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Trois femmes

LE PORTRAIT

— Madame Lebeschard reçoit-elle ? interrogea le peintre Marlis.

Il avait des yeux trĂšs vifs, cĂąlins, comme habituĂ©s Ă  boire amoureusement les paysages, et ses cheveux drus grisonnaient plus que sa barbe, qu’il portait courte, taillĂ©e en pointe, Ă  la maniĂšre de quelques artistes et de certains Anglais intellectuels.

Le mĂ©nage Lebeschard ne possĂ©dait qu’une servante. Elle rĂ©pondit :

— Madame Lebeschard sera bien contente de voir Monsieur.

C’était aussi l’opinion de Marlis. Il avait beaucoup d’affection pour madame Lebeschard, et ne demandait mĂȘme qu’à en montrer davantage. Mais il en attendait le moment sans impatience, Ă©tant de ces hommes qui aiment vraiment les femmes : ayant d’elles le goĂ»t sinon profond, du moins naturel et enracinĂ©, ils sont Ă  leur Ă©gard capables de dĂ©sintĂ©ressement. Ils Ă©prouvent un plaisir sincĂšre Ă  se trouver Ă  leurs cĂŽtĂ©s, Ă  les faire parler, Ă  jouir par les yeux de tout ce qu’elles peuvent donner d’honnĂȘte plaisir, par l’esprit de tout ce qui, dans leur esprit, est diffĂ©rent de la logique virile. Enfin ils les aiment comme d’autres aiment les enfants : pour une impression de rajeunissement, de rafraĂźchissement, d’allĂ©gresse : ne leur donneraient-elles que cela, ils continuent de cultiver fidĂšlement leur amitiĂ©. Il se peut toutefois qu’il arrive ensuite autre chose. Alors ils ont Ă  leurs yeux l’excuse — si par hasard leur conscience assez large se soucie d’une excuse, ce qui est rare — de n’y avoir Ă©tĂ© pour rien, ou presque rien. On peut croire que ce sont ceux-lĂ  qui remportent dans leur existence les succĂšs les plus difficiles : aux coquettes il suffit de faire sentir qu’elles sont dĂ©sirables ; parfaitement droites ou plus modestes, les femmes ont besoin de croire qu’il s’agit d’une confiante estime.

Mais de plus, et surtout, peut-ĂȘtre, il y avait une autre chose encore que Marlis savait bien, qu’il savait avec un peu de vanitĂ©, et qui s’était traduite dans la façon mĂȘme dont la servante l’avait accueilli. Pour ce mĂ©nage de petits fonctionnaires il Ă©tait le grand homme, il Ă©tait l’artiste, celui qui d’ordinaire habite un autre monde et en apporte les nouvelles. Il se sentait supĂ©rieur ; cela lui donnait de l’assurance en le disposant Ă  des trahisons Ă©ventuelles. M. Lebeschard, rencontrĂ© quelques annĂ©es auparavant, ne l’intĂ©ressait pas, n’avait rien pour l’intĂ©resser, et Marlis, s’il n’eĂ»t Ă©tĂ© qu’un homme du monde, n’eĂ»t point persistĂ© Ă  frĂ©quenter sa maison. Mais il n’était pas un snob, il Ă©tait un collectionneur. Ayant dĂ©couvert un bijou, il revenait assidĂ»ment contempler le bijou. Et peu importe que dans un magasin on ne puisse tout acheter, ou mĂȘme on ne puisse pour l’instant rien acheter : il arrive qu’un jour l’objet dĂ©sirĂ© soit offert, ou bien qu’on soit plus riche. En tout cas le bijou est là : c’est dĂ©jĂ  une joie d’entrer dans la boutique, et de l’avoir sous les yeux.


 Le bijou vint Ă  lui, les mains tendues. Cela le fit sourire, de penser que son bijou avait des mains, et des pieds pour courir Ă  sa rencontre, et des yeux clairs, des yeux humides et clairs pour le regarder tandis qu’il l’admirait. Il trouva des mots pour le dire : c’était un homme qui avait l’habitude. Et puis il croyait ce qu’il disait. Marlis ne s’imaginait point ĂȘtre amoureux, au fait il ne l’était point : mais il songeait : « Je le deviendrai quand on voudra. »

Toutefois quelque chose dans ces regards-lĂ  lui annonçait : « Non, ce n’est pas pour aujourd’hui. » Il se rĂ©signa fort aisĂ©ment. Une paresse toute spĂ©ciale, une apprĂ©hension que ce qui pourrait ĂȘtre fĂ»t moins doux ou plus fatigant Ă  porter que ce qu’il possĂ©dait — la seule forme de vertu chez ceux qui n’en ont pas — l’empĂȘchaient de s’affliger.

« Et pourtant elle ne peut pas ĂȘtre heureuse », lui soufflait la tentation.

Pour s’affirmer dans cette conviction, Ă  dĂ©faut du mari absent, que d’ailleurs il connaissait bien, il considĂ©rait les entours de ThĂ©rĂšse Lebeschard. Beaucoup, hĂ©las ! beaucoup de jolies femmes peuvent vivre dans la laideur et la vulgarité : il suffit que leur sensibilitĂ© Ă  l’égard des choses extĂ©rieures s’arrĂȘte Ă  leur propre apparence, c’est-Ă -dire Ă  leur toilette. Ce n’était pas le cas pour ThĂ©rĂšse, trop d’indices l’en faisaient certain.

Il Ă©tait de ces hommes que ne choque point une chaise de paille ou mĂȘme le bouquet de fleurs d’oranger gardĂ© sous verre qu’on trouve sur la cheminĂ©e dans quelques logis des humbles : ces choses sont Ă  leur place, elles parlent un langage Ă©loquent, elles impliquent de la beautĂ©, c’est matiĂšre Ă  peinture. Il supportait que les murailles fussent nues, il ne pouvait souffrir qu’elles fussent dĂ©shonorĂ©es par la contrefaçon industrielle de ce qu’il respectait : et M. Lebeschard avait des tableaux ! Il y avait mĂȘme, sur un guĂ©ridon en faux Boule, une statuette polychrome ! Marlis arrĂȘta sa vue sur le seul objet qu’il aimĂąt, le portrait de l’ancĂȘtre.

C’était une dame dĂ©colletĂ©e, arriĂšre-grand’mĂšre de madame Lebeschard. Le corps de sa robe, trĂšs long Ă  la mode du temps, Ă©tait tissĂ© d’un satin gris perle, un de ces satins immortels, d’une teinture si consciencieuse, d’une matiĂšre si solide qu’on les retrouve parfois encore, au fond de quelques armoires de province, aussi somptueux que voici deux siĂšcles. Des papillons nacrĂ©s de blanc translucide, d’émeraude et d’amarante y planaient comme dans un ciel gris, les ailes tendues ; un liserĂ© de dentelle voilait un peu la gorge assez franchement dĂ©couverte, davantage encore que de nos jours. L’ancĂȘtre n’était plus tout Ă  fait jeune alors qu’elle avait posĂ© pour son portrait : cela se pouvait voir aux coins un peu durs de sa bouche, Ă  l’imperceptible empĂątement du cou, que cachait un nƓud lĂ©ger, aĂ©rien, en forme de libellule ; et l’on distinguait dans toute sa personne quelque chose de tranquille, de sĂ»r et d’aimable qui faisait penser Ă  madame Lebeschard elle-mĂȘme : une bourgeoise, non pas une grande dame, une bourgeoise des temps oĂč Chardin, qui ne se croyait qu’un artisan, ne peignait que des bourgeoises : des femmes qui, dans leurs demeures modestes, portaient leurs vertus comme les arbres leurs fruits dans un humble verger ; qui pourtant n’étaient entourĂ©es que de choses dignes d’elles, et dont elles n’avaient hĂ©ritĂ© que pour les transmettre, enrichies de quelques autres, Ă  leur postĂ©rité ; jeunes filles allaient Ă  la messe les yeux baissĂ©s ; jeunes femmes regardaient toutes choses honnĂȘtement, mais sans rougir et sans fausse pudeur, Ă©levaient des enfants, faisaient leurs confitures ; et vers le moment qu’elles allaient devenir des aĂŻeules, appelaient le peintre pour qu’il commĂ©morĂąt leur maturitĂ© dans leur derniĂšre grande toilette, avant le noir et le blanc Ă©ternels que la coutume de leur classe imposerait Ă  leur vieillesse : non par fiertĂ© d’elles-mĂȘmes, mais pour l’honneur de leur race.

— Elle vous ressemble, fit Marlis à demi-voix, elle vous ressemble.

— Vous me l’avez dĂ©jĂ  dit, rĂ©pliqua ThĂ©rĂšse.

Et elle ajouta ingénument :

— Est-ce que c’est de la bonne peinture ? Je ne m’y connais pas.

— Pourquoi vous en inquiĂ©tez-vous ? Pourquoi vous inquiĂ©tez-vous d’une chose dont vous ne pouvez juger par vous-mĂȘme ? Vous aimez ce portrait comme je l’aime, parce qu’il vous ressemble. Cela doit vous suffire
 Non, non, ce n’est pas un Chardin, ce n’est mĂȘme pas d’un bon artiste : tant mieux pour vous, on n’aura jamais ici l’envie de s’en dĂ©faire. Seulement
 seulement on ne saurait le regarder sans une espĂšce d’intĂ©rĂȘt sentimental, parce qu’il fut fait honnĂȘtement. HonnĂȘtement, comprenez-vous, avec le souci de montrer le modĂšle comme il Ă©tait, et pourtant dans ses grands jours, dans sa petite, mais rĂ©elle majesté ; avec la volontĂ© aussi de faire agrĂ©able et de faire clair, mais de ne point pĂ©cher contre les lois du dessin et de la vĂ©ritĂ©. Ailleurs il serait un tableau quelconque, chez un marchand d’antiquitĂ©s quelconque ; je m’en soucierais Ă  peine. Ici, il est bien Ă  sa place, parce qu’il est Ă  vous, parce qu’il rappelle que la petite femme nette et douce qui en hĂ©rita descend d’une famille oĂč, depuis quatre gĂ©nĂ©rations, on a su vivre avec dĂ©cence.

— J’ai souvent pensĂ©, fit ThĂ©rĂšse avec lenteur, j’ai souvent pensĂ© de la mĂȘme maniĂšre. Mais ce n’était pas pour avoir de l’orgueil, au contraire
 Monsieur Lebeschard n’aime pas que j’aime ce portrait, il lui fait des plaisanteries.

— Des plaisanteries ?

— Oh ! rien, dit-elle en rougissant.

