Se sacrifier à ses passions, passe: mais à des passions qu'on n'a pas! O
triste dix-neuvième siècle!
GIRODET.
Après avoir lu sans plaisir d'abord les longues lettres de Julien, Mme de Fervaques commençait à en être occupée; mais une chose la désolait: quel dommage que M. Sorel ne soit pas décidément prêtre! On pourrait l'admettre à une sorte d'intimité; avec cette croix et cet habit presque bourgeois, on est exposé à des questions cruelles, et que répondre? Elle n'achevait pas sa pensée: quelque amie maligne peut supposer et même répandre que c'est un petit cousin subalterne, parent de mon père, quelque marchand décoré par la garde nationale.
Jusqu'au moment où elle avait vu Julien, le plus grand plaisir de Mme de Fervaques avait été d'écrire le mot maréchale à côté de son nom. Ensuite une vanité de parvenue, maladive et qui s'offensait de tout, combattit un commencement d'intérêt.
Il me serait si facile, se disait la maréchale, d'en faire un grand vicaire dans quelque diocèse voisin de Paris! Mais M. Sorel tout court, et encore petit secrétaire de M. de La Mole! c'est désolant.
Pour la première fois, cette âme qui craignait tant, était émue d'un intérêt étranger à ses prétentions de rang et de supériorité sociale. Son vieux portier remarqua que lorsqu'il apportait une lettre de ce beau jeune homme qui avait l'air si triste, il était sûr de voir disparaître l'air distrait et mécontent que la maréchale avait toujours soin de prendre à l'arrivée d'un de ses gens.
L'ennui d'une façon de vivre toute ambitieuse d'effet sur le public, sans qu'il y eût au fond du cœur jouissance réelle pour ce genre de succès, était devenu si intolérable depuis qu'on pensait à Julien, que pour que les femmes de chambre ne fussent pas maltraitées de toute une journée, il suffisait que, pendant la soirée de la veille, on eût passé une heure avec ce jeune homme singulier. Son crédit naissant résista à des lettres anonymes, fort bien faites. En vain le petit Tanbeau fournit à MM. de Luz, de Croisenois, de Caylus deux ou trois calomnies fort adroites, et que ces messieurs prirent plaisir à répandre sans trop se rendre compte de la vérité des accusations. La maréchale, dont l'esprit n'était pas fait pour résister à ces moyens vulgaires, racontait ses doutes à Mathilde, et toujours était consolée.
Un jour, après avoir demandé trois fois s'il y avait des lettres, Mme de Fervaques se décida subitement à répondre à Julien. Ce fut une victoire de l'ennui. A la seconde lettre, la maréchale fut presque arrêtée par l'inconvenance d'écrire de sa main une adresse aussi vulgaire: A M. Sorel, chez M. le marquis de La Mole.
—Il faut, dit-elle le soir à Julien d'un air fort sec, que vous m'apportiez des enveloppes sur lesquelles il y aura votre adresse.
Me voilà constitué amant valet de chambre, pensa Julien, et il s'inclina en prenant plaisir à se grimer comme Arsène, le vieux valet de chambre du marquis.
Le même soir, il apporta des enveloppes, et le lendemain, de fort bonne heure, il eut une troisième lettre: il en lut cinq ou six lignes au commencement, et deux ou trois vers la fin. Elle avait quatre pages d'une petite écriture fort serrée.
Peu à peu on prit la douce habitude d'écrire presque tous les jours. Julien répondait par des copies fidèles des lettres russes, et tel est l'avantage du style emphatique: Mme de Fervaques n'était point étonnée du peu de rapport des réponses avec ses lettres.
Quelle n'eût pas été l'irritation de son orgueil, si le petit Tanbeau, qui s'était constitué espion volontaire des démarches de Julien, eût pu lui apprendre que toutes ses lettres non décachetées étaient jetées au hasard dans le tiroir de Julien.
Un matin, le portier lui apportait dans la bibliothèque une lettre de la maréchale, Mathilde rencontra cet homme, vit la lettre et l'adresse de l'écriture de Julien. Elle entra dans la bibliothèque comme le portier en sortait, la lettre était encore sur le bord de la table; Julien, fort occupé à écrire, ne l'avait pas placée dans son tiroir.
—Voilà ce que je ne puis souffrir, s'écria Mathilde en s'emparant de la lettre; vous m'oubliez tout à fait, moi qui suis votre épouse. Votre conduite est affreuse, Monsieur.
A ces mots, son orgueil, étonné de l'effroyable inconvenance de sa démarche, la suffoqua; elle fondit en larmes, et bientôt parut à Julien hors d'état de respirer.
Surpris, confondu, Julien ne distinguait pas bien tout ce que cette scène avait d'admirable et d'heureux pour lui. Il aida Mathilde à s'asseoir; elle s'abandonnait presque dans ses bras.
Le premier instant où il s'aperçut de ce mouvement fut de joie extrême. Le second fut une pensée pour Korasoff: je puis tout perdre par un seul mot.
Ses bras se raidirent, tant l'effort imposé par la politique était pénible. Je ne dois pas même me permettre de presser contre mon cœur ce corps souple et charmant, ou elle me méprise et me maltraite. Quel affreux caractère!
Et en maudissant le caractère de Mathilde, il l'en aimait cent fois plus; il lui semblait avoir dans ses bras une reine.
L'impassible froideur de Julien redoubla le malheur d'orgueil qui déchirait l'âme de Mlle de La Mole. Elle était loin d'avoir le sang-froid nécessaire pour chercher à deviner dans ses yeux ce qu'il sentait pour elle en cet instant. Elle ne put se résoudre à le regarder; elle tremblait de rencontrer l'expression du mépris.
Assise sur le divan de la bibliothèque immobile et la tête tournée du côté opposé à Julien, elle était en proie aux plus vives douleurs que l'orgueil et l'amour puissent faire éprouver à une âme humaine. Dans quelle atroce démarche elle venait de tomber!
