LE PORTRAIT
ââMadame Lebeschard reçoit-elleâŻ? interrogea le peintre Marlis.
Il avait des yeux trĂšs vifs, cĂąlins, comme habituĂ©s Ă boire amoureusement les paysages, et ses cheveux drus grisonnaient plus que sa barbe, quâil portait courte, taillĂ©e en pointe, Ă la maniĂšre de quelques artistes et de certains Anglais intellectuels.
Le mĂ©nage Lebeschard ne possĂ©dait quâune servante. Elle rĂ©pondit :
ââMadame Lebeschard sera bien contente de voir Monsieur.
CâĂ©tait aussi lâopinion de Marlis. Il avait beaucoup dâaffection pour madame Lebeschard, et ne demandait mĂȘme quâĂ en montrer davantage. Mais il en attendait le moment sans impatience, Ă©tant de ces hommes qui aiment vraiment les femmes : ayant dâelles le goĂ»t sinon profond, du moins naturel et enracinĂ©, ils sont Ă leur Ă©gard capables de dĂ©sintĂ©ressement. Ils Ă©prouvent un plaisir sincĂšre Ă se trouver Ă leurs cĂŽtĂ©s, Ă les faire parler, Ă jouir par les yeux de tout ce quâelles peuvent donner dâhonnĂȘte plaisir, par lâesprit de tout ce qui, dans leur esprit, est diffĂ©rent de la logique virile. Enfin ils les aiment comme dâautres aiment les enfants : pour une impression de rajeunissement, de rafraĂźchissement, dâallĂ©gresse : ne leur donneraient-elles que cela, ils continuent de cultiver fidĂšlement leur amitiĂ©. Il se peut toutefois quâil arrive ensuite autre chose. Alors ils ont Ă leurs yeux lâexcuse â si par hasard leur conscience assez large se soucie dâune excuse, ce qui est rare â de nây avoir Ă©tĂ© pour rien, ou presque rien. On peut croire que ce sont ceux-lĂ qui remportent dans leur existence les succĂšs les plus difficiles : aux coquettes il suffit de faire sentir quâelles sont dĂ©sirablesâŻ; parfaitement droites ou plus modestes, les femmes ont besoin de croire quâil sâagit dâune confiante estime.
Mais de plus, et surtout, peut-ĂȘtre, il y avait une autre chose encore que Marlis savait bien, quâil savait avec un peu de vanitĂ©, et qui sâĂ©tait traduite dans la façon mĂȘme dont la servante lâavait accueilli. Pour ce mĂ©nage de petits fonctionnaires il Ă©tait le grand homme, il Ă©tait lâartiste, celui qui dâordinaire habite un autre monde et en apporte les nouvelles. Il se sentait supĂ©rieurâŻ; cela lui donnait de lâassurance en le disposant Ă des trahisons Ă©ventuelles. M. Lebeschard, rencontrĂ© quelques annĂ©es auparavant, ne lâintĂ©ressait pas, nâavait rien pour lâintĂ©resser, et Marlis, sâil nâeĂ»t Ă©tĂ© quâun homme du monde, nâeĂ»t point persistĂ© Ă frĂ©quenter sa maison. Mais il nâĂ©tait pas un snob, il Ă©tait un collectionneur. Ayant dĂ©couvert un bijou, il revenait assidĂ»ment contempler le bijou. Et peu importe que dans un magasin on ne puisse tout acheter, ou mĂȘme on ne puisse pour lâinstant rien acheter : il arrive quâun jour lâobjet dĂ©sirĂ© soit offert, ou bien quâon soit plus riche. En tout cas le bijou est lĂ Â : câest dĂ©jĂ une joie dâentrer dans la boutique, et de lâavoir sous les yeux.
⊠Le bijou vint Ă lui, les mains tendues. Cela le fit sourire, de penser que son bijou avait des mains, et des pieds pour courir Ă sa rencontre, et des yeux clairs, des yeux humides et clairs pour le regarder tandis quâil lâadmirait. Il trouva des mots pour le dire : câĂ©tait un homme qui avait lâhabitude. Et puis il croyait ce quâil disait. Marlis ne sâimaginait point ĂȘtre amoureux, au fait il ne lâĂ©tait point : mais il songeait : «âŻJe le deviendrai quand on voudra.âŻÂ»
Toutefois quelque chose dans ces regards-lĂ lui annonçait : «âŻNon, ce nâest pas pour aujourdâhui.âŻÂ» Il se rĂ©signa fort aisĂ©ment. Une paresse toute spĂ©ciale, une apprĂ©hension que ce qui pourrait ĂȘtre fĂ»t moins doux ou plus fatigant Ă porter que ce quâil possĂ©dait â la seule forme de vertu chez ceux qui nâen ont pas â lâempĂȘchaient de sâaffliger.
«âŻEt pourtant elle ne peut pas ĂȘtre heureuseâŻÂ», lui soufflait la tentation.
Pour sâaffirmer dans cette conviction, Ă dĂ©faut du mari absent, que dâailleurs il connaissait bien, il considĂ©rait les entours de ThĂ©rĂšse Lebeschard. Beaucoup, hĂ©lasâŻ! beaucoup de jolies femmes peuvent vivre dans la laideur et la vulgarité : il suffit que leur sensibilitĂ© Ă lâĂ©gard des choses extĂ©rieures sâarrĂȘte Ă leur propre apparence, câest-Ă -dire Ă leur toilette. Ce nâĂ©tait pas le cas pour ThĂ©rĂšse, trop dâindices lâen faisaient certain.
