pencroff, un bout de mer qui ferait une rade admirable, où des flottes pourraient évoluer à leur aise!

— Ce qui est surtout curieux, fit observer Cyrus Smith, c'est que ce golfe a été formé par deux coulées de laves, vomies par le volcan, qui se sont accumulées par des éruptions successives. Il en résulte donc que ce golfe est abrité complètement sur tous les côtés, et il est à croire que, même par les plus mauvais vents, la mer y est calme comme un lac.

— Sans doute, reprit le marin, puisque le vent, pour y pénétrer, n'a que cet étroit goulet creusé entre les deux caps, et encore le cap du nord couvre-t-il celui du sud, de manière à rendre très difficile l'entrée des rafales. En vérité, notre Bonadventure pourrait y demeurer d'un bout de l'année à l'autre sans même se raidir sur ses ancres!

— C'est un peu grand pour lui! fit observer le reporter.

— Eh! Monsieur Spilett, répondit le marin, je conviens que c'est trop grand pour le Bonadventure, mais si les flottes de l'union ont besoin d'un abri sûr dans le Pacifique, je crois qu'elles ne trouveront jamais mieux que cette rade!

— Nous sommes dans la gueule du requin, fit alors observer Nab, en faisant allusion à la forme du golfe.

— En pleine gueule, mon brave Nab! répondit Harbert, mais vous n'avez pas peur qu'elle se referme sur nous, n'est-ce pas?

— Non, Monsieur Harbert, répondit Nab, et pourtant ce golfe-là ne me plaît pas beaucoup! Il a une physionomie méchante!

— Bon! s'écria Pencroff, voilà Nab qui déprécie mon golfe, au moment où je médite d'en faire hommage à l'Amérique!

— Mais, au moins, les eaux sont-elles profondes? demanda l'ingénieur, car ce qui suffit à la quille du Bonadventure ne suffirait pas à celle de nos vaisseaux cuirassés.

— Facile à vérifier», répondit Pencroff.

Et le marin envoya par le fond une longue corde qui lui servait de ligne de sonde, et à laquelle était attaché un bloc de fer. Cette ligne mesurait environ cinquante brasses, et elle se déroula jusqu'au bout sans heurter le sol.

«Allons, fit Pencroff, nos vaisseaux peuvent venir ici! Ils n'échoueront pas!

— En effet, dit Cyrus Smith, c'est un véritable abîme que ce golfe; mais, en tenant compte de l'origine plutonienne de l'île, il n'est pas étonnant que le fond de la mer offre de pareilles dépressions.

— On dirait aussi, fit observer Harbert, que ces murailles ont été coupées à pic, et je crois bien qu'à leur pied, même avec une sonde cinq ou six fois plus longue, Pencroff ne trouverait pas de fond.

— Tout cela est bien, dit alors le reporter, mais je ferai remarquer à Pencroff qu'il manque une chose importante à sa rade!

— Et laquelle, Monsieur Spilett?

— Une coupée, une tranchée quelconque, qui donne accès à l'intérieur de l'île. Je ne vois pas un point sur lequel on puisse prendre pied!»

Et, en effet, les hautes laves, très accores, n'offraient pas sur tout le périmètre du golfe un seul endroit propice à un débarquement. C'était une infranchissable courtine, qui rappelait, mais avec plus d'aridité encore, les fiords de la Norvège. Le Bonadventure, rasant ces hautes murailles à les toucher, ne trouva pas même une saillie qui pût permettre aux passagers de quitter le bord.

Pencroff se consola en disant que, la mine aidant, on saurait bien éventrer cette muraille, lorsque cela serait nécessaire, et puisque, décidément, il n'y avait rien à faire dans ce golfe, il dirigea son embarcation vers le goulet et en sortit vers deux heures du soir.

«Ouf!» fit Nab, en poussant un soupir de satisfaction.