Un secret instinct suggĂ©rait Ă  Marlis qu’il avait trouvĂ© la fissure. Il insista :

— Pourquoi ne me dites-vous pas
 ne me dites-vous pas tout ce qui vous intĂ©resse vraiment ? Pourquoi ne me traitez-vous pas comme un ami, comme l’ami ?

— Mais je vous dis tout ! rĂ©pliqua-t-elle sans baisser les cils. Tout ce qui en vaut la peine.

Tout ce qui, au contraire, n’en valait pas la peine. C’est ainsi qu’en jugea Marlis. Non, dĂ©cidĂ©ment, ce n’était pas encore pour aujourd’hui.


A quelque temps de lĂ , au moment de quitter son bureau, M. Alfred Lebeschard, passant devant la table d’un collĂšgue, aperçut dans une sĂ©bile administrative des pains Ă  cacheter. Il y en avait de blancs, il y en avait de rouges, il y en avait de verts, de roses, de violets ; et tout mĂȘlĂ©s ensemble, si divers et gais de couleur, si pareils de taille dans leur exiguĂŻtĂ© circulaire, ils semblaient de minuscules fleurs coupĂ©es touffant dans une corbeille. M. Lebeschard, avec la mine sournoise d’un enfant qui prĂ©pare un tour, en choisit un seul, un rose, puis Ă  l’aide d’une paire de ciseaux le sĂ©para en deux moitiĂ©s demi-lunaires qu’il enferma soigneusement dans son porte-monnaie.

« VoilĂ  bien longtemps, songeait-il en rentrant chez lui, que je n’ai complĂ©tĂ© la toilette de l’ancĂȘtre. »

Ce portrait l’embĂȘtait, l’avait toujours embĂȘtĂ© depuis les premiers jours de leur mariage. Il ne venait pas de lui, il n’était pas « de son cĂŽté ». Dans son cadre d’or terni M. Lebeschard croyait discerner non pas seulement les traits de l’aĂŻeule, mais tous les aĂŻeux de ThĂ©rĂšse Lebeschard nĂ©e Dumesnil, tout ce qui la faisait diffĂ©rente de lui, tout ce qui l’agaçait dans sa tenue, dans sa maniĂšre de concevoir les choses ; il y voyait tous les Dumesnil du passĂ©, et madame Dumesnil sa belle-mĂšre.

Mais voilĂ  justement pourquoi ThĂ©rĂšse Lebeschard tenait Ă  ce portrait ; c’était elle comme elle aurait voulu ĂȘtre, et comme elle ne serait jamais, n’étant qu’une petite bourgeoise dans un siĂšcle oĂč la petite bourgeoise non seulement commence Ă  n’avoir plus sa place, mais ne sait plus bien tenir celle qu’elle garde encore. Car il y fallait de l’abnĂ©gation, et l’espĂšce de gĂ©nĂ©rositĂ©, d’élan, d’allĂ©gresse, qui naissent des familles nombreuses, comme chez les bateliers de la Volga leurs chants sublimes de l’effort en commun : l’esprit d’abnĂ©gation s’est dĂ©gradĂ© en esprit de mĂ©diocrité ; la gĂ©nĂ©rositĂ©, l’élan, l’allĂ©gresse ne sont plus. On eĂ»t bien Ă©tonnĂ© M. Lebeschard si on lui eĂ»t dit que c’était un malheur, un grand malheur, mĂȘme pour lui, de n’avoir point d’enfants ; il Ă©tait bien sĂ»r du contraire : ainsi, venant de loin, venant de haut par comparaison avec son point d’arrivĂ©e, ThĂ©rĂšse savait qu’aprĂšs elle ce serait fini, que de son vivant c’était dĂ©jĂ  fini.

Dans ce petit salon oĂč venait d’entrer son mari, cette toile Ă©tait la seule chose qui parlĂąt de dignitĂ©. Tout le reste, c’était ce qu’on trouve dans les mĂ©nages d’employĂ©s qui n’ont point de passĂ©. Elle s’en apercevait par le sentiment plus que par la raison, d’une façon trĂšs vague, et non pas comme il est Ă©crit ici ; tandis que M. Lebeschard ne s’en doutait point, parce qu’il Ă©tait l’homme de sa situation, et se trouvait bien comme il Ă©tait, oĂč il Ă©tait. M. Lebeschard ne mĂ©prisait pas sa femme, il ne l’estimait ni ne l’aimait non plus : il ne faisait guĂšre de diffĂ©rence entre elle et une autre. C’était un gros homme que sa profession, son origine et ses entours n’avaient point entraĂźnĂ© du cĂŽtĂ© de la dĂ©licatesse, qui jamais n’avait mĂȘme songĂ© qu’il pĂ»t y avoir du plaisir dans la dĂ©licatesse : fort et gai, mais de cette gaĂźtĂ© des adolescents qui volontiers sur les motifs ne sont pas difficiles ; et les adolescents, au surplus, qu’il avait frĂ©quentĂ©s l’étaient peut-ĂȘtre encore moins que d’autres.



 Ayant constatĂ© que sa femme n’était pas encore rentrĂ©e, M. Lebeschard se frotta les mains, mit une chaise contre le mur, au-dessous du tableau, grimpa sur cette chaise, et, tirant de son porte-monnaie les deux moitiĂ©s de pain Ă  cacheter roses, les colla sur la dentelle de la dame, juste Ă  l’endroit oĂč celle-ci dissimulait ce qu’il fallut dissimuler. Ce fut une chose trĂšs pitoyable, trĂšs choquante et laide Ă  voir, mais qui rĂ©jouit M. Lebeschard. D’abord il Ă©tait enclin, comme certains hommes, Ă  Ă©prouver du plaisir dans la brutalitĂ©, et nulle influence n’était venue lui enseigner, quand il en Ă©tait temps encore, que ce plaisir est bas ; mais surtout cette plaisanterie Ă©tait la seule qui pĂ»t faire sortir ThĂ©rĂšse de son Ă©galitĂ© d’humeur, dont il souffrait comme d’un mets toujours le mĂȘme ; et alors la colĂšre de la femme donnait au mari, durant quelques minutes, un motif Ă  l’espĂšce d’agacement sourd que lui inspirait parfois l’idĂ©e qu’elle existait, et qu’elle Ă©tait sa femme.

Comme il se faisait tard il alluma l’électricité ; et, pour que l’éclairage tombĂąt mieux contre les meubles, enleva les abat-jour, dĂšs qu’il entendit dans le vestibule les pas de madame Lebeschard. Elle entra :

— Que de lumiùre ! dit-elle gaüment. Tu es devenu gardien de phare ?

Puis elle distingua, sur la paroi, dans un cadre d’or, l’ancĂȘtre avec son bon sourire, ses yeux clairs, et sa gorge outragĂ©e.

— Tu as recommencé ! dit-elle, les larmes subitement aux cils. Tu as recommencé : c’était bon une fois
 Non, ce n’était pas bon, mĂȘme la premiĂšre fois : c’est stupide, c’est grossier, c’est sale. Mais dix fois ! Et si je ne l’avais pas vu, s’il Ă©tait venu du monde ? Tu sais que cela me fait de la peine.

Elle ajouta :

— C’est parce que tu sais que j’aurais de la peine, que tu l’as fait !

Cette accusation n’était point tout Ă  fait injuste ; cependant elle surprit M. Lebeschard. Il Ă©tait de ces gens qu’amusent les petits chagrins d’autrui, parce qu’ils ne s’imaginent pas que ces chagrins soient tout Ă  fait vĂ©ritables, ne parvenant que difficilement Ă  se figurer que les animaux, les enfants et les femmes ont des sentiments qui comptent. Jamais il ne leur viendrait Ă  l’esprit d’accueillir ces ĂȘtres infĂ©rieurs sur le mĂȘme plan que leur propre personne, et de la sorte ils se persuadent que rien de ce qu’éprouvent ceux-ci ne peut ĂȘtre absolument sĂ©rieux. Sans doute aussi, n’ayant qu’une sensibilitĂ© mĂ©diocre, ils n’estiment le prochain qu’à leur propre mesure. M. Lebeschard avait fait une farce, une farce qu’il avait dĂ©jĂ  faite, et qui lui plaisait par sa rĂ©pĂ©tition mĂȘme. Il ne pouvait croire que sa femme fĂ»t tout Ă  fait fĂąchĂ©e, tout Ă  fait blessĂ©e, et qu’il y eĂ»t de quoi. Cependant il savait bien aussi qu’elle avait raison, et que dans le traitement dont il jouissait d’avoir outragĂ© « l’ancĂȘtre » il y avait de sa part quelque rancune, parce que ThĂ©rĂšse savait bien avoir fait un mariage au-dessous de ses origines, et parfois le laissait voir.

Mais il buta contre l’obstacle, volontairement.

— Moi, dit-il, je trouve qu’elle est beaucoup mieux comme ça, la vieille !

ThĂ©rĂšse regardait toujours les deux moitiĂ©s de pain Ă  cacheter
 Elle se sentait le cƓur gros, comme une petite fille dont un gamin mĂ©chant a fait exprĂšs de tacher la belle robe. Et c’était cela aussi, par-dessus tout le reste : il se mĂȘlait Ă  son amertume indignĂ©e l’horreur de femme et de mĂ©nagĂšre qu’elle Ă©prouvait pour les choses abĂźmĂ©es ou en dĂ©sordre.

— Enlùve-les, dit-elle, je t’en prie !

C’est ici que M. Lebeschard aurait dĂ» cĂ©der. Il y avait dans cette requĂȘte les Ă©lĂ©ments d’un traitĂ©. En faisant lui-mĂȘme disparaĂźtre ces deux souillures malsĂ©antes il ne reconnaissait pas ouvertement qu’il avait eu tort, et on ne le lui demandait point. Mais d’autre part, il accomplissait d’un bon cƓur apparent la seule chose dont il fut priĂ©, et pouvait signer une paix honorable. ThĂ©rĂšse, qui n’y avait peut-ĂȘtre pas songĂ©, lui offrait en tout cas l’occasion de battre en retraite. Par malheur, manquant d’à-propos, il s’obstina :

— Pourquoi faire ? rĂ©pondit-il. Puisque je te dis que je trouve que c’est mieux comme ça.

Ainsi, aprĂšs le premier choc, ils continuaient de s’affronter. Avec la mĂ©moire confuse de mille piqĂ»res lancinantes qu’elle croyait avoir oubliĂ©es, qu’elle avait fait tous ses efforts pour oublier, remontait au cƓur de ThĂ©rĂšse un flot de dĂ©sespoir et de haine : « Ce sera toujours la mĂȘme chose ! Ce sera toujours la mĂȘme chose ! Je serai toujours malheureuse ! »

— C’est bien ! fit-elle, en serrant les lùvres.