Il Ă©tait de ces hommes que ne choque point une chaise de paille ou mĂȘme le bouquet de fleurs dâoranger gardĂ© sous verre quâon trouve sur la cheminĂ©e dans quelques logis des humbles : ces choses sont Ă leur place, elles parlent un langage Ă©loquent, elles impliquent de la beautĂ©, câest matiĂšre Ă peinture. Il supportait que les murailles fussent nues, il ne pouvait souffrir quâelles fussent dĂ©shonorĂ©es par la contrefaçon industrielle de ce quâil respectait : et M. Lebeschard avait des tableauxâŻ! Il y avait mĂȘme, sur un guĂ©ridon en faux Boule, une statuette polychromeâŻ! Marlis arrĂȘta sa vue sur le seul objet quâil aimĂąt, le portrait de lâancĂȘtre.
CâĂ©tait une dame dĂ©colletĂ©e, arriĂšre-grandâmĂšre de madame Lebeschard. Le corps de sa robe, trĂšs long Ă la mode du temps, Ă©tait tissĂ© dâun satin gris perle, un de ces satins immortels, dâune teinture si consciencieuse, dâune matiĂšre si solide quâon les retrouve parfois encore, au fond de quelques armoires de province, aussi somptueux que voici deux siĂšcles. Des papillons nacrĂ©s de blanc translucide, dâĂ©meraude et dâamarante y planaient comme dans un ciel gris, les ailes tenduesâŻ; un liserĂ© de dentelle voilait un peu la gorge assez franchement dĂ©couverte, davantage encore que de nos jours. LâancĂȘtre nâĂ©tait plus tout Ă fait jeune alors quâelle avait posĂ© pour son portrait : cela se pouvait voir aux coins un peu durs de sa bouche, Ă lâimperceptible empĂątement du cou, que cachait un nĆud lĂ©ger, aĂ©rien, en forme de libelluleâŻ; et lâon distinguait dans toute sa personne quelque chose de tranquille, de sĂ»r et dâaimable qui faisait penser Ă madame Lebeschard elle-mĂȘme : une bourgeoise, non pas une grande dame, une bourgeoise des temps oĂč Chardin, qui ne se croyait quâun artisan, ne peignait que des bourgeoises : des femmes qui, dans leurs demeures modestes, portaient leurs vertus comme les arbres leurs fruits dans un humble vergerâŻ; qui pourtant nâĂ©taient entourĂ©es que de choses dignes dâelles, et dont elles nâavaient hĂ©ritĂ© que pour les transmettre, enrichies de quelques autres, Ă leur postĂ©ritĂ©âŻ; jeunes filles allaient Ă la messe les yeux baissĂ©sâŻ; jeunes femmes regardaient toutes choses honnĂȘtement, mais sans rougir et sans fausse pudeur, Ă©levaient des enfants, faisaient leurs confituresâŻ; et vers le moment quâelles allaient devenir des aĂŻeules, appelaient le peintre pour quâil commĂ©morĂąt leur maturitĂ© dans leur derniĂšre grande toilette, avant le noir et le blanc Ă©ternels que la coutume de leur classe imposerait Ă leur vieillesse : non par fiertĂ© dâelles-mĂȘmes, mais pour lâhonneur de leur race.
ââElle vous ressemble, fit Marlis Ă demi-voix, elle vous ressemble.
ââVous me lâavez dĂ©jĂ dit, rĂ©pliqua ThĂ©rĂšse.
Et elle ajouta ingénument :
ââEst-ce que câest de la bonne peintureâŻ? Je ne mây connais pas.
ââPourquoi vous en inquiĂ©tez-vousâŻ? Pourquoi vous inquiĂ©tez-vous dâune chose dont vous ne pouvez juger par vous-mĂȘmeâŻ? Vous aimez ce portrait comme je lâaime, parce quâil vous ressemble. Cela doit vous suffire⊠Non, non, ce nâest pas un Chardin, ce nâest mĂȘme pas dâun bon artiste : tant mieux pour vous, on nâaura jamais ici lâenvie de sâen dĂ©faire. Seulement⊠seulement on ne saurait le regarder sans une espĂšce dâintĂ©rĂȘt sentimental, parce quâil fut fait honnĂȘtement. HonnĂȘtement, comprenez-vous, avec le souci de montrer le modĂšle comme il Ă©tait, et pourtant dans ses grands jours, dans sa petite, mais rĂ©elle majestĂ©âŻ; avec la volontĂ© aussi de faire agrĂ©able et de faire clair, mais de ne point pĂ©cher contre les lois du dessin et de la vĂ©ritĂ©. Ailleurs il serait un tableau quelconque, chez un marchand dâantiquitĂ©s quelconqueâŻ; je mâen soucierais Ă peine. Ici, il est bien Ă sa place, parce quâil est Ă vous, parce quâil rappelle que la petite femme nette et douce qui en hĂ©rita descend dâune famille oĂč, depuis quatre gĂ©nĂ©rations, on a su vivre avec dĂ©cence.
ââJâai souvent pensĂ©, fit ThĂ©rĂšse avec lenteur, jâai souvent pensĂ© de la mĂȘme maniĂšre. Mais ce nâĂ©tait pas pour avoir de lâorgueil, au contraire⊠Monsieur Lebeschard nâaime pas que jâaime ce portrait, il lui fait des plaisanteries.
ââDes plaisanteriesâŻ?
ââOhâŻ! rien, dit-elle en rougissant.
Un secret instinct suggĂ©rait Ă Marlis quâil avait trouvĂ© la fissure. Il insista :
ââPourquoi ne me dites-vous pas⊠ne me dites-vous pas tout ce qui vous intĂ©resse vraimentâŻ? Pourquoi ne me traitez-vous pas comme un ami, comme lâamiâŻ?
ââMais je vous dis toutâŻ! rĂ©pliqua-t-elle sans baisser les cils. Tout ce qui en vaut la peine.