Il m'était réservé, malheureuse que je suis! de voir repousser les avances les plus indécentes! et repoussées par qui? ajoutait l'orgueil fou de douleur, repoussées par un domestique de mon père.
—C'est ce que je ne souffrirai pas, dit-elle à haute voix.
Et, se levant avec fureur, elle ouvrit le tiroir de la table de Julien placée à deux pas devant elle. Elle resta comme glacée d'horreur en y voyant huit ou dix lettres non ouvertes, semblables en tout à celle que le portier venait de monter. Sur toutes les adresses, elle reconnaissait l'écriture de Julien, plus ou moins contrefaite.
—Ainsi, s'écria-t-elle hors d'elle-même, non seulement vous êtes bien avec elle, mais encore vous la méprisez. Vous, un homme de rien, mépriser Mme la maréchale de Fervaques!
Ah! pardon, mon ami, ajouta-t-elle en se jetant à ses genoux, méprise-moi si tu veux, mais aime-moi, je ne puis plus vivre privée de ton amour. Et elle tomba tout à fait évanouie.
La voilà donc, cette orgueilleuse, à mes pieds! se dit Julien.
CHAPITRE XXX
UNE LOGE AUX BOUFFES
As the blackest sky
Foretells the heaviest tempest.
Don Juan, C. I, st. 75.
Au milieu de tous ces grands mouvements, Julien était plus étonné qu'heureux. Les injures de Mathilde lui montraient combien la politique russe était sage. Peu parler peu agir, voilà mon unique moyen de salut.
Il releva Mathilde, et sans mot dire la replaça sur le divan. Peu à peu les larmes la gagnèrent.
Pour se donner une contenance, elle prit dans ses mains les lettres de Mme de Fervaques; elle les décachetait lentement. Elle eut un mouvement nerveux bien marqué, quand elle reconnut l'écriture de la maréchale. Elle tournait sans les lire les feuilles de ces lettres; la plupart avaient six pages.
—Répondez-moi, du moins, dit enfin Mathilde du ton de voix le plus suppliant, mais sans oser regarder Julien. Vous savez bien que j'ai de l'orgueil; c'est le malheur de ma position et même de mon caractère, je l'avouerai; Mme de Fervaques m'a donc enlevé votre cœur... A-t-elle fait pour vous tous les sacrifices où ce fatal amour m'a entraînée?
Un morne silence fut toute la réponse de Julien. De quel droit pensait-il, me demande-t-elle une indiscrétion indigne d'un honnête homme?
Mathilde essaya de lire les lettres; ses yeux remplis de larmes lui en ôtaient la possibilité.
Depuis un mois elle était malheureuse, mais cette âme hautaine était loin de s'avouer ses sentiments. Le hasard tout seul avait amené cette explosion. Un instant la jalousie et l'amour l'avaient emporté sur l'orgueil. Elle était placée sur le divan et fort près de Julien. Il voyait ses cheveux et son cou d'albâtre, un moment il oublia tout ce qu'il se devait; il passa le bras autour de sa taille, et la serra presque contre sa poitrine.
Elle tourna la tête vers lui lentement: il fut étonné de l'extrême douleur qui était dans ses yeux, c'était à ne pas reconnaître leur physionomie habituelle.
Julien sentit ses forces l'abandonner, tant était mortellement pénible l'acte de courage qu'il s'imposait.
Ces yeux n'exprimeront bientôt que le plus froid dédain, se dit Julien, si je me laisse entraîner au bonheur de l'aimer. Cependant, d'une voix éteinte et avec des paroles qu'elle avait à peine la force d'achever, elle lui répétait, en ce moment l'assurance de tous ses regrets pour des démarches que trop d'orgueil avait pu conseil.
—J'ai aussi de l'orgueil, lui dit Julien d'une voix à peine formée, et ses traits peignaient le point extrême de l'abattement physique.
Mathilde se retourna vivement vers lui. Entendre sa voix était un bonheur à l'espérance duquel elle avait presque renoncé. En ce moment elle ne se souvenait de sa hauteur que pour la maudire, elle eût voulu trouver des démarches insolites, incroyables, pour lui prouver jusqu'à quel point elle l'adorait et se détestait elle-même.
—C'est probablement à cause de cet orgueil, continua Julien, que vous m'avez distingué un instant; c'est certainement à cause de cette fermeté courageuse et qui convient à un homme, que vous m'estimez en ce moment. Je puis avoir de l'amour pour la maréchale...
Mathilde tressaillit; ses yeux prirent une expression étrange. Elle allait entendre prononcer son arrêt. Ce mouvement n'échappa point à Julien; il sentit faiblir son courage.
Ah! se disait-il en écoutant le son des vaines paroles que prononçait sa bouche, comme il eût fait un bruit étranger; si je pouvais couvrir de baisers ces joues si pâles, et que tu ne le sentisses pas!
—Je puis avoir de l'amour pour la maréchale, continuait-il... et sa voix s'affaiblissait toujours; mais certainement, je n'ai de son intérêt pour moi aucune preuve décisive...
Mathilde le regarda; il soutint ce regard, du moins il espéra que sa physionomie ne l'avait pas trahi. Il se sentait pénétré d'amour jusque dans les replis les plus intimes de son cœur. Jamais il ne l'avait adorée à ce point, il était presque aussi fou que Mathilde. Si elle se fût trouvé assez de sang-froid et de courage pour manœuvrer, il fût tombé à ses pieds, en abjurant toute vaine comédie. Il eut assez de force pour pouvoir continuer à parler. Ah! Korasoff, s'écria-t-il intérieurement, que n'êtes-vous ici! quel besoin j'aurais d'un mot pour diriger ma conduite! Pendant ce temps sa voix disait:
—A défaut de tout autre sentiment la reconnaissance suffirait pour m'attacher à la maréchale; elle m'a montré de l'indulgence, elle m'a consolé quand on me méprisait... Je puis ne pas avoir une foi illimitée en de certaines apparences extrêmement flatteuses sans doute, mais peut-être aussi bien peu durables.
—Ah! grand Dieu! s'écria Mathilde.