Elle mit une chaise contre le mur et monta dessus, son mouchoir Ă  la main. Mais elle n’atteignait que difficilement la place dont elle voulait arracher les souillures, eut peur de tomber, se raccrocha maladroitement Ă  un coin du cadre. Le clou de suspension, mal fixĂ© dans le plĂątras du mur, s’ébranla sous les secousses, et tout s’écroula.

— Ah ! fit-elle, d’un grand cri.

Elle s’était rattrapĂ©e Ă  la paroi, et demeurait tremblante.

— Tu ne t’es pas fait de mal ? demanda M. Lebeschard, sachant qu’elle n’en avait point.

Elle ne le regardait pas.

— Le portrait, cria-t-elle, le portrait est crevé !

La toile, rencontrant Ă  faux le dossier de la chaise, s’était dĂ©chirĂ©e, juste au cou, Ă  l’endroit ou brillait le bel insecte ailĂ©, moiré ; et l’ancĂȘtre gisait, avec un grand trou noir dans sa gorge claire.

— Ce n’est pas moi, dit son mari. Tu me rendras cette justice que ce n’est pas moi !

— Je ne te pardonnerai jamais ! rĂ©pliqua ThĂ©rĂšse.

Elle sentait qu’elle avait le droit de ne point pardonner : il est dans la nature humaine de ne pas excuser les fautes dont il semble qu’on soit responsable, alors que c’est un autre qui vous les fit commettre.


La mĂ©saventure du tableau ne laissa que de faibles souvenirs dans l’esprit de M. Lebeschard. Ce portrait lui Ă©tait indiffĂ©rent, plutĂŽt hostile, et mĂȘme il s’estimait en somme assez heureux de ne le plus voir, d’autant plus que, selon lui, il n’était nullement responsable de l’accident qui l’en dĂ©barrassait. Il le porta dans le vestibule, retournĂ© contre la muraille ainsi qu’il convient pour les toiles qui ont Ă©prouvĂ© un malheur, et, n’y pensant plus, il ne lui entra pas dans la tĂȘte que sa femme y pĂ»t songer davantage.

Son impression, c’était que la vie conjugale avait repris, qu’elle Ă©tait la mĂȘme qu’auparavant, la mĂȘme qu’elle avait toujours Ă©tĂ©. Par nature, en effet, il ne se montrait pas difficile sur ce qui peut s’appeler la vie conjugale : ayant des tendances Ă  la confondre avec la vie de mĂ©nage. Pourvu que les choses fussent en place, pourvu qu’on respectĂąt ses habitudes et qu’on le laissĂąt parler quand il avait envie de parler, il n’en demandait pas davantage. Se suffisant Ă  lui-mĂȘme, il exigeait peu de lui : aussi croyait-il qu’il exigeait peu des autres, et devait ĂȘtre, au bout du compte, facile Ă  vivre et bon diable. Si on lui eĂ»t affirmĂ© qu’il vivait dans un drame et que, dans ce drame, c’était l’existence mĂȘme de son mĂ©nage et son honneur d’époux qui se jouaient, M. Lebeschard fĂ»t tombĂ© des nues : car la scĂšne Ă©tait muette, et il n’avait pas coutume d’interroger le silence, ni de s’en inquiĂ©ter.

ThĂ©rĂšse le dĂ©testait. Elle le dĂ©testait froidement, rĂ©solument, avec la mĂȘme dĂ©cision qu’elle avait mise, durant dix ans de mariage, Ă  se dire qu’elle serait une Ă©pouse fidĂšle et qu’elle accepterait son sort comme on doit l’accepter, comme le temps qu’il fait, la fortune qu’on n’a pas et les enfants, si Dieu vous en envoie ; comme le malheur aussi de n’en point avoir, ce qui lui paraissait beaucoup plus pĂ©nible. Elle n’avait jamais prononcĂ©, en songeant Ă  elle-mĂȘme, le grand mot de puretĂ©, ne mettant d’emphase ni dans ses pensĂ©es ni dans ses paroles. On lui avait enseignĂ© que la puretĂ© est la vertu des saintes, elle ne se croyait pas une sainte. Mais elle avait toujours gardĂ© un idĂ©al de propretĂ©. Il y a les choses qui se font et les choses qui ne se font pas ; et celles-ci, pour les femmes qui mĂ©ritent ce nom, Ă©tant innombrables, avaient continuĂ© de lui paraĂźtre horribles.


— 
 Non, maman, dit ThĂ©rĂšse Ă  madame Dumesnil, on ne peut pas vivre avec cet homme-là !

Ce n’était pas la premiĂšre fois que sa mĂšre entendait ces paroles. Quand leurs filles sont heureuses les mĂšres ne l’apprennent guĂšre que par le silence, ou par l’impression grandissante qu’elles ont d’ĂȘtre nĂ©gligĂ©es, par mille petites choses, des dĂ©tails presque insignifiants, pourtant cruels un peu, qui rĂ©vĂšlent que la chair de leur chair, et leur fille, c’est-Ă -dire l’ĂȘtre au monde qu’elles avaient cru rendre le plus semblable Ă  elles-mĂȘmes et modeler Ă  leur image, a cessĂ© de parler comme elles parlaient, de penser comme elles pensaient, pour penser et pour parler comme celui qu’elles aiment. C’est l’inĂ©vitable adaptation, la fusion de deux cƓurs et de deux existences dans le bonheur conjugal ; et cela ne va point sans souffrance pour celle qui donna son enfant au nouveau venu. Elle est forcĂ©e de se souvenir qu’elle l’a donnĂ©e, donnĂ©e Ă  jamais, sans restrictions, sans conditions. C’est une des crises suprĂȘmes de sa vie. Il en est qui ne peuvent accepter leur sort, et c’est ici la cause, sans doute, des innombrables plaisanteries, des rĂ©criminations injurieuses qui furent dirigĂ©es, Ă  toutes les Ă©poques et dans toutes les littĂ©ratures, contre les belles-mĂšres. Il ne faudrait pas croire, en effet, que seuls les Français en aient le privilĂšge. Une propriĂ©tĂ©, la plus chĂšre, a changĂ© de mains, une propriĂ©tĂ© fut ravie Ă  son premier possesseur naturel : les anciens ne l’ont pas mieux supportĂ©, les primitifs ne le supportent pas mieux que les modernes et les civilisĂ©s. Et c’est mĂȘme une affaire de civilisation, d’éducation, d’empire sur soi assez difficile Ă  conquĂ©rir, que d’apprendre Ă  se rĂ©signer. Les mĂšres qui se rĂ©signent savent qu’elles doivent s’estimer heureuses prĂ©cisĂ©ment quand on ne leur dit rien ; que si l’on vient Ă  elles, c’est prĂ©cisĂ©ment que cela va mal, et qu’alors elles ont pour devoir de n’avoir pas l’air d’écouter !

De n’avoir pas l’air d’écouter, car bien souvent la plaignante leur en voudrait plus tard d’avoir Ă©tĂ© entendue. Quelques jours Ă  peine, mĂȘme parfois quelques heures seulement s’écoulent, et si on lui rappelait sa plainte, la jeune femme ouvrirait des yeux Ă©tonnĂ©s : elle ne sait plus de quoi il est question. Il faut mĂȘme Ă©viter en gĂ©nĂ©ral le pĂ©rilleux Ă©cueil de la tentative de rĂ©conciliation : car presque toujours les choses s’arrangent toutes seules, et elles se fussent compliquĂ©es si on eĂ»t essayĂ© de les arranger. La mĂšre de ThĂ©rĂšse savait tout cela. Elle Ă©tait d’une Ă©poque oĂč les femmes se piquaient par-dessus tout d’avoir « du jugement », mot qui a presque entiĂšrement perdu, pour nos contemporains, le sens qu’elles y attachaient, que d’antiques traditions leur enseignaient Ă  y attacher. Nous l’avons remplacĂ© par celui de « tact » qui n’a pas tout Ă  fait la mĂȘme signification. Avant tout le tact est chose mondaine : le « jugement » de nos grand’mĂšres comportait le sens de la place qu’il convient de faire Ă  l’autoritĂ© morale, dans toutes les affaires qui touchent Ă  la direction de la famille, Ă  l’honneur de la famille. C’était l’esprit de gouvernement : la notion ne s’en est pas affaiblie que dans les familles.

Seulement, cela peut aussi ĂȘtre sĂ©rieux. Telle est la grave question qui se pose au moment de ces petites crises conjugales : est-ce une comĂ©die, est-ce vraiment un drame ? Les chances de ce cĂŽtĂ© sont infiniment moindres, et cependant il est bien rare qu’une longue expĂ©rience y soit trompĂ©e. Il y a la rĂ©pĂ©tition des plaintes et des griefs, il y a l’apprĂ©ciation du caractĂšre mĂȘme du mari, il y a enfin cette intuition qui manque rarement Ă  l’amour maternel.

— 
 Ma mùre, on ne peut pas vivre avec cet homme-là !

Cet homme ! Le mot que les femmes ne prononcent qu’aux instants oĂč leur remontent au cƓur la vieille peur, la vieille haine qui habitĂšrent de toute Ă©ternitĂ© entre les sexes. Et si laid, si triste, quand les femmes l’appliquent Ă  leur mari ! Cependant la mĂšre de ThĂ©rĂšse l’avait dĂ©jĂ  entendu, elle se souvenait peut-ĂȘtre, l’ayant profĂ©rĂ©, d’avoir oubliĂ© qu’elle l’eĂ»t jamais profĂ©rĂ©. Mais aujourd’hui elle sentait une rancune plus profonde, elle devinait plus d’amertumes accumulĂ©es. Madame Dumesnil ne voulait pas qu’un abĂźme se fĂ»t creusĂ©, infranchissable, entre une fille telle que la sienne et le mari de cette fille. Il ne devait pas y avoir d’abĂźme infranchissable : il y avait elle, il y avait son influence, il y avait son autoritĂ© pour le combler. Pourtant ce furent sa tendresse, sa tristesse, son angoisse qui parlĂšrent d’abord, en dĂ©pit d’elle :

— Ma pauvre enfant, tu ne l’aimes plus ?


— MĂšre, rĂ©pondit ThĂ©rĂšse rudement, vous savez bien que je ne l’ai jamais aimé ! Quand on me l’a fait Ă©pouser, j’ai cru que je pourrais l’aimer : c’était ce que vous m’aviez appris. J’avais dix-huit ans, je ne savais que ce que vous m’aviez fait croire : qu’on aime toujours son mari. Mais c’était impossible, mais tout nous sĂ©parait, et vous n’avez pu l’ignorer.

— On finit par aimer son devoir ! dit sa mùre.