Tout ce qui, au contraire, nâen valait pas la peine. Câest ainsi quâen jugea Marlis. Non, dĂ©cidĂ©ment, ce nâĂ©tait pas encore pour aujourdâhui.
A quelque temps de lĂ , au moment de quitter son bureau, M. Alfred Lebeschard, passant devant la table dâun collĂšgue, aperçut dans une sĂ©bile administrative des pains Ă cacheter. Il y en avait de blancs, il y en avait de rouges, il y en avait de verts, de roses, de violetsâŻ; et tout mĂȘlĂ©s ensemble, si divers et gais de couleur, si pareils de taille dans leur exiguĂŻtĂ© circulaire, ils semblaient de minuscules fleurs coupĂ©es touffant dans une corbeille. M. Lebeschard, avec la mine sournoise dâun enfant qui prĂ©pare un tour, en choisit un seul, un rose, puis Ă lâaide dâune paire de ciseaux le sĂ©para en deux moitiĂ©s demi-lunaires quâil enferma soigneusement dans son porte-monnaie.
«âŻVoilĂ bien longtemps, songeait-il en rentrant chez lui, que je nâai complĂ©tĂ© la toilette de lâancĂȘtre.âŻÂ»
Ce portrait lâembĂȘtait, lâavait toujours embĂȘtĂ© depuis les premiers jours de leur mariage. Il ne venait pas de lui, il nâĂ©tait pas «âŻde son cĂŽtĂ©âŻÂ». Dans son cadre dâor terni M. Lebeschard croyait discerner non pas seulement les traits de lâaĂŻeule, mais tous les aĂŻeux de ThĂ©rĂšse Lebeschard nĂ©e Dumesnil, tout ce qui la faisait diffĂ©rente de lui, tout ce qui lâagaçait dans sa tenue, dans sa maniĂšre de concevoir les chosesâŻ; il y voyait tous les Dumesnil du passĂ©, et madame Dumesnil sa belle-mĂšre.
Mais voilĂ justement pourquoi ThĂ©rĂšse Lebeschard tenait Ă ce portraitâŻ; câĂ©tait elle comme elle aurait voulu ĂȘtre, et comme elle ne serait jamais, nâĂ©tant quâune petite bourgeoise dans un siĂšcle oĂč la petite bourgeoise non seulement commence Ă nâavoir plus sa place, mais ne sait plus bien tenir celle quâelle garde encore. Car il y fallait de lâabnĂ©gation, et lâespĂšce de gĂ©nĂ©rositĂ©, dâĂ©lan, dâallĂ©gresse, qui naissent des familles nombreuses, comme chez les bateliers de la Volga leurs chants sublimes de lâeffort en commun : lâesprit dâabnĂ©gation sâest dĂ©gradĂ© en esprit de mĂ©diocritĂ©âŻ; la gĂ©nĂ©rositĂ©, lâĂ©lan, lâallĂ©gresse ne sont plus. On eĂ»t bien Ă©tonnĂ© M. Lebeschard si on lui eĂ»t dit que câĂ©tait un malheur, un grand malheur, mĂȘme pour lui, de nâavoir point dâenfantsâŻ; il Ă©tait bien sĂ»r du contraire : ainsi, venant de loin, venant de haut par comparaison avec son point dâarrivĂ©e, ThĂ©rĂšse savait quâaprĂšs elle ce serait fini, que de son vivant câĂ©tait dĂ©jĂ fini.
Dans ce petit salon oĂč venait dâentrer son mari, cette toile Ă©tait la seule chose qui parlĂąt de dignitĂ©. Tout le reste, câĂ©tait ce quâon trouve dans les mĂ©nages dâemployĂ©s qui nâont point de passĂ©. Elle sâen apercevait par le sentiment plus que par la raison, dâune façon trĂšs vague, et non pas comme il est Ă©crit iciâŻ; tandis que M. Lebeschard ne sâen doutait point, parce quâil Ă©tait lâhomme de sa situation, et se trouvait bien comme il Ă©tait, oĂč il Ă©tait. M. Lebeschard ne mĂ©prisait pas sa femme, il ne lâestimait ni ne lâaimait non plus : il ne faisait guĂšre de diffĂ©rence entre elle et une autre. CâĂ©tait un gros homme que sa profession, son origine et ses entours nâavaient point entraĂźnĂ© du cĂŽtĂ© de la dĂ©licatesse, qui jamais nâavait mĂȘme songĂ© quâil pĂ»t y avoir du plaisir dans la dĂ©licatesse : fort et gai, mais de cette gaĂźtĂ© des adolescents qui volontiers sur les motifs ne sont pas difficilesâŻ; et les adolescents, au surplus, quâil avait frĂ©quentĂ©s lâĂ©taient peut-ĂȘtre encore moins que dâautres.
⊠Ayant constatĂ© que sa femme nâĂ©tait pas encore rentrĂ©e, M. Lebeschard se frotta les mains, mit une chaise contre le mur, au-dessous du tableau, grimpa sur cette chaise, et, tirant de son porte-monnaie les deux moitiĂ©s de pain Ă cacheter roses, les colla sur la dentelle de la dame, juste Ă lâendroit oĂč celle-ci dissimulait ce quâil fallut dissimuler. Ce fut une chose trĂšs pitoyable, trĂšs choquante et laide Ă voir, mais qui rĂ©jouit M. Lebeschard. Dâabord il Ă©tait enclin, comme certains hommes, Ă Ă©prouver du plaisir dans la brutalitĂ©, et nulle influence nâĂ©tait venue lui enseigner, quand il en Ă©tait temps encore, que ce plaisir est basâŻ; mais surtout cette plaisanterie Ă©tait la seule qui pĂ»t faire sortir ThĂ©rĂšse de son Ă©galitĂ© dâhumeur, dont il souffrait comme dâun mets toujours le mĂȘmeâŻ; et alors la colĂšre de la femme donnait au mari, durant quelques minutes, un motif Ă lâespĂšce dâagacement sourd que lui inspirait parfois lâidĂ©e quâelle existait, et quâelle Ă©tait sa femme.