—Eh bien! quelle garantie me donnerez-vous? reprit Julien avec un accent vif et ferme, et qui semblait abandonner pour un instant les formes prudentes de la diplomatie. Quelle garantie, quel dieu me répondra que la position que vous semblez disposée à me rendre en cet instant vivra plus de deux jours?
—L'excès de mon amour et de mon malheur si vous ne m'aimez plus, lui dit-elle en lui prenant les mains et se tournant vers lui.
Le mouvement violent qu'elle venait de faire avait un peu déplacé sa pèlerine; Julien apercevait ses épaules charmantes. Ses cheveux un peu dérangés lui rappelèrent un souvenir délicieux...
Il allait céder. Un mot imprudent, se dit-il, et je fais recommencer cette longue suite de journées passées dans le désespoir. Mme de Rênal trouvait des raisons pour faire ce que son cœur lui dictait: cette jeune fille du grand monde ne laisse son cœur s'émouvoir que lorsqu'elle s'est prouvé par bonnes raisons qu'il doit être ému.
Il vit cette vérité en un clin d'œil et, en un clin d'œil aussi, retrouva du courage.
Il retira ses mains que Mathilde pressait dans les siennes et, avec un respect marqué, s'éloigna un peu d'elle. Un courage d'homme ne peut aller plus loin. Il s'occupa ensuite à réunir toutes les lettres de Mme de Fervaques qui étaient éparses sur le divan, et ce fut avec l'apparence d'une politesse extrême et si cruelle en ce moment qu'il ajouta:
—Mademoiselle de La Mole daignera me permettre de réfléchir sur tout ceci.
Il s'éloigna rapidement et quitta la bibliothèque; elle l'entendit refermer successivement toutes les portes.
Le monstre n'est point troublé, se dit-elle.
Mais que dis-je, monstre! il est sage, prudent, bon; c'est moi qui ai plus de torts qu'on ne pourrait imaginer.
Cette manière de voir dura. Mathilde fut presque heureuse ce jour-là, car elle fut toute à l'amour; on eût dit que jamais cette âme n'avait été agitée par l'orgueil, et quel orgueil!
Elle tressaillit d'horreur quand, le soir au salon, un laquais annonça Mme de Fervaques, la voix de cet homme lui parut sinistre. Elle ne put soutenir la vue de la maréchale et s'éloigna bien vite. Julien, peu enorgueilli de sa pénible victoire, avait craint ses propres regards, et n'avait pas dîné à l'hôtel de La Mole.
Son amour et son bonheur augmentaient rapidement à mesure qu'il s'éloignait du moment de la bataille; il en était déjà à se blâmer. Comment ai-je pu lui résister! se disait-il, si elle allait ne plus m'aimer! un moment peut changer cette âme altière, et il faut convenir que je l'ai traitée d'une façon affreuse.
Le soir, il sentit bien qu'il fallait absolument paraître aux Bouffes, dans la loge de Mme de Fervaques. Elle l'avait expressément invité: Mathilde ne manquerait pas de savoir sa présence ou son absence impolie. Malgré l'évidence de ce raisonnement, il n'eut pas la force, au commencement de la soirée, de se plonger dans la société. En parlant, il allait perdre la moitié de son bonheur.
Dix heures sonnèrent: il fallut absolument se montrer.
Par bonheur, il trouva la loge de la maréchale remplie de femmes et fut relégué près de la porte, et tout à fait caché par les chapeaux. Cette position lui sauva un ridicule; les accents divins du désespoir de Caroline dans le Matrimonio segreto le firent fondre en larmes. Mme de Fervaques vit ces larmes, elles faisaient un tel contraste avec la mâle fermeté de sa physionomie habituelle, que cette âme de grande dame, dès longtemps saturée de tout ce que la fierté de parvenue a de plus corrodant, en fut touchée. Le peu qui restait chez elle d'un cœur de femme la porta à parler. Elle voulut jouir du son de sa voix en ce moment.
—Avez-vous vu les dames de La Mole, lui dit-elle, elles sont aux troisièmes. A l'instant, Julien se pencha dans la salle en s'appuyant assez impoliment sur le devant de la loge: il vit Mathilde; ses yeux étaient brillants de larmes.
Et cependant ce n'est pas leur jour d'opéra, pensa Julien, quel empressement!
Mathilde avait décidé sa mère à venir aux Bouffes, malgré l'inconvenance du rang de la loge qu'une complaisante de la maison s'était empressée de leur offrir. Elle voulait voir si Julien passerait cette soirée avec la maréchale.
CHAPITRE XXXI
LUI FAIRE PEUR
Voilà donc le beau miracle de votre civilisation! De l'amour vous avez
fait une affaire ordinaire.
BARNAVE.
Julien courut dans la loge de Mme de La Mole. Ses regards rencontrèrent d'abord les yeux en larmes de Mathilde; elle pleurait sans nulle retenue, il n'y avait là que des personnages subalternes, l'amie qui avait prêté la loge et des hommes de sa connaissance. Mathilde posa sa main sur celle de Julien; elle avait comme oublié toute crainte de sa mère. Presque étouffée par ses larmes, elle ne lui dit que ce seul mot:
—Des garanties!
Au moins, que je ne lui parle pas, se disait Julien fort ému lui-même, et se cachant tant bien que mal les yeux avec la main, sous prétexte du lustre qui éblouit le troisième rang de loges. Si je parle, elle ne peut plus douter de l'excès de mon émotion, le son de ma voix me trahira, tout peut être perdu encore.
Ses combats étaient bien plus pénibles que le matin, son âme avait eu le temps de s'émouvoir. Il craignait de voir Mathilde se piquer de vanité. Ivre d'amour et de volupté, il prit sur lui de ne pas lui parler.
C'est, selon moi, l'un des plus beaux traits de son caractère, un être capable d'un tel effort sur lui-même peut aller loin, si fata sinant.