— Non, rĂ©pliqua ThĂ©rĂšse, on le fait, et ce n’est pas la mĂȘme chose. Je l’ai fait tout entier, je l’ai fait comme je savais, d’aprĂšs vous, que je devais le faire : sans paraĂźtre montrer que ce n’était que l’accomplissement d’un devoir. Si l’on m’en avait montrĂ© de la reconnaissance ! Mais quel est le bien que j’en ai retiré ? Qu’est-ce qui me reste de ces dix ans de jeunesse sacrifiĂ©e ? Oh ! maman, maman, il y a des femmes qui sont heureuses !

— Qu’est-ce que ça signifie ? demanda la mùre de sa voix la plus sùche.

Elle ne voulait pas s’attendrir.

— Il y a des femmes qui sont heureuses, rĂ©pĂ©tait ThĂ©rĂšse, lamentablement. Je voudrais ĂȘtre heureuse ! Ce n’est pas possible que je ne connaisse pas le bonheur. Je voudrais m’en aller, m’en aller


— OĂč ? OĂč sont tes ressources, oĂč est ton avenir ? Qu’est-ce que tu veux faire dans la vie, et de ta vie ?

— Je veux ĂȘtre heureuse ! dit encore ThĂ©rĂšse, comme un petit enfant douloureux.

Elle se sentit tout Ă  coup attirĂ©e par deux bras tremblants, passionnĂ©s, dessĂ©chĂ©s, liĂ©e d’une caresse immense, ineffable, comme si ces bras l’eussent enlacĂ©e pour la derniĂšre fois, Ă  l’heure de la mort.

— Tu ne voudrais pas me causer ce chagrin-lĂ , d’ĂȘtre heureuse ?
 Ma petite ! Ma pauvre petite !

Les larmes maintenant coulaient sans se cacher des deux vieux yeux gris sur les deux vieilles joues. ThérÚse embrassa ces joues en sanglotant.

— Maman ! Oh ! maman ! pleurait-elle.

— Il faut prier, dit encore la mùre.

— Prier ? fit ThĂ©rĂšse, sans comprendre.

Et elle fut stupĂ©faite de ne pouvoir comprendre, stupĂ©faite et comme Ă©pouvantĂ©e. Elle Ă©tait d’une piĂ©tĂ© naturelle et acquise, d’une piĂ©tĂ© d’enfance, et toutefois n’arrivait pas Ă  concevoir que dans son cas il y eĂ»t une possibilitĂ© de consolation dans la priĂšre. Elle ne pouvait pas demander par la priĂšre d’aimer son mari puisqu’il lui semblait qu’elle fĂ»t incapable de l’aimer, que ce serait horrible de l’aimer, le plus grand malheur ! Et elle ne pouvait pas demander autre chose. Autre chose : quoi ? Toujours le bonheur. Ce qui est dĂ©fendu.

— Il faut faire tout ce qui se doit, conclut madame Dumesnil, sans insister.

Tout ce qui se doit, c’était l’ensemble, le total de ce qu’elle avait appris Ă  sa fille Ă  respecter et Ă  pratiquer. On impose plus aisĂ©ment un ensemble qu’une rĂšgle plus ou moins dĂ©finie, portant sur un seul point. Et l’ensemble forme un bloc solide, impĂ©nĂ©trable. Il pĂšse de tout son poids, on ne discute plus. On ne saurait quelle chose discuter.

— Oui, maman ! fit ThĂ©rĂšse avec soumission.

Elle avait retrouvĂ© son obĂ©issance de petite fille, et puis
 et puis elle se sentait elle-mĂȘme si peu capable d’aspirations trop vagues Ă  une rĂ©alitĂ©. On venait de lui montrer les barriĂšres, mais quoi ? Elle avait toujours su que les barriĂšres existent, et craignait qu’au delĂ  tout soit terrible. Un enfant, dans une cour triste, Ă  qui l’on dit : « C’est lĂ  que tu dois t’amuser. » Il s’ennuie : Ă  travers les murs il entend les bruits du dehors, les pulsations de la vie dans les artĂšres d’une grande citĂ©, les chars qui passent allant il ne sait oĂč, mais sans doute vers la joie, vers tout ce qu’il ignore et dont il rĂȘve. Un jour quelqu’un laisse la porte ouverte : cela ne fait qu’accroĂźtre sa mĂ©lancolie, la doubler du regret que cette porte soit ouverte, car jamais il ne parviendra Ă  trouver en lui-mĂȘme l’audace de la franchir : il aurait trop peur ! Si par hasard pourtant il avançait de quelques pas, le seul appel d’une voix connue, de la voix qui l’a mis lĂ , lĂ  oĂč il est, le ferait bien vite reculer
 et il refermerait lui-mĂȘme la porte. Pour qu’il osĂąt se risquer, s’échapper pour quelques heures ou pour toujours, il faudrait un tentateur, quelqu’un qui murmurĂąt Ă  ses oreilles : « Viens donc, viens ! Moi, je connais les routes, et c’est trĂšs beau. »

Les rĂȘves de ThĂ©rĂšse ne lui dĂ©signaient pas d’objet ; elle n’apercevait personne pour lui faire franchir la porte.


Ce fut trĂšs innocemment qu’elle envoya quelques jours plus tard un tout petit mot Ă  Marlis : « Il est arrivĂ© un accident au tableau, Ă  notre tableau. Vous seriez si gentil de venir voir le malade ! » C’était en toute sincĂ©ritĂ© une consultation qu’elle demandait, pas autre chose. L’absence du portrait faisait sur la muraille un trou dont elle ne pouvait se consoler, il lui semblait qu’elle Ă©tait plus seule, toute abandonnĂ©e. Il y avait aussi ses instincts, ses habitudes de bonne mĂ©nagĂšre. Un meuble brisĂ©, elle l’eĂ»t fait porter le jour mĂȘme chez le petit Ă©bĂ©niste du voisinage. Pour l’accident de l’aĂŻeule, elle ne connaissait pas de mĂ©decin : il devait y avoir un mĂ©decin.

— Je vous adresserais bien au pĂšre Chappuis, lui dit Marlis. C’est le roi des rentoileurs, le magicien de la restauration : il ne donne un coup de pinceau de lui qu’à la derniĂšre extrĂ©mitĂ©. Mais il serait inabordable. Votre tableau n’est pas d’un maĂźtre et vous n’ĂȘtes pas un vieux client : je prĂ©vois une rĂ©ception qui vous dĂ©couragerait. Allez plutĂŽt chez Charlet : il est adroit, il travaille assez vite. Il vous arrangera ça.

— Vous ĂȘtes sĂ»r ? demanda ThĂ©rĂšse.

— Mais oui, tout Ă  fait sĂ»r. Dire que la voilĂ  inquiĂšte comme pour un enfant !
 Il vous arrangera ça, j’ai vu des toiles plus abĂźmĂ©es. C’est une toute petite opĂ©ration — un traitement, pas mĂȘme une opĂ©ration. Pauvre petite ancĂȘtre ! Elle a Ă©tĂ© blessĂ©e bien prĂšs du cƓur
 Comment est-ce donc arrivé ?

Son intĂ©rĂȘt Ă©tait sincĂšre : la vue d’une toile mutilĂ©e le faisait souffrir. ThĂ©rĂšse expliqua. Elle ne dit pour commencer que ce qu’elle avait dĂ©cidĂ© qu’elle dirait. C’était elle qui avait tirĂ© maladroitement sur le clou de suspension
 Et Ă  mesure qu’elle parlait sa rancune lui revenait plus amĂšre, presque aussi neuve. Oui, c’était elle, mais ce n’était pas sa faute !

— C’est monsieur Lebeschard
 C’est monsieur Lebeschard.

Elle avoua tout le reste, et ses yeux brillaient de colĂšre, avec une larme aux cils.

— Pauvre petite fille ! dit tout à coup Marlis, pauvre petite fille !

ThĂ©rĂšse Ă©prouva un petit choc de surprise, pas davantage. Elle Ă©tait un peu choquĂ©e que le peintre l’appelĂąt « pauvre petite fille ». Cette familiaritĂ© lui sembla inattendue et singuliĂšre, elle n’y Ă©tait point accoutumĂ©e. Mais Marlis Ă©tait lancĂ©, il continua. Enfin il avait la confidence des rancƓurs, de la misĂšre intime qui troublaient l’existence de cette jeune femme si simple — si simple et si charmante ! Enfin ils mettaient ensemble le pied sur le mĂȘme sentier, ce sentier que tant de femmes distinguent tout de suite, ne perdent jamais de vue, et dont celle-ci avait toujours paru ignorer mĂȘme l’existence. Il dit qu’il Ă©tait lĂ , lui, pour l’écouter, pour la plaindre, pour la consoler.

— Oui, oui ! faisait vaguement ThĂ©rĂšse.

Marlis n’est pas un homme indĂ©licat, il est aussi trĂšs prudent. Comment se fit-il que soudain ThĂ©rĂšse comprit ? Elle comprit et tomba des nues. Marlis ! M. Marlis ! Elle ne s’abandonna point Ă  de grandes gestes ni Ă  de solennelles protestations : elle reparla du portrait, tout bonnement.

— Vous ne m’avez donc pas entendu ? insista le peintre. Vous ne sentez donc pas que je suis votre ami, votre grand ami ?

— Mais oui, rĂ©pondit-elle, je le sais bien, monsieur Marlis, que vous ĂȘtes mon ami, depuis longtemps !

Comme le sens du mot changeait, d’elle Ă  lui ! Il en fut dĂ©contenancĂ©. Pour ThĂ©rĂšse, elle n’éprouvait nul trouble, aucune Ă©motion, mais au contraire une grande envie de rire, son premier accĂšs de gaĂźtĂ© depuis des semaines. Marlis ? Voyons, elle le connaissait : il Ă©tait M. Marlis qui venait, depuis tant d’annĂ©es, s’asseoir dans ce petit salon et causer agrĂ©ablement. Et il lui faisait pressentir qu’il souhaitait devenir son amant ! MĂȘme les plus honnĂȘtes femmes ont pensĂ© Ă  l’amant, ThĂ©rĂšse y avait pensé : mais prĂ©cisĂ©ment comme Ă  l’inconnu, comme Ă  la magie de l’inconnu, Ă  un rĂȘve, Ă  un idĂ©al qui tomberait du ciel et ne ressemblerait Ă  rien de ce qu’elle avait connu jusqu’ici sur la terre : Marlis, qu’elle connaissait, ce vieux Marlis !

Marlis n’était ni vieux, ni jeune : il se trouvait mĂȘme Ă  l’ñge oĂč les hommes sont le plus dangereux ; mais il Ă©tait « de la maison ». Elle s’était trop habituĂ©e Ă  lui. Il n’avait pas prĂ©vu cet Ă©cueil.