Comme il se faisait tard il alluma lâĂ©lectricitĂ©âŻ; et, pour que lâĂ©clairage tombĂąt mieux contre les meubles, enleva les abat-jour, dĂšs quâil entendit dans le vestibule les pas de madame Lebeschard. Elle entra :
ââQue de lumiĂšreâŻ! dit-elle gaĂźment. Tu es devenu gardien de phareâŻ?
Puis elle distingua, sur la paroi, dans un cadre dâor, lâancĂȘtre avec son bon sourire, ses yeux clairs, et sa gorge outragĂ©e.
ââTu as recommencĂ©âŻ! dit-elle, les larmes subitement aux cils. Tu as recommencé : câĂ©tait bon une fois⊠Non, ce nâĂ©tait pas bon, mĂȘme la premiĂšre fois : câest stupide, câest grossier, câest sale. Mais dix foisâŻ! Et si je ne lâavais pas vu, sâil Ă©tait venu du mondeâŻ? Tu sais que cela me fait de la peine.
Elle ajouta :
ââCâest parce que tu sais que jâaurais de la peine, que tu lâas faitâŻ!
Cette accusation nâĂ©tait point tout Ă fait injusteâŻ; cependant elle surprit M. Lebeschard. Il Ă©tait de ces gens quâamusent les petits chagrins dâautrui, parce quâils ne sâimaginent pas que ces chagrins soient tout Ă fait vĂ©ritables, ne parvenant que difficilement Ă se figurer que les animaux, les enfants et les femmes ont des sentiments qui comptent. Jamais il ne leur viendrait Ă lâesprit dâaccueillir ces ĂȘtres infĂ©rieurs sur le mĂȘme plan que leur propre personne, et de la sorte ils se persuadent que rien de ce quâĂ©prouvent ceux-ci ne peut ĂȘtre absolument sĂ©rieux. Sans doute aussi, nâayant quâune sensibilitĂ© mĂ©diocre, ils nâestiment le prochain quâĂ leur propre mesure. M. Lebeschard avait fait une farce, une farce quâil avait dĂ©jĂ faite, et qui lui plaisait par sa rĂ©pĂ©tition mĂȘme. Il ne pouvait croire que sa femme fĂ»t tout Ă fait fĂąchĂ©e, tout Ă fait blessĂ©e, et quâil y eĂ»t de quoi. Cependant il savait bien aussi quâelle avait raison, et que dans le traitement dont il jouissait dâavoir outragĂ© «âŻlâancĂȘtreâŻÂ» il y avait de sa part quelque rancune, parce que ThĂ©rĂšse savait bien avoir fait un mariage au-dessous de ses origines, et parfois le laissait voir.
Mais il buta contre lâobstacle, volontairement.
ââMoi, dit-il, je trouve quâelle est beaucoup mieux comme ça, la vieilleâŻ!
ThĂ©rĂšse regardait toujours les deux moitiĂ©s de pain Ă cacheter⊠Elle se sentait le cĆur gros, comme une petite fille dont un gamin mĂ©chant a fait exprĂšs de tacher la belle robe. Et câĂ©tait cela aussi, par-dessus tout le reste : il se mĂȘlait Ă son amertume indignĂ©e lâhorreur de femme et de mĂ©nagĂšre quâelle Ă©prouvait pour les choses abĂźmĂ©es ou en dĂ©sordre.
ââEnlĂšve-les, dit-elle, je tâen prieâŻ!
Câest ici que M. Lebeschard aurait dĂ» cĂ©der. Il y avait dans cette requĂȘte les Ă©lĂ©ments dâun traitĂ©. En faisant lui-mĂȘme disparaĂźtre ces deux souillures malsĂ©antes il ne reconnaissait pas ouvertement quâil avait eu tort, et on ne le lui demandait point. Mais dâautre part, il accomplissait dâun bon cĆur apparent la seule chose dont il fut priĂ©, et pouvait signer une paix honorable. ThĂ©rĂšse, qui nây avait peut-ĂȘtre pas songĂ©, lui offrait en tout cas lâoccasion de battre en retraite. Par malheur, manquant dâĂ -propos, il sâobstina :
ââPourquoi faireâŻ? rĂ©pondit-il. Puisque je te dis que je trouve que câest mieux comme ça.
Ainsi, aprĂšs le premier choc, ils continuaient de sâaffronter. Avec la mĂ©moire confuse de mille piqĂ»res lancinantes quâelle croyait avoir oubliĂ©es, quâelle avait fait tous ses efforts pour oublier, remontait au cĆur de ThĂ©rĂšse un flot de dĂ©sespoir et de haine : «âŻCe sera toujours la mĂȘme choseâŻ! Ce sera toujours la mĂȘme choseâŻ! Je serai toujours malheureuseâŻ!âŻÂ»
ââCâest bienâŻ! fit-elle, en serrant les lĂšvres.
Elle mit une chaise contre le mur et monta dessus, son mouchoir Ă la main. Mais elle nâatteignait que difficilement la place dont elle voulait arracher les souillures, eut peur de tomber, se raccrocha maladroitement Ă un coin du cadre. Le clou de suspension, mal fixĂ© dans le plĂątras du mur, sâĂ©branla sous les secousses, et tout sâĂ©croula.
ââAhâŻ! fit-elle, dâun grand cri.
Elle sâĂ©tait rattrapĂ©e Ă la paroi, et demeurait tremblante.
ââTu ne tâes pas fait de malâŻ? demanda M. Lebeschard, sachant quâelle nâen avait point.