Mlle de La Mole insista pour ramener Julien à l'hôtel. Heureusement il pleuvait beaucoup. Mais la marquise le fit placer vis-à-vis d'elle, lui parla constamment et empêcha qu'il ne pût dire un mot à sa fille. On eût pensé que la marquise soignait le bonheur de Julien; ne craignant plus de tout perdre par l'excès de son émotion, il s'y livrait avec folie.
Oserai-je dire qu'en rentrant dans sa chambre, Julien se jeta à genoux et couvrit de baisers les lettres d'amour données par le prince Korasoff?
O grand homme! que ne te dois-je pas? s'écria-t-il dans sa folie.
Peu à peu quelque sang-froid lui revint. Il se compara à un général qui vient de gagner à demi une grande bataille. L'avantage est certain, immense, se dit-il; mais que se passera-t-il demain? Un instant peut tout perdre.
Il ouvrit d'un mouvement passionné les Mémoires dictés à Sainte-Hélène par Napoléon, et pendant deux longues heures se força à les lire, ses yeux seuls lisaient n'importe, il s'y forçait. Pendant cette singulière lecture sa tête et son cœur montés au niveau de tout ce qu'il y à de plus grand, travaillaient à son insu. Ce cœur est bien différent de celui de Mme de Rênal, se disait-il, mais il n'allait pas plus loin.
LUI FAIRE PEUR s'écria-t-il tout à coup en jetant le livre au loin. L'ennemi ne m'obéira qu'autant que je lui ferai peur, alors il n'osera me mépriser.
Il se promenait dans sa petite chambre ivre de joie. A la vérité, ce bonheur était plus d'orgueil que d'amour.
Lui faire peur! se répétait-il fièrement, et il avait raison d'être fier. Même dans ses moments les plus heureux, Mme de Rênal doutait toujours que mon amour fût égal au sien. Ici, c'est un démon que je subjugue, donc il faut subjuguer.
Il savait bien que le lendemain dès huit heures du matin, Mathilde serait à la bibliothèque; il n'y parut qu'à neuf heures, brûlant d'amour, mais sa tête dominait son cœur. Une seule minute peut-être ne se passa pas sans qu'il ne se répétât: la tenir toujours occupée de ce grand doute, m'aime-t-il? Sa brillante position, les flatteries de tout ce qui lui parle la portent un peu trop à se rassurer.
Il la trouva pâle, calme, assise sur le divan, mais hors d'état apparemment de faire un seul mouvement. Elle lui tendit la main:
—Ami, je t'ai offensé, il est vrai; tu peux être fâché contre moi.
Julien ne s'attendait pas à ce ton si simple. Il fut sur le point de se trahir.
—Vous voulez des garanties, mon ami, ajouta-t-elle après un silence qu'elle avait espéré voir rompre; il est juste. Enlevez-moi, partons pour Londres... Je serai perdue à jamais, déshonorée...
Elle eut le courage de retirer sa main à Julien pour s'en couvrir les yeux. Tous les sentiments de retenue et de vertu féminine étaient rentrés dans cette âme...
—Eh bien! déshonorez-moi, dit-elle enfin avec un soupir; c'est une garantie.
Hier j'ai été heureux, parce que j'ai eu le courage d'être sévère avec moi-même, pensa Julien. Après un petit moment de silence, il eut assez d'empire sur son cœur pour dire d'un ton glacial:
—Une fois en route pour Londres, une fois déshonorée, pour me servir de vos expressions, qui me répond que vous m'aimerez? que ma présence dans la chaise de poste ne vous semblera point importune? Je ne suis pas un monstre, vous avoir perdue dans l'opinion ne sera pour moi qu'un malheur de plus. Ce n'est pas votre position avec le monde qui fait obstacle, c'est par malheur votre caractère. Pouvez-vous vous répondre à vous-même que vous m'aimerez huit jours?
Ah! qu'elle m'aime huit jours, huit jours seulement, se disait tout bas Julien, et j'en mourrai de bonheur. Que m'importe l'avenir, que m'importe la vie? et ce bonheur divin peut commencer en cet instant si je veux, il ne dépend que de moi!
Mathilde le vit pensif.
—Je suis donc tout à fait indigne de vous, dit-elle en lui prenant la main.
Julien l'embrassa, mais à l'instant la main de fer du devoir saisit son cœur. Si elle voit combien je l'adore, je la perds. Et, avant de quitter ses bras, il avait repris toute la dignité qui convient à un homme.
Ce jour-là et les suivants, il sut cacher l'excès de sa félicité; il y eut des moments où il se refusait jusqu'au plaisir de la serrer dans ses bras.
Dans d'autres instants, le délire du bonheur l'emportait sur tous les conseils de la prudence.
C'était auprès d'un berceau de chèvrefeuilles disposé pour cacher l'échelle, dans le jardin, qu'il avait coutume d'aller se placer pour regarder de loin la persienne de Mathilde, et pleurer son inconstance. Un fort grand chêne était tout près, et le tronc de cet arbre l'empêchait d'être vu des indiscrets.
Passant avec Mathilde dans ce même lieu qui lui rappelait si vivement l'excès de son malheur, le contraste du désespoir passé et de la félicité présente fut trop fort pour son caractère; des larmes inondèrent ses yeux, et, portant à ses lèvres la main de son amie:
—Ici, je vivais en pensant à vous; ici, je regardais cette persienne, j'attendais des heures entières le moment fortuné où je verrais cette main l'ouvrir...
Sa faiblesse fut complète. Il lui peignit, avec ces couleurs vraies qu'on n'invente point, l'excès de son désespoir d'alors. De courtes interjections témoignaient de son bonheur actuel qui avait fait cesser cette peine atroce...
Que fais-je, grand Dieu! se dit Julien revenant à lui tout à coup. Je me perds.
Dans l'excès de son alarme, il crut déjà voir moins d'amour dans les yeux de Mlle de La Mole. C'était une illusion, mais la figure de Julien changea rapidement et se couvrit d'une pâleur mortelle. Ses yeux s'éteignirent un instant, et l'expression d'une hauteur non exempte de méchanceté succéda bientôt à celle de l'amour le plus vrai et le plus abandonné.