— Allez voir Charlet, dit-il, dĂ©pitĂ©, allez voir Charlet ! Vous avez bien notĂ© son adresse ?

« Monsieur Marlis, songeait encore ThĂ©rĂšse aprĂšs son dĂ©part. Mon Dieu, que c’est drĂŽle ! »


Un matin, prenant la toile avec elle, elle se fit conduire en fiacre rue de Vaugirard.

Franchissant une porte cochĂšre, elle dĂ©couvrit un lieu qui lui sembla d’une douceur inattendue.

C’était comme un grand jardin dans lequel, par hasard, il aurait poussĂ© des maisons : lĂ©gers ateliers de brique et de verre qui tous avaient conservĂ© leurs tonnelles de verdure, avec des glycines, des chĂšvrefeuilles, des lierres qui retombaient sur une petite porte Ă  claire-voie, peinte en vert, resserrĂ©e encore par l’envahissement de ces plantes grimpantes, et portant un numĂ©ro. Une ruche de peintres et de sculpteurs ? Un couvent n’aurait pas Ă©tĂ© plus paisible. On n’entendait rien, sinon tout au bout, Ă  la hauteur des premiĂšres feuilles dans les grands arbres, le chant d’un piano qui jouait un air de Grieg, mĂ©lancolique, intime comme une mĂ©lodie lĂ©gendaire ; et ce vieux piano mĂȘme, soigneusement visitĂ© par l’accordeur, mais si faible, extĂ©nuĂ©, n’avait pas plus de sonoritĂ© qu’un clavecin. L’existence de ThĂ©rĂšse s’était tout entiĂšre Ă©coulĂ©e en province quand elle Ă©tait jeune fille, et, depuis son mariage, dans un de ces milieux parisiens qui sont le plus dĂ©sespĂ©rĂ©ment dĂ©pourvus de couleur et d’harmonie. Elle n’avait aucune idĂ©e de ces demeures de la rive gauche, abris d’artistes, Ă  qui la fortune ne sourit pas encore, ou ne sourira plus, mais oĂč le travail patient, l’obligation de ne pas troubler le voisin dans l’exercice d’une profession considĂ©rĂ©e comme noble, entretiennent une paix singuliĂšre, car elle n’est pas celle de la vertu, et nulle rĂšgle, nul maĂźtre ne l’imposent. ThĂ©rĂšse eut quelque hĂ©sitation avant de frapper Ă  la porte qu’on lui avait dĂ©signĂ©e ; elle Ă©tait presque Ă©mue. Un jeune homme vint ouvrir.

— Monsieur Charlet ? demanda-t-elle.

— C’est moi, madame.

Le restaurateur de tableaux montrait une figure Ă©trangement pĂąle et trĂšs maigre, deux yeux ardents dont les prunelles semblaient avoir empruntĂ© leur couleur Ă  un vieux cadre de chĂȘne oĂč des parcelles d’or resteraient attachĂ©es. Il leva un peu, en saluant, une main longue et frĂȘle que la lumiĂšre du dehors rendit translucide.

— J’ai apportĂ© ce tableau qui a eu un malheur, un grand malheur ! fit ThĂ©rĂšse. C’est le portrait d’une aĂŻeule. Il est perdu, n’est-ce pas ? On ne peut le rĂ©parer ?

— Si, madame, rĂ©pondit le restaurateur, il n’y a qu’à coller du papier fort du cĂŽtĂ© de la peinture, en ayant soin de bien rejoindre les morceaux dĂ©chirĂ©s. Ensuite, du cĂŽtĂ© de la vieille toile, il faut quelquefois gratter longtemps, arracher le chanvre fil Ă  fil. AprĂšs ça, il n’y a plus qu’à remettre une toile neuve
 Par bonheur celle-ci est du dix-huitiĂšme siĂšcle, elle est prĂ©parĂ©e avec un enduit minĂ©ral rouge : je crois que je pourrai l’enlever d’un coup, et il n’y aura plus qu’à reporter la peinture sur le chĂąssis neuf, en faisant des raccords au pinceau sur les dĂ©chirures.

C’est ainsi qu’il expliquait, lent et mĂ©ticuleux, les procĂ©dĂ©s de son art fait de minuties prĂ©cieuses, et tout son atelier, sa personne mĂȘme, reflĂ©taient des habitudes de scrupule excessif, une propretĂ© passionnĂ©e, comme dans un bĂ©guinage flamand. Il vivait dans cette lumiĂšre du nord, claire et froide, au milieu des tableaux revernis ; et ses traits, ses paroles nettes et mesurĂ©es, ressemblaient Ă  ces tableaux.

— Que c’est joli ! que c’est joli, chez vous ! fit ThĂ©rĂšse presque inconsciemment.

C’est parfois une bĂ©nĂ©diction qu’un peu d’inexpĂ©rience. Quelques-unes de ces toiles eussent fait sourire Marlis ; mais ThĂ©rĂšse jouissait avec ingĂ©nuitĂ© de ces images qui contaient des histoires.

Placés sur des chevalets épars, les tableaux restaurés illuminaient la piÚce.

Il y avait une NativitĂ© d’un primitif italien. Dans une grange assez vaste, qui servait d’étable, on voyait le bƓuf et l’ñne. DerriĂšre eux un paysage fuyait Ă  perte de vue, avec une riviĂšre, des rochers, des forteresses, des bĂȘtes qui paissaient. La Vierge avait une figure longue, un peu pĂąle, le nez bien droit ; saint Joseph Ă©tait un bon vieux, le menton en galoche. Tous deux adoraient l’enfant JĂ©sus, qui suçait son pouce, et le calme Ă©tait si grand que deux lĂ©zards, cramponnĂ©s au mur, ne bougeaient pas.

Plus loin, c’était un portrait de l’école de M. Ingres. Une demoiselle, la taille sous les bras, portait du bout de ses doigts, couverts de mitaines trop larges, une toute petite toque, chargĂ©e d’une plume d’autruche immense. Ses cheveux s’aplatissaient en bandeaux, elle avait des yeux trop grands, des sourcils qui continuaient l’attache de son nez si hardiment qu’ils Ă©voquaient l’idĂ©e de deux arches de pont ; sa pĂąleur Ă©tait distinguĂ©e ; et l’on demeurait certain, rien qu’à la regarder, que son Ă©ducation Ă©tait accomplie, et qu’elle savait par cƓur son catĂ©chisme et ses sous-prĂ©fectures.

Il y en avait, il y en avait sur les quatre cimaises. Un mamelouk, debout sur son cheval au galop, brandissait une tĂȘte coupĂ©e. Une dame en deuil recevait une lettre et mettait la main sur son cƓur. Une bergĂšre, des roses dans les cheveux, s’asseyait par terre pieds nus, mais dans une robe de satin de cinquante louis, tandis qu’un bel adolescent, en cravate Ă  la Colin, lui montrait un Ă©tourneau. Et toutes ces effigies, lavĂ©es, nettoyĂ©es, frottĂ©es d’un enduit plus transparent que le verre, Ă©clataient, beaucoup plus neuves que le jour oĂč l’artiste avait mis sa signature au bas du tableau.

— Que c’est beau ! fit ThĂ©rĂšse ardemment. Est-ce que c’est de vous ?

Le pauvre restaurateur sourit faiblement. Il aurait bien voulu, lui aussi, Ă©crire son nom sur une toile, mais il Ă©tait nĂ© avec une maladie de cƓur qui ne pardonne pas. Il n’avait vĂ©cu jusqu Ă  ce jour qu’en prenant soin de lui comme d’un objet fragile, avait pris ce mĂ©tier parce qu’il n’exige point d’effort ni de vigueur physiques, seulement de la dĂ©licatesse, et lui permettait de rester Ă  l’abri dans cet atelier comme une pauvre bĂȘte blessĂ©e qui se cache et que les dangers de l’extĂ©rieur achĂšveraient. Il avouait tout cela, infiniment timide, et pourtant si confiant. Confiant comme un enfant qui se rapproche instinctivement des femmes, par faiblesse et par besoin de protection.

— Ainsi, dit-elle, vous ĂȘtes peintre, et vous ne pouvez plus peindre ! Ils sont si gais les peintres, surtout ceux qui font du paysage : l’un de ceux-lĂ , un ami, me disait


— Vous avez un ami peintre ? demanda vivement le restaurateur de tableaux.

— Mais oui, fit-elle d’une voix trĂšs calme et de ce ton glacĂ© que prennent les femmes pour bien marquer « qu’il n’y a rien » : Marlis : le connaissez-vous ? Il me parle souvent de ses courses Ă  travers champs, du plaisir de saisir un effet de lumiĂšre, de la joie qu’il Ă©prouve Ă  trouver la mise en place d’un motif.

— Il a du talent, Marlis !

Et, dans la voix devenue sĂšche, passa un peu, un rien, de cette jalousie subite qu’éprouvent les hommes timides pour les hardis et les heureux qui savent intĂ©resser et retenir celles qui leur plaisent, jalousie plus variĂ©e, plus nuancĂ©e, plus puĂ©rile aussi que chez la femme, qui comprend et sent plus profondĂ©ment, d’ordinaire, la jalousie physique : qu’un homme, qui n’a pas de droit sur elle, dĂ©sapprouve les simples amitiĂ©s, les plus innocentes conversations, lui paraĂźt toujours Ă©tonnant.

Alors ThérÚse fut à la fois surprise et flattée.

— Vous n’ĂȘtes pas marié ? demanda-t-elle, sans savoir pourquoi.

Ou plutĂŽt elle commençait Ă  souhaiter des confidences, Ă©prouvant comme une langueur compatissante, une sympathie trĂšs douce, et qui lui semblait si peu dangereuse !

— MariĂ©, moi ? Oh ! non
 Et je crois bien que vous ĂȘtes la premiĂšre femme qui entre ici depuis que ma mĂšre n’y vient plus, ajouta-t-il en rĂȘvant. On a des clients, en gĂ©nĂ©ral, mais pas de clientes


— Votre mùre ne vient plus ?

— Depuis deux ans. Elle s’est tuĂ©e Ă  me faire vivre. Il paraĂźt que ma vie est un miracle. J’aurais dĂ» mourir tout petit, tout petit : elle m’a sauvĂ© cent fois, et elle y a gagnĂ© de mourir avant moi
 Quand elle vivait, je sortais encore un peu. Par les beaux jours elle m’accompagnait, me surveillait ; j’ai fait du paysage, j’ai vu des champs, des bois
 j’ai mangĂ© des omelettes Ă  la campagne. Aujourd’hui ces omelettes m’apparaissent comme un bonheur impossible, quelque chose comme un voyage en Italie, du rĂȘve, de la beautĂ©. Maintenant que ma mĂšre n’est plus lĂ , j’ai comme peur. C’est elle qui me dĂ©fendait. Vous ne vous moquez pas ?