Elle ne le regardait pas.
ââLe portrait, cria-t-elle, le portrait est crevĂ©âŻ!
La toile, rencontrant Ă faux le dossier de la chaise, sâĂ©tait dĂ©chirĂ©e, juste au cou, Ă lâendroit ou brillait le bel insecte ailĂ©, moirĂ©âŻ; et lâancĂȘtre gisait, avec un grand trou noir dans sa gorge claire.
ââCe nâest pas moi, dit son mari. Tu me rendras cette justice que ce nâest pas moiâŻ!
ââJe ne te pardonnerai jamaisâŻ! rĂ©pliqua ThĂ©rĂšse.
Elle sentait quâelle avait le droit de ne point pardonner : il est dans la nature humaine de ne pas excuser les fautes dont il semble quâon soit responsable, alors que câest un autre qui vous les fit commettre.
La mĂ©saventure du tableau ne laissa que de faibles souvenirs dans lâesprit de M. Lebeschard. Ce portrait lui Ă©tait indiffĂ©rent, plutĂŽt hostile, et mĂȘme il sâestimait en somme assez heureux de ne le plus voir, dâautant plus que, selon lui, il nâĂ©tait nullement responsable de lâaccident qui lâen dĂ©barrassait. Il le porta dans le vestibule, retournĂ© contre la muraille ainsi quâil convient pour les toiles qui ont Ă©prouvĂ© un malheur, et, nây pensant plus, il ne lui entra pas dans la tĂȘte que sa femme y pĂ»t songer davantage.
Son impression, câĂ©tait que la vie conjugale avait repris, quâelle Ă©tait la mĂȘme quâauparavant, la mĂȘme quâelle avait toujours Ă©tĂ©. Par nature, en effet, il ne se montrait pas difficile sur ce qui peut sâappeler la vie conjugale : ayant des tendances Ă la confondre avec la vie de mĂ©nage. Pourvu que les choses fussent en place, pourvu quâon respectĂąt ses habitudes et quâon le laissĂąt parler quand il avait envie de parler, il nâen demandait pas davantage. Se suffisant Ă lui-mĂȘme, il exigeait peu de lui : aussi croyait-il quâil exigeait peu des autres, et devait ĂȘtre, au bout du compte, facile Ă vivre et bon diable. Si on lui eĂ»t affirmĂ© quâil vivait dans un drame et que, dans ce drame, câĂ©tait lâexistence mĂȘme de son mĂ©nage et son honneur dâĂ©poux qui se jouaient, M. Lebeschard fĂ»t tombĂ© des nues : car la scĂšne Ă©tait muette, et il nâavait pas coutume dâinterroger le silence, ni de sâen inquiĂ©ter.
ThĂ©rĂšse le dĂ©testait. Elle le dĂ©testait froidement, rĂ©solument, avec la mĂȘme dĂ©cision quâelle avait mise, durant dix ans de mariage, Ă se dire quâelle serait une Ă©pouse fidĂšle et quâelle accepterait son sort comme on doit lâaccepter, comme le temps quâil fait, la fortune quâon nâa pas et les enfants, si Dieu vous en envoieâŻ; comme le malheur aussi de nâen point avoir, ce qui lui paraissait beaucoup plus pĂ©nible. Elle nâavait jamais prononcĂ©, en songeant Ă elle-mĂȘme, le grand mot de puretĂ©, ne mettant dâemphase ni dans ses pensĂ©es ni dans ses paroles. On lui avait enseignĂ© que la puretĂ© est la vertu des saintes, elle ne se croyait pas une sainte. Mais elle avait toujours gardĂ© un idĂ©al de propretĂ©. Il y a les choses qui se font et les choses qui ne se font pasâŻ; et celles-ci, pour les femmes qui mĂ©ritent ce nom, Ă©tant innombrables, avaient continuĂ© de lui paraĂźtre horribles.
ââ⊠Non, maman, dit ThĂ©rĂšse Ă madame Dumesnil, on ne peut pas vivre avec cet homme-lĂ âŻ!
Ce nâĂ©tait pas la premiĂšre fois que sa mĂšre entendait ces paroles. Quand leurs filles sont heureuses les mĂšres ne lâapprennent guĂšre que par le silence, ou par lâimpression grandissante quâelles ont dâĂȘtre nĂ©gligĂ©es, par mille petites choses, des dĂ©tails presque insignifiants, pourtant cruels un peu, qui rĂ©vĂšlent que la chair de leur chair, et leur fille, câest-Ă -dire lâĂȘtre au monde quâelles avaient cru rendre le plus semblable Ă elles-mĂȘmes et modeler Ă leur image, a cessĂ© de parler comme elles parlaient, de penser comme elles pensaient, pour penser et pour parler comme celui quâelles aiment. Câest lâinĂ©vitable adaptation, la fusion de deux cĆurs et de deux existences dans le bonheur conjugalâŻ; et cela ne va point sans souffrance pour celle qui donna son enfant au nouveau venu. Elle est forcĂ©e de se souvenir quâelle lâa donnĂ©e, donnĂ©e Ă jamais, sans restrictions, sans conditions. Câest une des crises suprĂȘmes de sa vie. Il en est qui ne peuvent accepter leur sort, et câest ici la cause, sans doute, des innombrables plaisanteries, des rĂ©criminations injurieuses qui furent dirigĂ©es, Ă toutes les Ă©poques et dans toutes les littĂ©ratures, contre les belles-mĂšres. Il ne faudrait pas croire, en effet, que seuls les Français en aient le privilĂšge. Une propriĂ©tĂ©, la plus chĂšre, a changĂ© de mains, une propriĂ©tĂ© fut ravie Ă son premier possesseur naturel : les anciens ne lâont pas mieux supportĂ©, les primitifs ne le supportent pas mieux que les modernes et les civilisĂ©s. Et câest mĂȘme une affaire de civilisation, dâĂ©ducation, dâempire sur soi assez difficile Ă conquĂ©rir, que dâapprendre Ă se rĂ©signer. Les mĂšres qui se rĂ©signent savent quâelles doivent sâestimer heureuses prĂ©cisĂ©ment quand on ne leur dit rienâŻ; que si lâon vient Ă elles, câest prĂ©cisĂ©ment que cela va mal, et quâalors elles ont pour devoir de nâavoir pas lâair dâĂ©couterâŻ!