—Qu'avez-vous donc mon ami? lui dit Mathilde avec tendresse et inquiétude.
—Je mens, dit Julien avec humeur, et je mens à vous. Je me le reproche, et cependant Dieu sait que je vous estime assez pour ne pas mentir. Vous m'aimez, vous m'êtes dévouée, et je n'ai pas besoin de faire des phrases pour vous plaire.
—Grand Dieu! ce sont des phrases que tout ce que vous me dites de ravissant depuis dix minutes?
—Et je me les reproche vivement, chère amie. Je les ai composées autrefois pour une femme qui m'aimait et m'ennuyait... C'est le défaut de mon caractère, je me dénonce moi-même à vous, pardonnez-moi.
Des larmes amères inondaient les joues de Mathilde.
—Dès que par quelque nuance qui m'a choqué, j'ai un moment de rêverie forcée, continuait Julien, mon exécrable mémoire, que je maudis en ce moment, m'offre une ressource et j'en abuse.
—Je viens donc de tomber à mon insu dans quelque action qui vous aura déplu, dit Mathilde avec une naïveté charmante.
—Un jour, je m'en souviens, passant près de ces chèvrefeuilles, vous avez cueilli une fleur, M. de Luz vous l'a prise, et vous la lui avez laissée. J'étais à deux pas.
—M. de Luz? c'est impossible, reprit Mathilde, avec la hauteur qui lui était si naturelle: je n'ai point ces façons.
—J'en suis sûr, répliqua vivement Julien.
—Eh bien! il est vrai, mon ami, dit Mathilde en baissant les yeux tristement.
Elle savait positivement que, depuis bien des mois, elle n'avait pas permis une telle action à M. de Luz.
Julien la regarda avec une tendresse inexprimable: Non, se dit-il, elle ne m'aime pas moins.
Elle lui reprocha le soir, en riant, son goût pour Mme de Fervaques:
—Un bourgeois aimer une parvenue! Les cours de cette espèce sont peut-être les seuls que mon Julien ne puisse rendre fous. Elle avait fait de vous un vrai dandy, disait-elle en jouant avec ses cheveux.
Dans le temps qu'il se croyait méprisé de Mathilde, Julien était devenu l'un des hommes les mieux mis de Paris. Mais encore avait-il un avantage sur les gens de cette espèce; une fois sa toilette arrangée, il n'y songeait plus.
Une chose piquait Mathilde, Julien continuait à copier les lettres russes, et à les envoyer à la maréchale.
CHAPITRE XXXII
LE TIGRE
Hélas! pourquoi ces choses et non pas d'autres?
BEAUMARCHAIS.
Un voyageur anglais raconte l'intimité où il vivait avec un tigre; il n'avait élevé et le caressait, mais toujours sur sa table tenait un pistolet armé.
Julien ne s'abandonnait à l'excès de son bonheur que dans les instants où Mathilde ne pouvait en lire l'expression dans ses yeux. Il s'acquittait avec exactitude du devoir de lui dire de temps à autre quelque mot dur.
Quand la douceur de Mathilde, qu'il observait avec étonnement, et l'excès de son dévouement étaient sur le point de lui ôter tout empire sur lui-même, il avait le courage de la quitter brusquement.
Pour la première fois Mathilde aima.
La vie, qui toujours pour elle s'était traînée à pas de tortue, volait maintenant.
Comme il fallait cependant que l'orgueil se fît jour de quelque façon, elle voulait s'exposer avec témérité à tous les dangers que son amour pouvait lui faire courir.
C'était Julien qui avait de la prudence, et c'était seulement quand il était question de danger qu'elle ne cédait pas à sa volonté; mais soumise et presque humble avec lui, elle n'en montrait que plus de hauteur envers tout ce qui dans la maison l'approchait, parents ou valets.
Le soir au salon, au milieu de soixante personnes, elle appelait Julien pour lui parler en particulier et longtemps.
Le petit Tanbeau s'établissant un jour à côté d'eux, elle le pria d'aller lui chercher dans la bibliothèque le volume de Smollett où se trouve la révolution de 1682; et comme il hésitait:
—Que rien ne vous presse, ajouta-t-elle avec une expression d'insultante hauteur qui fut un baume pour l'âme de Julien.
—Avez-vous remarqué le regard de ce petit monstre? lui dit-il.
—Son oncle a dix ou douze ans de service dans ce salon, sans quoi je le ferais chasser à l'instant.
Sa conduite envers MM. de Croisenois, de Luz, etc., parfaitement polie pour la forme, n'était guère moins provocante au fond. Mathilde se reprochait vivement toutes les confidences faites jadis à Julien, et d'autant plus qu'elle n'osait lui avouer qu'elle avait exagéré les marques d'intérêt presque tout à fait innocentes dont ces messieurs avaient été l'objet.
Malgré les plus belles résolutions, sa fierté de femme l'empêchait tous les jours de dire à Julien:
—C'est parce que je parlais à vous que je trouvais du plaisir à décrire la faiblesse que j'avais de ne pas retirer ma main, lorsque M. de Croisenois posant la sienne sur une table de marbre, venait à l'effleurer un peu.
Aujourd'hui, à peine un de ces messieurs lui parlait-il quelques instants, qu'elle se trouvait avoir une question à faire à Julien, et c'était un prétexte pour le retenir auprès d'elle.
Elle se trouva enceinte et l'apprit avec joie à Julien.
—Maintenant douterez-vous de moi? N'est-ce pas une garantie? Je suis votre épouse à jamais.
Cette annonce frappa Julien d'un étonnement profond. Il fut sur le point d'oublier le principe de sa conduite. Comment être volontairement froid et offensant envers cette pauvre jeune fille qui se perd pour moi? Avait-elle l'air un peu souffrant, même les jours où la sagesse faisait entendre sa voix terrible, il ne se trouvait plus le courage de lui adresser un de ces mots cruels si indispensables selon son expérience, à la durée de leur amour.