Il regardait la bouche un peu frĂ©missante de ThĂ©rĂšse, ses yeux sincĂšres, pleins de lueurs qui ne s’éteignaient que pour se rallumer, et qui parfois s’attendrissaient. Il le savait bien, qu’elle ne se moquait pas, il en Ă©tait sĂ»r.

— Vous voyez bien, dit-elle, comme rĂ©pondant Ă  une pensĂ©e, que je ne me moque pas. Je m’étonne seulement
 Je m’étonne que seul, libre, indĂ©pendant, car c’est l’avantage des mĂ©tiers comme le vĂŽtre, l’indĂ©pendance, et ce qui les rend si enviables, vous n’ayez pas rencontrĂ© une amie, une petite jeune amie, ou une bonne vieille amie, qui vous rende un peu de ces joies sans scandale


— Que vous en parlez Ă  votre aise ! C’est trĂšs compliquĂ©, tout cela ! Il y a le dĂ©sir, qu’attendent toutes les femmes comme un hommage dont elles se contentent presque toutes ; il y a l’amour, auquel rĂȘvent peut-ĂȘtre les solitaires comme moi : et l’amitiĂ©, la divine amitiĂ© se trouve alors perdue dans les complications et les malentendus. Un homme qui a plus de cƓur que de sens est un malheureux : les femmes le mĂ©prisent


— Quelle erreur, quelle folie ! protesta ThĂ©rĂšse avec une conviction, une vĂ©hĂ©mence subite. La plupart des femmes ne cherchent que cela, une amitié 

Ah ! oui, oui, lui soufflait un dĂ©mon secret, un ami, rien qu’un ami, sans la tromperie dĂ©finitive et sans le mal : de quoi oublier sa solitude, l’affreuse solitude Ă  deux de son mariage ! Et d’ailleurs elle ne parlait toujours, n’est-ce pas, que gĂ©nĂ©ralement. Il n’était question ni d’elle ni de lui : de tout le monde. Mais le restaurateur eut bientĂŽt un gentil sourire, un sourire d’enfant joyeux, un peu malin.

— Eh bien, dit-il, puisque vous ĂȘtes si convaincue, essayons
 Oh ! c’est une grande prĂ©tention, et je vous demande mille fois pardon si elle vous offense. Si je pouvais vous rencontrer, au grand air, devant de jolies choses : pourquoi pas ? C’est vous qui l’avez dit, pourquoi pas ?

— Jeudi, rĂ©pliqua ThĂ©rĂšse sans y penser, je dois aller dĂ©jeuner chez une parente, Ă  Poissy.

C’est ainsi qu’elle fut entraĂźnĂ©e. Il lui sembla qu’elle n’avait fait qu’obĂ©ir Ă  une innocente association d’idĂ©es : on lui parlait campagne, elle avait rĂ©pondu « Poissy », involontairement. Le restaurateur de tableaux s’empara de l’aveu :

— Si vous vouliez
 Vous feriez votre visite pas trop longue et vous me donneriez un peu du reste de votre aprĂšs-midi : il y a de si beaux paysages, dans cette vallĂ©e de la Seine ! Deux heures, deux heures seulement pour vous les montrer et pour me souvenir avec vous, me souvenir du temps oĂč j’étais encore un peintre. Vous voulez ? Dites que vous voulez bien.

ThérÚse ne répondit pas.

— Je serai devant l’église de Poissy jeudi Ă  deux heures, dĂ©cida le restaurateur de tableaux comme si tout Ă©tait convenu.


Ne pas aller Ă  Poissy Ă©tait pour ThĂ©rĂšse la chose la plus simple du monde, et la plus droite. Le fait est qu’elle y alla. Elle s’en Ă©tait donnĂ© cent excuses : elle avait bien le temps d’écrire Ă  sa parente pour l’avertir que sa visite Ă©tait remise ; il valait mieux la prĂ©venir la veille seulement pour que celle-ci n’eĂ»t pas la possibilitĂ© d’insister
 Et la veille, elle avait laissĂ© passer l’heure du courrier.

— Que te voilĂ  rose et fraĂźche, dit la cousine Brochard en regardant ThĂ©rĂšse, assise en face d’elle Ă  table. Et ThĂ©rĂšse rougit de plaisir.

— C’est que je me trouve toujours mieux le matin, dit-elle. Il paraĂźt que les neurasthĂ©niques ne sont pas comme moi : je les plains, c’est le plus joli moment de la journĂ©e, on espĂšre qu’il arrivera des choses. Le soir, on est déçue, ou fatiguĂ©e. Alors il faut ĂȘtre une grande dame, et s’arranger pour rester belle aux lumiĂšres ; je ne suis pas une grande dame.

La cousine hocha la tĂȘte. Elle avait vieilli tout doucement ; les nuits et les jours, les matins et les soirs lui Ă©taient devenus indiffĂ©rents, Ă©gaux. Toutes les heures alors conduisent Ă  la mort


— Tu es jeune, dit-elle tendrement. Il faut profiter de la jeunesse, mon enfant.

— Ah ! fit ThĂ©rĂšse, profiter de sa jeunesse, ce n’est qu’un mot : le bonheur vient des autres, et ils ne vous le donnent pas. On n’a pas le droit de le chercher, on ne peut pas choisir !

Et en mĂȘme temps elle se disait : « On ne doit pas chercher le bonheur : mais un instant d’oubli, de consolation sans pĂ©ché ?
 Il est une heure, une heure un quart. S’il Ă©tait venu ?
 Mais il n’est pas venu. C’est impossible, je ne lui ai rien dit. Pourtant, s’il Ă©tait lĂ , et s’il repartait ? »

Alors elle avoua la vérité, une partie de la vérité, pour ne pas mentir, et tromper cependant.

Elle conta l’histoire du tableau, du tableau gĂątĂ© qu’elle avait portĂ© chez un restaurateur. Et elle devait Ă©courter sa visite, reprendre le train pour savoir Ă  Paris si le malheur Ă©tait rĂ©parable.

Sa cousine la plaignit, en lui rendant sa liberté.

Et M. Charlet Ă©tait lĂ , devant l’église ! Elle le reconnut Ă  peine : il avait un feutre noir, une cravate bleue Ă  pois blancs, nouĂ©e « à l’artiste », un complet gris, des souliers jaunes, sa figure animĂ©e semblait plus jeune, et quand il vit arriver ThĂ©rĂšse il eut un sourire Ă  la fois rapide et soumis, un sourire d’enfant Ă  qui on a promis quelque chose, et qui le reçoit.

Il lui tendit les mains, il voulut lui dire qu’elle Ă©tait bonne, qu’elle Ă©tait dĂ©licieuse


— Je retournais Ă  Paris, expliqua ThĂ©rĂšse, simplement.

Il l’accompagna jusqu’à la gare trùs proche.

— Deux heures, fit-il, je ne vous demande que deux heures : le temps de vous montrer ce beau point de vue d’Orgeval, et je vous ramùne à Villennes pour le train de quatre heures et demie.

ThérÚse hésitait encore.

Le chauffeur d’une vieille auto de louage, devant la station, reconnut le peintre :

— Bonjour, monsieur Charlet, vous voilà donc revenu dans nos pays ?

Il ouvrait sa portiĂšre.

— Non, prononça Charlet, pas aujourd’hui. Nous prendrons l’autobus, madame et moi


Et cette dĂ©licatesse acheva de conquĂ©rir ThĂ©rĂšse. Elle eĂ»t Ă©prouvĂ© quelque rĂ©pugnance Ă  partager avec lui une voiture particuliĂšre : la promiscuitĂ© mĂȘme de l’autobus la rassurait.

En vingt minutes, la patache grinçante les conduisit au sommet de la butte d’Orgeval. Ils descendirent, et Charlet fit prendre Ă  ThĂ©rĂšse un sentier Ă  travers champs.

— Regardez ! dit-il, tout à coup.

Sous leurs yeux un champ de blĂ©s mĂ»rs, entourĂ© de pommiers, s’effondra, d’une coulĂ©e si abrupte qu’on le perdait de vue aprĂšs les premiers Ă©pis, qu’on ne pouvait rien distinguer de ce cĂŽtĂ© du vallon, tandis que l’autre se redressait en pente un peu plus douce, mais surplombĂ© par d’autres collines plus hautes, boisĂ©es d’arbres sombres. Toute cette Ă©troite couture de la terre chantait une gloire vĂ©gĂ©tale. Sous le soleil d’étĂ©, qui traversait un air humide et scintillant, le vert gorgĂ© d’eau d’une prairie, un vert lumineux, excessif, Ă©tait une Ă©meraude enchĂąssĂ©e dans le bronze de grands bosquets plus ternes. Mais dans ces bosquets mĂȘmes des centaines de nuances se dĂ©gradaient, depuis des bleus profonds, qui creusaient des cavernes d’ombre, jusqu’à des sommets oĂč s’exaltait la joie claire et toute fraĂźche de leurs jeunes rameaux. Dans cette avalanche de frondaisons un antique village dormait, tellement silencieux que cette Ɠuvre des hommes semblait morte, tandis que la nature insensible frissonnait d’une activitĂ© perpĂ©tuelle.

— Voilà, dit Charlet à voix presque basse, voilà ! Ça c’est un paysage pour peintres.

— Un paysage pour peintres ? demanda ThĂ©rĂšse, sans comprendre.

— Oui, parce que tout s’y ramasse, tout s’y compose. C’est assez petit, pourtant trĂšs grand, divers et variĂ©. C’est un tableau. Un tableau pour nous, comme nous peignons maintenant.

— C’est beau ! fit ThĂ©rĂšse, sĂ©rieusement.

— C’est beau
 Mais pourtant !
 Venez voir encore.

Par d’autres sentiers, ils gagnĂšrent les crĂȘtes qui dominent la vallĂ©e de la Seine.

Une petite chapelle, dont les tuiles ont pris la teinte du vieil or, accuse les premiers plans ; et tout de suite, dans un abĂźme oĂč la contemplation Ă©perdue s’égare, s’épand une plaine presque sans bornes. Elle est immense, mais on la devine peuplĂ©e d’hommes ; des citĂ©s, des clochers, des bourgades sĂšment son pelage diaprĂ© de taches blanches et d’éclats cuivreux. Le grand fleuve qui la traverse, paisible, assoupi, d’un gris bleu, semble l’Ɠil de cette large terre majestueuse, oĂč les cĂ©rĂ©ales, mises en gerbes, s’alignent en quinconces rĂ©guliers. Mais Ă  l’extrĂȘme horizon d’autres collines montent dans un brouillard cendrĂ©, d’un bleu intense, avec quelque chose d’apaisĂ©, de fĂ©minin, de passionnĂ©, comme un autre regard qui serait venu de l’infini et de l’illimitĂ©.