De nâavoir pas lâair dâĂ©couter, car bien souvent la plaignante leur en voudrait plus tard dâavoir Ă©tĂ© entendue. Quelques jours Ă peine, mĂȘme parfois quelques heures seulement sâĂ©coulent, et si on lui rappelait sa plainte, la jeune femme ouvrirait des yeux Ă©tonnĂ©s : elle ne sait plus de quoi il est question. Il faut mĂȘme Ă©viter en gĂ©nĂ©ral le pĂ©rilleux Ă©cueil de la tentative de rĂ©conciliation : car presque toujours les choses sâarrangent toutes seules, et elles se fussent compliquĂ©es si on eĂ»t essayĂ© de les arranger. La mĂšre de ThĂ©rĂšse savait tout cela. Elle Ă©tait dâune Ă©poque oĂč les femmes se piquaient par-dessus tout dâavoir «âŻdu jugementâŻÂ», mot qui a presque entiĂšrement perdu, pour nos contemporains, le sens quâelles y attachaient, que dâantiques traditions leur enseignaient Ă y attacher. Nous lâavons remplacĂ© par celui de «âŻtactâŻÂ» qui nâa pas tout Ă fait la mĂȘme signification. Avant tout le tact est chose mondaine : le «âŻjugementâŻÂ» de nos grandâmĂšres comportait le sens de la place quâil convient de faire Ă lâautoritĂ© morale, dans toutes les affaires qui touchent Ă la direction de la famille, Ă lâhonneur de la famille. CâĂ©tait lâesprit de gouvernement : la notion ne sâen est pas affaiblie que dans les familles.
Seulement, cela peut aussi ĂȘtre sĂ©rieux. Telle est la grave question qui se pose au moment de ces petites crises conjugales : est-ce une comĂ©die, est-ce vraiment un drameâŻ? Les chances de ce cĂŽtĂ© sont infiniment moindres, et cependant il est bien rare quâune longue expĂ©rience y soit trompĂ©e. Il y a la rĂ©pĂ©tition des plaintes et des griefs, il y a lâapprĂ©ciation du caractĂšre mĂȘme du mari, il y a enfin cette intuition qui manque rarement Ă lâamour maternel.
ââ⊠Ma mĂšre, on ne peut pas vivre avec cet homme-lĂ âŻ!
Cet hommeâŻ! Le mot que les femmes ne prononcent quâaux instants oĂč leur remontent au cĆur la vieille peur, la vieille haine qui habitĂšrent de toute Ă©ternitĂ© entre les sexes. Et si laid, si triste, quand les femmes lâappliquent Ă leur mariâŻ! Cependant la mĂšre de ThĂ©rĂšse lâavait dĂ©jĂ entendu, elle se souvenait peut-ĂȘtre, lâayant profĂ©rĂ©, dâavoir oubliĂ© quâelle lâeĂ»t jamais profĂ©rĂ©. Mais aujourdâhui elle sentait une rancune plus profonde, elle devinait plus dâamertumes accumulĂ©es. Madame Dumesnil ne voulait pas quâun abĂźme se fĂ»t creusĂ©, infranchissable, entre une fille telle que la sienne et le mari de cette fille. Il ne devait pas y avoir dâabĂźme infranchissable : il y avait elle, il y avait son influence, il y avait son autoritĂ© pour le combler. Pourtant ce furent sa tendresse, sa tristesse, son angoisse qui parlĂšrent dâabord, en dĂ©pit dâelle :
ââMa pauvre enfant, tu ne lâaimes plusâŻ?âŠ
ââMĂšre, rĂ©pondit ThĂ©rĂšse rudement, vous savez bien que je ne lâai jamais aimĂ©âŻ! Quand on me lâa fait Ă©pouser, jâai cru que je pourrais lâaimer : câĂ©tait ce que vous mâaviez appris. Jâavais dix-huit ans, je ne savais que ce que vous mâaviez fait croire : quâon aime toujours son mari. Mais câĂ©tait impossible, mais tout nous sĂ©parait, et vous nâavez pu lâignorer.
ââOn finit par aimer son devoirâŻ! dit sa mĂšre.
ââNon, rĂ©pliqua ThĂ©rĂšse, on le fait, et ce nâest pas la mĂȘme chose. Je lâai fait tout entier, je lâai fait comme je savais, dâaprĂšs vous, que je devais le faire : sans paraĂźtre montrer que ce nâĂ©tait que lâaccomplissement dâun devoir. Si lâon mâen avait montrĂ© de la reconnaissanceâŻ! Mais quel est le bien que jâen ai retirĂ©âŻ? Quâest-ce qui me reste de ces dix ans de jeunesse sacrifiĂ©eâŻ? OhâŻ! maman, maman, il y a des femmes qui sont heureusesâŻ!
ââQuâest-ce que ça signifieâŻ? demanda la mĂšre de sa voix la plus sĂšche.
Elle ne voulait pas sâattendrir.
ââIl y a des femmes qui sont heureuses, rĂ©pĂ©tait ThĂ©rĂšse, lamentablement. Je voudrais ĂȘtre heureuseâŻ! Ce nâest pas possible que je ne connaisse pas le bonheur. Je voudrais mâen aller, mâen allerâŠ
ââOĂčâŻ? OĂč sont tes ressources, oĂč est ton avenirâŻ? Quâest-ce que tu veux faire dans la vie, et de ta vieâŻ?