—Je veux écrire à mon père, lui dit un jour Mathilde; c'est plus qu'un père pour moi, c'est un ami: comme tel, je trouverais indigne de vous et de moi de chercher à le tromper, ne fût-ce qu'un instant.
—Grand Dieu! qu'allez-vous faire? dit Julien effrayé.
—Mon devoir, répondit-elle avec des yeux brillants de joie.
Elle se trouvait plus magnanime que son amant.
—Mais il me chassera avec ignominie!
—C'est son droit, il faut le respecter. Je vous donnerai le bras et nous sortirons par la porte cochère, en plein midi.
Julien étonné la pria de différer d'une semaine.
—Je ne puis, répondit-elle l'honneur parle, j'ai vu le devoir, il faut le suivre, et à l'instant.
—Eh bien! je vous ordonne de différer, dit enfin Julien. Votre honneur est à couvert, je suis votre époux. Notre état à tous les deux va être changé par cette démarche capitale. Je suis aussi dans mon droit. C'est aujourd'hui mardi; mardi prochain c'est le jour du duc de Retz, le soir, quand M. de La Mole rentrera, le portier lui remettra la lettre fatale... Il ne pense qu'à vous faire duchesse, j'en suis certain, jugez de son malheur!
—Voulez-vous dire: jugez de sa vengeance?
—Je puis avoir pitié de mon bienfaiteur, être navré de lui nuire; mais je ne crains et ne craindrai jamais personne.
Mathilde se soumit. Depuis qu'elle avait annoncé son nouvel état à Julien, c'était la première fois qu'il lui parlait avec autorité; jamais il ne l'avait tant aimée. C'était avec bonheur que la partie tendre de son âme saisissait le prétexte de l'état où se trouvait Mathilde pour se dispenser de lui adresser des mots cruels. L'aveu à M. de La Mole l'agita profondément. Allait-il être séparé de Mathilde? et avec quelque douleur qu'elle le vît partir, un mois après son départ, songerait-elle à lui?
Il avait une horreur presque égale des justes reproches que le marquis pouvait lui adresser.
Le soir, il avoua à Mathilde ce second sujet de chagrin, et ensuite, égaré par son amour, il fit l'aveu du premier.
Elle changea de couleur.
—Réellement, lui dit-elle, six mois passés loin de moi seraient un malheur pour vous!
—Immense, le seul au monde que je voie avec terreur.
Mathilde fut bien heureuse. Julien avait suivi son rôle avec tant d'application, qu'il était parvenu à lui faire penser qu'elle était celle des deux qui avait le plus d'amour.
Le mardi fatal arriva bien vite. A minuit, en rentrant, le marquis trouva une lettre avec l'adresse qu'il fallait pour qu'il l'ouvrît lui-même, et seulement quand il serait sans témoins.
«Mon père,
»Tous les liens sociaux sont rompus entre nous, il ne reste plus que ceux de la nature. Après mon mari, vous êtes et serez toujours l'être qui me sera le plus cher. Mes yeux se remplissent de larmes, je songe à la peine que je vous cause; mais pour que ma honte ne soit pas publique, pour vous laisser le temps de délibérer et d'agir, je n'ai pu différer plus longtemps l'aveu que je vous dois. Si votre amitié, que je sais être extrême pour moi, veut m'accorder une petite pension, j'irai m'établir où vous voudrez, en Suisse par exemple, avec mon mari. Son nom est tellement obscur, que personne ne reconnaîtra votre fille dans Mme Sorel, belle-fille d'un charpentier de Verrières. Voilà ce nom qui m''a fait tant de peine à écrire. Je redoute pour Julien votre colère, si juste en apparence. Je ne serai pas duchesse, mon père; mais je le savais en l'aimant car c'est moi qui l'ai aimé la première, c'est moi qui l'ai séduit. Je tiens de vous et de nos aïeux une âme trop élevée pour arrêter mon attention à ce qui est ou me semble vulgaire. C'est en vain que, dans le dessein de vous plaire, j'ai songé à M. de Croisenois. Pourquoi aviez-vous placé le vrai mérite sous mes yeux? vous me l'avez dit vous-même à mon retour d'Hyères: ce jeune Sorel est le seul être qui m'amuse; le pauvre garçon est aussi affligé que moi, s'il est possible, de la peine que vous fait cette lettre. Je ne puis empêcher que vous ne soyez irrité comme père; mais aimez-moi toujours comme ami.
»Julien me respectait. S'il me parlait quelquefois, c'était uniquement à cause de sa profonde reconnaissance pour vous: car la hauteur naturelle de son caractère le porte à ne jamais répondre qu'officiellement à tout ce qui est tellement au-dessus de lui. Il a un sentiment vif et inné de la différence des positions sociales. C'est moi, je l'avoue, en rougissant, à mon meilleur ami, et jamais un tel aveu ne sera fait à un autre, c'est moi qui un jour au jardin lui ai serré le bras.
»Après vingt-quatre heures, pourquoi seriez-vous irrité contre lui? Ma faute est irréparable. Si vous l'exigez, c'est par moi que passeront les assurances de son profond respect et de son désespoir de vous déplaire. Vous ne le verrez jamais, mais J'irai le rejoindre où il voudra. C'est son droit, c'est mon devoir, il est le père de mon enfant. Si votre bonté veut bien nous accorder six mille francs pour vivre, je les recevrai avec reconnaissance: sinon Julien compte s'établir à Besançon où il commencera le métier de maître de latin et de littérature. De quelque bas degré qu'il parte, j'ai la certitude qu'il s'élèvera. Avec lui, je ne crains pas l'obscurité. S'il y a révolution, je suis sûre pour lui d'un premier rôle. Pourriez-vous en dire autant d'aucun de ceux qui ont demandé ma main? Ils ont de belles terres! Je ne puis trouver dans cette seule circonstance une raison pour admirer. Mon Julien atteindrait une haute position même sous le régime actuel, s'il avait un million et la protection de mon père...»
Mathilde, qui savait que le marquis était un homme tout de premier mouvement, avait écrit huit pages.