— Et ça, dit Charlet, c’est infaisable, parce que c’est encore plus beau, parce que c’est sublime, et parce que c’est
 c’est littĂ©raire ! Tout ce qui est trop grand, maintenant, pour nous autres peintres, nous disons que c’est de la littĂ©rature ! Et c’est pourtant ce que les vieux peintres mettaient dans leurs fonds : des clochers, des villages, des navires, des ponts et des fleuves
 Il y a eu un peintre, cependant, de nos jours, SĂ©gantini, qui a peint l’immensité : mais peut-ĂȘtre que, lui aussi, c’était un littĂ©rateur ! Je l’aime avec inquiĂ©tude, jalousie et timiditĂ©.


C’est ainsi que s’écoulĂšrent les minutes, puis les heures, Charlet, fidĂšle au pacte, ne parlant que de son art et de ses souvenirs. ThĂ©rĂšse ne comprenait pas toujours, et s’intĂ©ressait parce que cela l’intĂ©ressait. Au fond, rien ne l’intĂ©ressait qu’elle, ThĂ©rĂšse, sa propre vie, et la vie de l’homme qui marchait Ă  ses cĂŽtĂ©s ; mais elle Ă©tait flattĂ©e qu’il la prĂźt pour confidente.

La pente rapide d’un chemin ombragĂ© les conduisit Ă  Villennes. Charlet proposa qu’avant de partir on allĂąt goĂ»ter Ă  l’Auberge du Sophora.

La guinguette champĂȘtre, adossĂ©e Ă  une Ă©glise romane dont la pierre prenait au soleil couchant une couleur rose pĂąle, s’abrite sous un vieux cĂšdre qui lui a donnĂ© son nom botanique, bizarre et un peu ridicule. Mais l’arbre gĂ©ant demeurait sublime au-dessus des tĂȘtes ; on dirait qu’il est fait de bronze vivant ; des ramiers sauvages roucoulaient tendrement dans son obscure gravitĂ©. Une servante blonde, dont les yeux Ă©taient hardis, apporta la thĂ©iĂšre, le lait, un chanteau de pain bis, du beurre. Charlet s’occupait des moindres dĂ©sirs de ThĂ©rĂšse.

« Comme il est doux ! songeait ThĂ©rĂšse Ă©mue. Comme il a l’air heureux que je sois un peu gourmande. Il ne pense qu’à moi, non Ă  lui. »

Elle se trompait lĂ©gĂšrement. Il avait seulement les cĂąlines maniĂšres des enfants fragiles qu’on a toujours entourĂ©s de soins mĂ©ticuleux. Deviennent-ils un instant attentifs Ă  ce qui n’est pas eux, ils tĂ©moignent des mĂȘmes soins, par souvenir et par imitation : le froid, le chaud, une jaquette mise ou enlevĂ©e, un breuvage trop glacĂ©, un fruit pas assez mĂ»r, ils pensent Ă  tout parce qu’on les accoutuma d’y penser pour leur propre personne. ThĂ©rĂšse en profitait, et ce qui n’était qu’habitude lui paraissait dĂ©licatesse. Nul jusqu’ici n’avait eu pour elle ces attentions
 Soudainement un rire sonore, un peu voulu, un peu malsonnant, partit de la table voisine. Une belle fille rose et naturellement fraĂźche, pourtant fardĂ©e, Ă  laquelle son voisin parlait dans le cou, levait la tĂȘte en arriĂšre pour rire plus fort, montrant deux rangĂ©es de dents lumineuses.

— Elle est jolie, dit ThĂ©rĂšse indulgemment.

Et elle avoua :

— Voulez-vous que je vous dise ? C’est une chose pour laquelle nous, les femmes Ă  vertu, les femmes Ă  prĂ©jugĂ©s, nous envierons toujours les hommes : ces compagnes passagĂšres, qui ne laissent pas de regrets, Ă  qui l’on ne demande pas plus que ce qu’elles donnent.

Charlet secoua la tĂȘte.

— Comme vous vous trompez, madame et mon amie, fit-il gentiment. Ces personnes disent tout dans un mot, dans un rire. Il n’y a pas de mystĂšre en elles, donc pas de rĂȘve. Ce sont les coquelicots du bord de la route. Il faut les regarder, non pas les cueillir. Ils se faneraient dans la main.

« Il n’a pas dit un mot de moi, pensa ThĂ©rĂšse, et c’est Ă  moi qu’il compare tout le reste. Mon Dieu ! que la vie pourrait ĂȘtre bonne ! Et pourquoi ne le serait-elle pas, ainsi, rien qu’ainsi ? »

Au retour, dans le train, elle garda un silence dont Charlet ne songea guÚre à la tirer. Ils savouraient de la douceur. A la gare Saint-Lazare le peintre proposa seulement :

— Je ne vous reconduis pas. C’est vous qui allez me reconduire
 N’avez-vous pas dit à votre parente que vous aviez rendez-vous pour voir votre tableau, votre pauvre tableau ? Il ne faut pas mentir.

Ni l’un ni l’autre, en effet, ne pouvaient se rĂ©soudre Ă  se quitter. Toutefois, quand ils furent dans l’atelier, un embarras les prit de se retrouver lĂ , justement parce qu’à cette heure ils s’y sentaient plus intimes.

— Voulez-vous que je vous montre encore quelque chose ? demanda-t-il, comme on offre un jouet pour tenter et pour retenir.

Ce fut, parmi les cadres retournĂ©s, une peinture assez vaste, dont les couleurs avaient quelque chose de triomphal et de bondissant. Vers des noces voluptueuses, ThĂ©tis, couronnĂ©e de corail, traĂźnĂ©e dans un grand coquillage de nacre par des sirĂšnes, des tritons, des hommes qui finissaient en poissons, aux Ă©paules nues tannĂ©es par le soleil et la mer, s’en allait sur des flots d’écume. Elle Ă©tait nue, et la rondeur grasse de ses genoux, les pointes roses qui fleurissaient sa gorge, Ă©taient comme un aveu de dĂ©sir, l’offre de toutes les joies surhumaines que peut offrir le corps d’une dĂ©esse.

— Ce n’était pas un pĂ©chĂ©, dans ce temps-lĂ , l’amour ? — murmura ThĂ©rĂšse. Une joie parmi les autres joies ?

— Un pĂ©ché ? interrogea le peintre sans comprendre.

Il n’avait jamais envisagĂ© l’amour de ce point de vue : c’était pour lui un fait terrible, exceptionnel, d’un autre monde ; non pas un pĂ©chĂ©.

Il se rapprocha de ThĂ©rĂšse qui sentit dans ses cheveux, sur sa nuque, un petit souffle oppressĂ©. Il lui avait pris les mains, la contemplait profondĂ©ment, s’emparait d’elle par les yeux, avec plus d’angoisse encore que de dĂ©sir. L’émotion fut trop forte, il sentit — hĂ©las ! qu’il connaissait bien cette souffrance ! — une aiguille cruelle qui lui traversait le cƓur. Puis la couleur revint Ă  ses joues, il fut un homme Ă©perdu de dĂ©sirs. Mais ThĂ©rĂšse dĂ©jĂ  s’était arrachĂ©e de ses mains.

— Restez ! supplia-t-il.

— Il est tard, trùs tard
 Il faut que je m’en aille.

— Mais vous reviendrez ?

— Il le faut bien : pour le tableau.

— Ah ! le tableau
 Dùs demain, aprùs-demain.

— Enfin, bientĂŽt, dit ThĂ©rĂšse.


Elle avait pris la fuite, elle avait parfaitement conscience d’avoir pris la fuite : derniĂšre ressource, et si lĂąche ! Comment, en si peu de temps ? Une telle emprise d’un homme dont elle ne connaissait rien ? Mais c’était justement la cause de sa faiblesse : elle avait cru entrer dans un nouvel univers ; on est sans force contre ce qu’on ne connaĂźt pas : « Huit jours, se promit-elle seulement. J’attendrai huit jours ; et je reviendrai pour le tableau : n’est-ce pas indispensable ? Naturel et indispensable ? »

Elle n’allait pas plus loin, ne voulait mĂȘme pas envisager la possibilitĂ© d’aller plus loin ; et pourtant voilĂ  que tout Ă  coup, pour la premiĂšre fois, sa vie lui paraissait pleine, pleine comme son cƓur qui Ă©clatait ! Il y aurait dans sa vie quelque chose — un secret, quel mot magique, un secret ! — quelque chose tout Ă  fait diffĂ©rent du reste, de mystĂ©rieux, de prĂ©cieux : il y aurait une amitiĂ©. C’était cela, une amitiĂ© dans un monde tout neuf, hors de tout ce qui Ă©tait son mĂ©nage, ses entours, son mari, de tout ce qui l’excĂ©dait, de tout ce qui lui semblait l’ennui, la fadeur, la brutalitĂ©, la mĂ©diocritĂ©, le nĂ©ant. Et personne jamais ne saurait, personne qu’elle et lui. Elle entrerait dans un fĂ©erique jardin de confidences et de dĂ©licatesses, dont elle seule connaĂźtrait la porte, dont elle seule aurait la clef. Ce serait dĂ©licieux : dans une autre existence, une autre ThĂ©rĂšse, la vraie, qui regarderait l’ancienne Ă  toutes les heures du jour, Ă  toutes les heures tristes, dĂ©courageantes ou vides, et lui dirait pour la consoler : « Tout cela n’existe pas, tout cela n’est rien. Encore un peu de temps et je t’emmĂšnerai : tu verras ! »

C’était une romance, rien qu’une romance : les femmes chastes ne se mĂ©fient pas des romances, et pourtant c’est par ce dĂ©tour de sentiment qu’elles se trouvent subitement, sans armes, livrĂ©es au dĂ©mon de la sensualitĂ©. L’instinct, le pur instinct, la petite bĂȘte sauvage qui dormait en elles s’éveille, bondit, et ne trouve plus d’obstacles : la romance, la naĂŻve et innocente romance les a doucement abattues sans mĂȘme qu’elles s’en doutent. Elles succombent sur un champ de lys.