ââJe veux ĂȘtre heureuseâŻ! dit encore ThĂ©rĂšse, comme un petit enfant douloureux.
Elle se sentit tout Ă coup attirĂ©e par deux bras tremblants, passionnĂ©s, dessĂ©chĂ©s, liĂ©e dâune caresse immense, ineffable, comme si ces bras lâeussent enlacĂ©e pour la derniĂšre fois, Ă lâheure de la mort.
ââTu ne voudrais pas me causer ce chagrin-lĂ , dâĂȘtre heureuseâŻ?⊠Ma petiteâŻ! Ma pauvre petiteâŻ!
Les larmes maintenant coulaient sans se cacher des deux vieux yeux gris sur les deux vieilles joues. ThérÚse embrassa ces joues en sanglotant.
ââMamanâŻ! OhâŻ! mamanâŻ! pleurait-elle.
ââIl faut prier, dit encore la mĂšre.
ââPrierâŻ? fit ThĂ©rĂšse, sans comprendre.
Et elle fut stupĂ©faite de ne pouvoir comprendre, stupĂ©faite et comme Ă©pouvantĂ©e. Elle Ă©tait dâune piĂ©tĂ© naturelle et acquise, dâune piĂ©tĂ© dâenfance, et toutefois nâarrivait pas Ă concevoir que dans son cas il y eĂ»t une possibilitĂ© de consolation dans la priĂšre. Elle ne pouvait pas demander par la priĂšre dâaimer son mari puisquâil lui semblait quâelle fĂ»t incapable de lâaimer, que ce serait horrible de lâaimer, le plus grand malheurâŻ! Et elle ne pouvait pas demander autre chose. Autre chose : quoiâŻ? Toujours le bonheur. Ce qui est dĂ©fendu.
ââIl faut faire tout ce qui se doit, conclut madame Dumesnil, sans insister.
Tout ce qui se doit, câĂ©tait lâensemble, le total de ce quâelle avait appris Ă sa fille Ă respecter et Ă pratiquer. On impose plus aisĂ©ment un ensemble quâune rĂšgle plus ou moins dĂ©finie, portant sur un seul point. Et lâensemble forme un bloc solide, impĂ©nĂ©trable. Il pĂšse de tout son poids, on ne discute plus. On ne saurait quelle chose discuter.
ââOui, mamanâŻ! fit ThĂ©rĂšse avec soumission.
Elle avait retrouvĂ© son obĂ©issance de petite fille, et puis⊠et puis elle se sentait elle-mĂȘme si peu capable dâaspirations trop vagues Ă une rĂ©alitĂ©. On venait de lui montrer les barriĂšres, mais quoiâŻ? Elle avait toujours su que les barriĂšres existent, et craignait quâau delĂ tout soit terrible. Un enfant, dans une cour triste, Ă qui lâon dit : «âŻCâest lĂ que tu dois tâamuser.âŻÂ» Il sâennuie : Ă travers les murs il entend les bruits du dehors, les pulsations de la vie dans les artĂšres dâune grande citĂ©, les chars qui passent allant il ne sait oĂč, mais sans doute vers la joie, vers tout ce quâil ignore et dont il rĂȘve. Un jour quelquâun laisse la porte ouverte : cela ne fait quâaccroĂźtre sa mĂ©lancolie, la doubler du regret que cette porte soit ouverte, car jamais il ne parviendra Ă trouver en lui-mĂȘme lâaudace de la franchir : il aurait trop peurâŻ! Si par hasard pourtant il avançait de quelques pas, le seul appel dâune voix connue, de la voix qui lâa mis lĂ , lĂ oĂč il est, le ferait bien vite reculer⊠et il refermerait lui-mĂȘme la porte. Pour quâil osĂąt se risquer, sâĂ©chapper pour quelques heures ou pour toujours, il faudrait un tentateur, quelquâun qui murmurĂąt Ă ses oreilles : «âŻViens donc, viensâŻ! Moi, je connais les routes, et câest trĂšs beau.âŻÂ»
Les rĂȘves de ThĂ©rĂšse ne lui dĂ©signaient pas dâobjetâŻ; elle nâapercevait personne pour lui faire franchir la porte.
Ce fut trĂšs innocemment quâelle envoya quelques jours plus tard un tout petit mot Ă Marlis : «âŻIl est arrivĂ© un accident au tableau, Ă notre tableau. Vous seriez si gentil de venir voir le maladeâŻ!âŻÂ» CâĂ©tait en toute sincĂ©ritĂ© une consultation quâelle demandait, pas autre chose. Lâabsence du portrait faisait sur la muraille un trou dont elle ne pouvait se consoler, il lui semblait quâelle Ă©tait plus seule, toute abandonnĂ©e. Il y avait aussi ses instincts, ses habitudes de bonne mĂ©nagĂšre. Un meuble brisĂ©, elle lâeĂ»t fait porter le jour mĂȘme chez le petit Ă©bĂ©niste du voisinage. Pour lâaccident de lâaĂŻeule, elle ne connaissait pas de mĂ©decin : il devait y avoir un mĂ©decin.
ââJe vous adresserais bien au pĂšre Chappuis, lui dit Marlis. Câest le roi des rentoileurs, le magicien de la restauration : il ne donne un coup de pinceau de lui quâĂ la derniĂšre extrĂ©mitĂ©. Mais il serait inabordable. Votre tableau nâest pas dâun maĂźtre et vous nâĂȘtes pas un vieux client : je prĂ©vois une rĂ©ception qui vous dĂ©couragerait. Allez plutĂŽt chez Charlet : il est adroit, il travaille assez vite. Il vous arrangera ça.