Que faire? se disait Julien, en se promenant à minuit dans le jardin pendant que M. de La Mole lisait cette lettre, où est 1º mon devoir, 2º mon intérêt? Ce que je lui dois est immense: j'eusse été sans lui un coquin subalterne, et pas assez coquin pour n'être point haï et persécuté par les autres. Il m'a fait un homme du monde. Mes coquineries nécessaires seront 1º plus rares, 2º moins ignobles. Cela est plus que s'il m'eût donné un million. Je lui dois cette croix et l'apparence de services diplomatiques qui me tirent du pair.
S'il tenait la plume pour prescrire ma conduite, qu'est-ce qu'il écrirait?...
Julien fut brusquement interrompu par le vieux valet de chambre de M. de La Mole.
—Le marquis vous demande à l'instant, vêtu ou non vêtu.
Le valet ajouta à voix basse, en marchant à côté de Julien:
—M. le marquis est hors de lui, prenez garde à vous.
CHAPITRE XXXIII
L'ENFER DE LA FAIBLESSE
En taillant ce diamant un lapidaire malhabile lui a ôté quelques-unes de
ses plus vives étincelles. Au Moyen Âge, que dis-je? encore sous
Richelieu, le Français avait la force de vouloir.
MIRABEAU.
Julien trouva le marquis furieux: pour la première fois de sa vie, peut-être, ce seigneur fut de mauvais ton; il accabla Julien de toutes les injures qui lui vinrent à la bouche. Notre héros fut étonné, impatienté, mais sa reconnaissance n'en fut point ébranlée. Que de beaux projets depuis longtemps chéris au fond de sa pensée le pauvre homme voit crouler en un instant! Mais je lui dois de lui répondre, mon silence augmenterait sa colère. La réponse fut fournie par le rôle de Tartuffe.
—Je ne suis pas un ange... Je vous ai bien servi, vous m'avez payé avec générosité... J'étais reconnaissant, mais j'ai vingt-deux ans... Dans cette maison, ma pensée n'était comprise que de vous et de cette personne aimable...
—Monstre! s'écria le marquis. Aimable! aimable! Le jour où vous l'avez trouvée aimable, vous deviez fuir.
—Je l'ai tenté; alors, je vous demandai de partir pour le Languedoc.
Las de se promener avec fureur, le marquis, dompté par la douleur, se jeta dans un fauteuil; Julien l'entendit se dire à demi-voix: Ce n'est point là un méchant homme.
—Non, je ne le suis pas pour vous, s'écria Julien en tombant à ses genoux.
Mais il eut une honte extrême de ce mouvement et se releva bien vite.
Le marquis était réellement égaré. A la vue de ce mouvement, il recommença à l'accabler d'injures atroces et dignes d'un cocher de fiacre. La nouveauté de ces jurons était peut-être une distraction.
—Quoi! ma fille s'appellera Mme Sorel! quoi! ma fille ne sera pas duchesse! Toutes les fois que ces deux idées se présentaient aussi nettement, M. de La Mole était torturé et les mouvements de son âme n'étaient plus volontaires. Julien craignit d'être battu.
Dans les intervalles lucides, et lorsque le marquis commençait à s'accoutumer à son malheur, il adressait à Julien des reproches assez raisonnables:
—Il fallait fuir, monsieur, lui disait-il... Votre devoir était de fuir... Vous êtes le dernier des hommes...
Julien s'approcha de la table et écrivit:
«Depuis longtemps ta vie m'est insupportable, j'y mets un terme. Je prie monsieur le marquis d'agréer, avec l'expression d'une reconnaissance sans bornes, mes excuses de l'embarras que ma mort dans son hôtel peut causer.»
—Que monsieur le marquis daigne parcourir ce papier... Tuez-moi, dit Julien, ou faites-moi tuer par votre valet de chambre. Il est une heure du matin, je vais me promener au jardin vers le mur du fond.
—Allez à tous les diables, lui cria le marquis comme il s'en allait.
Je comprends, pensa Julien; il ne serait pas fâché de me voir épargner la façon de ma mort à son valet de chambre... Qu'il me tue, à la bonne heure c'est une satisfaction que je lui offre... Mais, parbleu, j'aime la vie... Je me dois à mon fils.
Cette idée qui, pour la première fois, paraissait aussi nettement à son imagination, l'occupa tout entier après les premières minutes de promenade données au sentiment du danger.
Cet intérêt si nouveau en fit un être prudent. Il me faut des conseils pour me conduire avec cet homme fougueux... Il n'a aucune raison, il est capable de tout. Fouqué est trop éloigné, d'ailleurs il ne comprendrait pas les sentiments d'un cœur tel que celui du marquis.
Le comte Altamira... Suis-je sûr d'un silence éternel? Il ne faut pas que ma demande de conseils soit une action et complique ma position. Hélas! il ne me reste que le sombre abbé Pirard... Son esprit est rétréci par le jansénisme... Un coquin de jésuite connaîtrait le monde, et serait mieux mon fait... M. Pirard est capable de me battre, au seul énoncé du crime.
Le génie de Tartuffe vint au secours de Julien: Eh bien j'irai me confesser à lui. Telle fut la dernière résolution qu'il prit au jardin, après s'être prononcé deux grandes heures. Il ne pensait plus qu'il pouvait être surpris par un coup de fusil; le sommeil le gagnait.
Le lendemain, de très grand matin, Julien était à plusieurs lieues de Paris, frappant à la porte du sévère janséniste. Il trouva, à son grand étonnement, qu'il n'était point trop surpris de sa confidence.
—J'ai peut-être des reproches à me faire, se disait l'abbé plus soucieux qu'irrité. J'avais cru deviner cet amour... Mon amitié pour vous, petit malheureux, m'a empêché d'avertir le père...
—Que va-t-il faire? lui dit vivement Julien.
(Il aimait l'abbé en ce moment, et une scène lui eût été fort pénible.)