Pour ThĂ©rĂšse, la semaine qui coula en Ă©paissit la jonchĂ©e, l’odeur en devint plus voluptueuse et plus entĂȘtante. Comment avait-elle trouvĂ© le courage, l’autre jour, de s’arracher Ă  la joie, Ă  l’extase, Ă  la vie ? Elle ne se le demandait pas, elle ne l’avait pas fait exprĂšs. Elle avait fui parce qu’elle Ă©tait femme. Et maintenant elle ne voulait plus penser Ă  ce qui arriverait plus tard, quoi que ce fĂ»t, parce qu’elle Ă©tait femme. ThĂ©rĂšse ne voyait lĂ  nulle contradiction. Elle Ă©tait heureuse, heureuse ! Elle avait dĂ©couvert le bonheur, le bonheur tel qu’elle le portait en elle, et ne dĂ©sirait pas davantage — mais ne se doutait point que, pour garder ce bonheur, elle consentirait avec simplicitĂ©, peut-ĂȘtre mĂȘme sans remords, Ă  tous les sacrifices si quelqu’un exigeait ces sacrifices. En attendant, elle marchait au rythme d’une mĂ©lodie sublime qu’elle seule entendait, et qui lui gonflait la poitrine, comme le vent du triomphe le sein des Victoires antiques.

M. Lebeschard fut le seul Ă  ne point s’apercevoir qu’il y eĂ»t dans sa femme quelque chose de changé : car ThĂ©rĂšse ne le dĂ©testait plus. Elle considĂ©rait son mari, non pas avec la rĂ©signation contrainte ou l’amer dĂ©dain qu’elle avait Ă©prouvĂ©s, suivant les moments, Ă  le sentir diffĂ©rent d’elle, sur un plan plus bas, mais avec une sorte d’affection diffuse. Elle l’aimait Ă  cette heure comme elle aimait le reste de l’humanitĂ©, les chiens, les chats, les mouches qui bourdonnaient contre la vitre : tout cela Ă©tait beau et harmonieux. Non, M. Lebeschard ne s’en aperçut point : ce qu’il a d’esprit a toujours Ă©tĂ© ailleurs. Mais la servante elle-mĂȘme, Ă©tonnĂ©e, murmurait : « Madame est bien gaie. » Pour la mĂšre de ThĂ©rĂšse, elle ne dit rien, parce que ThĂ©rĂšse ne lui fit aucune confidence : mais ce fut justement ce qui l’inquiĂ©ta.

— Cela va mieux avec ton mari, n’est-ce pas ? demanda-t-elle, jetant la sonde.

— Oui, maman, rĂ©pondit sa fille d’un air vague.

— Ces petites crises de mĂ©nage s’arrangent toutes seules, je te l’avais bien dit.

— N’est-ce pas, maman


Et madame Dumesnil hochait la tĂȘte.

Le jour arriva, le jour qu’elle s’était fixĂ©, et vers lequel allait son Ăąme ! DĂšs l’aube elle s’éveilla pour songer : « C’est le jour : c’est le jour ! » puis retomba dans un demi-sommeil languide, plein de rĂȘveries confuses, oĂč elle se voyait sur un ocĂ©an chimĂ©rique, Ă  cĂŽtĂ© de ThĂ©tis, dans la conque de ThĂ©tis, conduite vers la joie par des tritons musculeux. M. Lebeschard, avant d’aller au bureau, prit comme tous les matins son cafĂ© au lait dans la salle Ă  manger. S’il eĂ»t Ă©tĂ© plus subtil ou moins indiffĂ©rent, Ă  voir sa femme en face de lui, muette, le buste allongĂ©, les yeux ailleurs, le regardant sans le voir, l’ayant supprimĂ© de sa pensĂ©e, ou veillant seulement pour savoir quand il serait parti, il eĂ»t pensé : « Il y a quelque chose ! » Mais il Ă©tait aussi loin de ThĂ©rĂšse que ThĂ©rĂšse de lui. Il plia soigneusement son journal pour le terminer dans la rue, et sortit sans prononcer un mot. C’était son habitude quand les choses allaient Ă  sa guise : elles allaient, donc il n’avait rien Ă  dire. C’était son habitude et ce fut son erreur. Peut-ĂȘtre, de sa part, eĂ»t-il suffi d’un mot pour rompre le charme, rappeler Ă  sa femme les mille liens qu’avait créés Ă  son insu la vie conjugale : « Cet homme est pourtant ton mari ; entre vous il n’y a rien eu encore de grave, aucun mystĂšre, nulle dissimulation. » Mais il partit


Alors ThĂ©rĂšse s’habilla. Toute cette longue semaine elle avait mĂ©ditĂ© bien des fois sur la toilette qu’elle ferait, ce matin d’entre les matins : dans de telles occasions la femme la plus simple ne saurait perdre de vue une chose si essentielle. Mais elle s’était juré : « Je lui apparaĂźtrai telle que la premiĂšre fois. Il ne faut pas qu’il puisse croire que je me suis souciĂ©e de me montrer Ă  lui autrement, et mieux, et dans d’autres intentions que le jour oĂč le hasard m’a menĂ©e chez lui. » Elle se l’était jurĂ©, et tint parole. Mais il y a cent façons pour une femme de faire la mĂȘme toilette, de soigner sa coiffure, mĂȘme d’employer la poudre de riz ; et il y a les gants, les souliers, la voilette, tout ce qui restitue, par sa fraĂźcheur, de la fraĂźcheur Ă  l’ensemble. Un jour de bataille, le soldat endosse l’uniforme qu’il portait la veille, mais non pas de la mĂȘme maniĂšre. Tout ce qu’il possĂšde lui semble prĂ©cieux sachant qu’il marche Ă  la mort. Il en va de mĂȘme pour une femme qui, pour la premiĂšre fois, court Ă  l’inconnu de l’amour.


 Tout Ă©tait achevé ; Ă  son tour ThĂ©rĂšse quitta la maison. Enfin, enfin ! Dans quelques minutes, dans une demi-heure
 Elle se hĂątait vers la rue de Vaugirard comme les oiseaux volent au nid, sans rien observer, croirait-on, mais par la ligne la plus droite et la plus courte, et ne voyant plus rien qu’un but lumineux. Le ciel lui sembla gai, lĂ©ger, plus frais et pur qu’il n’avait jamais Ă©tĂ© depuis son enfance, ses premiĂšres annĂ©es d’enfance, les seules heureuses. Le sol Ă©tait sec et doux Ă  la fois sous ses talons, elle n’y marchait point, il la portait comme une nuĂ©e. Dans la cour du Louvre des pigeons planaient. Avec eux toute son Ăąme passionnĂ©e tournoya trĂšs haut, elle eĂ»t cru pouvoir les suivre, elle n’avait plus de poids. Le bonheur, le bonheur ! C’était ça, le bonheur
 Elle allait aimer, on allait l’aimer, elle en Ă©tait sĂ»re. Qu’est-ce que son cerveau, son cƓur, tout son ĂȘtre allait sentir ? Qu’est-ce que c’est qu’un amant ?

Le mot apparut brusquement au fond de sa conscience, prononcĂ© par la petite bĂȘte sauvage Ă©veillĂ©e en elle. Et ThĂ©rĂšse ne s’arrĂȘta pas, ne retourna point sur ses pas, n’eut mĂȘme pas un frĂ©missement, une hĂ©sitation : ce ne serait pas un amant comme ceux des autres femmes, cela ne ressemblait Ă  rien de ce qui peut arriver aux autres femmes, puisqu’elle Ă©tait elle et non pas une autre. Ainsi la pudeur, la vertu, la crainte salutaire de l’inconnu, l’horreur du mensonge, le culte enracinĂ© du devoir et de la propretĂ© morale, rien de tout cela ne pouvait plus l’arrĂȘter. Elle n’était pas coupable, non, elle n’était pas coupable. La faute, le crime, ce qui est dĂ©fendu enfin, c’est le pĂ©chĂ©, et le pĂ©chĂ©, c’est le dĂ©sir ; le pĂ©chĂ© c’est la sensualitĂ©. ThĂ©rĂšse n’éprouvait aucun dĂ©sir, ThĂ©rĂšse se croyait, Ă  cette heure mĂȘme encore, dĂ©pourvue de toute sensualitĂ©. Elle allait seulement, de toute son Ăąme, vers un homme trĂšs bon, trĂšs doux, infiniment respectueux, plus faible qu’elle — et c’est ce qui la rassurait — un homme qui, diffĂ©rent des autres hommes, ne lui avait rien demandĂ©, ne lui avait pas mĂȘme pris un baiser, un homme qui Ă©tait l’idĂ©al justement parce que, le connaissant Ă  peine, elle pouvait se le figurer exactement selon ses souhaits les plus intimes et en apparence les plus innocents. Elle ne se doutait pas qu’elle fĂ»t sans force, elle ne se doutait pas qu’il ne dĂ©pendait que de lui qu’elle tombĂąt dans ses bras. Sans le savoir, en huit jours, elle s’était effrĂ©nĂ©e.

ThĂ©rĂšse franchit la porte cochĂšre, pĂ©nĂ©tra dans cet ermitage paisible, en reconnut tous les traits, les petits toits vitrĂ©s, les arbres, les dalles de l’allĂ©e, l’odeur du jardin humide, la petite claire-voie peinte en vert, les glycines. Elle tira un verrou qui rĂ©sista


Alors, levant les yeux, elle aperçut un petit bout de carton fixé par quatre pointes de tapissier dans la palissade. Cinq mots y étaient écrits :

Fermé pour cause de décÚs.

Quoi ? quoi ? Quel dĂ©cĂšs ? Qui donc Ă©tait mort ? Ce n’était pas ? Non, c’est impossible, ces choses-là ? Ça n’arrive pas comme ça ! Puisqu’elle, ThĂ©rĂšse, vivait. Puisqu’elle avait rattachĂ© toute sa vie Ă  la vie de cet homme, de cet homme dont la porte fermĂ©e lui jetait brutalement cette menace absurde, ces mots invraisemblables. C’était un autre, qui Ă©tait mort. Mais lui, voyons, ne pouvait pas mourir.

Elle courut chez le concierge, Ă  l’entrĂ©e de cette rue d’ateliers, de cette villa d’artistes.

— Monsieur Charlet ? dit-elle.

— Le restaurateur de tableaux ? fit le concierge. Il est mort, le pauvre garçon. On l’a trouvĂ© dans son lit, tout froid, l’autre matin.

— Il a souffert, il a appelĂ©, il a crié ? demanda ThĂ©rĂšse, Ă©perdue.

Elle ajouta :

— Il a demandé  quelqu’un ?

Il lui paraissait hors de toute possibilitĂ© qu’il ne l’eĂ»t pas appelĂ©e, elle. Elle qui avait vĂ©cu en lui, projetĂ© en lui toutes ses pensĂ©es.

— Mais non, madame, mais non, fit l’homme tout Ă©tonnĂ©. — Puisque je vous dis qu’on l’a trouvĂ© mort. C’est ma femme qui est venue le matin pour faire son mĂ©nage. On l’a enterrĂ© il y a trois jours. Il disait bien comme ça, souvent, qu’il Ă©tait condamnĂ©. Il avait une maladie qui ne pardonne pas