—Je vois trois partis, continua Julien: 1º M. de La Mole peut me faire donner la mort, et il raconta la lettre de suicide qu'il avait laissée au marquis. 2º Me faire tirer au blanc par le comte Norbert, qui me demanderait un duel.
—Vous accepteriez? dit l'abbé furieux, et se levant.
—Vous ne me laissez pas achever. Certainement je ne tirerai jamais sur le fils de mon bienfaiteur.
3º Il peut m'éloigner. S'il me dit: Allez à Edimbourg, à New York, j'obéirai. Alors on peut cacher la position de Mlle de La Mole; mais je ne souffrirai point qu'on supprime mon fils.
—Ce sera là, n'en doutez point, la première idée de cet homme corrompu...
A Paris, Mathilde était au désespoir. Elle avait vu son père vers les sept heures. Il lui avait montré la lettre de Julien, elle tremblait qu'il n'eût trouvé noble de mettre fin à sa vie: Et sans ma permission? se disait-elle avec une douleur qui était de la colère.
—S'il est mort, je mourrai, dit-elle à son père. C'est vous qui serez cause de sa mort... Vous vous en réjouirez peut-être... Mais je le jure à ses mânes, d'abord je prendrai le deuil, et serai publiquement Mme veuve Sorel; j'enverrai mes billets de faire-part, comptez là-dessus... Vous ne me trouverez ni pusillanime ni lâche.
Son amour allait jusqu'à la folie. A son tour, M. de La Mole fut interdit.
Il commença à voir les événements avec quelque raison. Au déjeuner, Mathilde ne parut point. Le marquis fut délivré d'un poids immense et surtout flatté, quand il s'aperçut qu'elle n'avait rien dit à sa mère.
Vers les midi Julien arriva. On entendit le pas du cheval retentir dans la cour. Julien descendit. Mathilde le fit appeler, et se jeta dans ses bras presque à la vue de sa femme de chambre. Julien ne fut pas très reconnaissant de ce transport, il sortait fort diplomate et fort calculateur de sa longue conférence avec l'abbé Pirard. Son imagination était éteinte par le calcul des possibles. Mathilde, les larmes aux yeux, lui apprit qu'elle avait vu sa lettre de suicide.
—Mon père peut se raviser; faites-moi le plaisir de partir à l'instant même pour Villequier. Remontez à cheval, sortez de l'hôtel avant qu'on ne se lève de table.
Comme Julien ne quittait point l'air étonné et froid elle eut un accès de larmes.
—Laisse-moi conduire nos affaires, s'écria-t-elle avec transport, et en le serrant dans ses bras. Tu sais bien que ce n'est pas volontairement que je me sépare de toi. Ecris sous le couvert de ma femme de chambre, que l'adresse soit d'une main étrangère, moi je t'écrirai des volumes. Adieu! fuis.
Ce dernier mot blessa Julien, il obéit cependant. Il est fatal, pensait-il, que, même dans leurs meilleurs moments, ces gens-là trouvent le secret de me choquer.
Mathilde résista avec fermeté à tous les projets prudents de son père. Elle ne voulut jamais établir la négociation sur d'autres bases que celles-ci: Elle serait Mme Sorel, et vivrait pauvrement avec son mari en Suisse, ou chez son père à Paris. Elle repoussait bien loin la proposition d'un accouchement clandestin.
—Alors commencerait pour moi la possibilité de la calomnie et du déshonneur. Deux mois après le mariage, j'irai voyager avec mon mari, et il nous sera facile de supposer que mon fils est né à une époque convenable.
D'abord accueillie par des transports de colère, cette fermeté finit par donner des doutes au marquis.
Dans un moment d'attendrissement:
—Tiens! dit-il à sa fille voilà une inscription de dix mille livres de rente, envoie-la à ton Julien, et qu'il me mette bien vite dans l'impossibilité de la reprendre.
Pour obéir à Mathilde, dont il connaissait l'amour pour le commandement Julien avait fait quarante lieues inutiles: il était à Villequier, réglant les comptes des fermiers; ce bienfait du marquis fut l'occasion de son retour. Il alla demander asile à l'abbé Pirard, qui, pendant son absence, était devenu l'allié le plus utile de Mathilde. Toutes les fois qu'il était interrogé par le marquis, il lui prouvait que tout autre parti que le mariage public serait un crime aux yeux de Dieu.
—Et par bonheur, ajoutait l'abbé, la sagesse du monde est ici d'accord avec la religion. Pourrait-on compter un instant, avec le caractère fougueux de Mlle de La Mole, sur le secret qu'elle ne se serait pas imposé à elle-même? Si l'on n'admet pas la marche franche d'un mariage public la société s'occupera beaucoup plus longtemps de cette mésalliance étrange. Il faut tout dire en une fois, sans apparence ni réalité du moindre mystère.
—Il est vrai, dit le marquis pensif. Dans ce système, parler de ce mariage après trois jours, devient un rabâchage d'homme qui n'a pas d'idées. Il faudrait profiter de quelque grande mesure anti-jacobine du gouvernement et se glisser incognito à la suite.
Deux ou trois amis de M. de La Mole pensaient comme l'abbé Pirard. Le grand obstacle, à leurs yeux, était le caractère décidé de Mathilde. Mais après tant de beaux raisonnements, l'âme du marquis ne pouvait s'accoutumer à renoncer à l'espoir du tabouret pour sa fille.
Sa mémoire et son imagination étaient nourries des roueries et des faussetés de tous genres qui étaient encore possibles dans sa jeunesse. Céder à la nécessité, avoir peur de la loi lui semblait chose absurde et déshonorante pour un homme de son rang. Il payait cher maintenant ces rêveries enchanteresses qu'il se permettait depuis dix ans sur l'avenir de cette fille chérie.
Qui l'eût pu prévoir? se disait-il. Une fille d'un caractère si altier, d'un génie si élevé, plus fière que moi du nom qu'elle porte! dont la main m'était demandée d'avance par tout ce qu'il y a de plus illustre en France!
Il faut renoncer à toute prudence. Ce siècle est fait pour tout confondre! nous marchons vers le chaos.