ââVous ĂȘtes sĂ»râŻ? demanda ThĂ©rĂšse.
ââMais oui, tout Ă fait sĂ»r. Dire que la voilĂ inquiĂšte comme pour un enfantâŻ!⊠Il vous arrangera ça, jâai vu des toiles plus abĂźmĂ©es. Câest une toute petite opĂ©ration â un traitement, pas mĂȘme une opĂ©ration. Pauvre petite ancĂȘtreâŻ! Elle a Ă©tĂ© blessĂ©e bien prĂšs du cĆur⊠Comment est-ce donc arrivĂ©âŻ?
Son intĂ©rĂȘt Ă©tait sincĂšre : la vue dâune toile mutilĂ©e le faisait souffrir. ThĂ©rĂšse expliqua. Elle ne dit pour commencer que ce quâelle avait dĂ©cidĂ© quâelle dirait. CâĂ©tait elle qui avait tirĂ© maladroitement sur le clou de suspension⊠Et Ă mesure quâelle parlait sa rancune lui revenait plus amĂšre, presque aussi neuve. Oui, câĂ©tait elle, mais ce nâĂ©tait pas sa fauteâŻ!
ââCâest monsieur Lebeschard⊠Câest monsieur Lebeschard.
Elle avoua tout le reste, et ses yeux brillaient de colĂšre, avec une larme aux cils.
ââPauvre petite filleâŻ! dit tout Ă coup Marlis, pauvre petite filleâŻ!
ThĂ©rĂšse Ă©prouva un petit choc de surprise, pas davantage. Elle Ă©tait un peu choquĂ©e que le peintre lâappelĂąt «âŻpauvre petite filleâŻÂ». Cette familiaritĂ© lui sembla inattendue et singuliĂšre, elle nây Ă©tait point accoutumĂ©e. Mais Marlis Ă©tait lancĂ©, il continua. Enfin il avait la confidence des rancĆurs, de la misĂšre intime qui troublaient lâexistence de cette jeune femme si simple â si simple et si charmanteâŻ! Enfin ils mettaient ensemble le pied sur le mĂȘme sentier, ce sentier que tant de femmes distinguent tout de suite, ne perdent jamais de vue, et dont celle-ci avait toujours paru ignorer mĂȘme lâexistence. Il dit quâil Ă©tait lĂ , lui, pour lâĂ©couter, pour la plaindre, pour la consoler.
ââOui, ouiâŻ! faisait vaguement ThĂ©rĂšse.
Marlis nâest pas un homme indĂ©licat, il est aussi trĂšs prudent. Comment se fit-il que soudain ThĂ©rĂšse compritâŻ? Elle comprit et tomba des nues. MarlisâŻ! M. MarlisâŻ! Elle ne sâabandonna point Ă de grandes gestes ni Ă de solennelles protestations : elle reparla du portrait, tout bonnement.
ââVous ne mâavez donc pas entenduâŻ? insista le peintre. Vous ne sentez donc pas que je suis votre ami, votre grand amiâŻ?
ââMais oui, rĂ©pondit-elle, je le sais bien, monsieur Marlis, que vous ĂȘtes mon ami, depuis longtempsâŻ!
Comme le sens du mot changeait, dâelle Ă luiâŻ! Il en fut dĂ©contenancĂ©. Pour ThĂ©rĂšse, elle nâĂ©prouvait nul trouble, aucune Ă©motion, mais au contraire une grande envie de rire, son premier accĂšs de gaĂźtĂ© depuis des semaines. MarlisâŻ? Voyons, elle le connaissait : il Ă©tait M. Marlis qui venait, depuis tant dâannĂ©es, sâasseoir dans ce petit salon et causer agrĂ©ablement. Et il lui faisait pressentir quâil souhaitait devenir son amantâŻ! MĂȘme les plus honnĂȘtes femmes ont pensĂ© Ă lâamant, ThĂ©rĂšse y avait pensé : mais prĂ©cisĂ©ment comme Ă lâinconnu, comme Ă la magie de lâinconnu, Ă un rĂȘve, Ă un idĂ©al qui tomberait du ciel et ne ressemblerait Ă rien de ce quâelle avait connu jusquâici sur la terre : Marlis, quâelle connaissait, ce vieux MarlisâŻ!
Marlis nâĂ©tait ni vieux, ni jeune : il se trouvait mĂȘme Ă lâĂąge oĂč les hommes sont le plus dangereuxâŻ; mais il Ă©tait «âŻde la maisonâŻÂ». Elle sâĂ©tait trop habituĂ©e Ă lui. Il nâavait pas prĂ©vu cet Ă©cueil.
ââAllez voir Charlet, dit-il, dĂ©pitĂ©, allez voir CharletâŻ! Vous avez bien notĂ© son adresseâŻ?
«âŻMonsieur Marlis, songeait encore ThĂ©rĂšse aprĂšs son dĂ©part. Mon Dieu, que câest drĂŽleâŻ!âŻÂ»
Un matin, prenant la toile avec elle, elle se fit conduire en fiacre rue de Vaugirard.
Franchissant une porte cochĂšre, elle dĂ©couvrit un lieu qui lui sembla dâune douceur inattendue.
CâĂ©tait comme un grand jardin dans lequel, par hasard, il aurait poussĂ© des maisons : lĂ©gers ateliers de brique et de verre qui tous avaient conservĂ© leurs tonnelles de verdure, avec des glycines, des chĂšvrefeuilles, des lierres qui retombaient sur une petite porte Ă claire-voie, peinte en vert, resserrĂ©e encore par lâenvahissement de ces plantes grimpantes, et portant un numĂ©ro. Une ruche de peintres et de sculpteursâŻ? Un couvent nâaurait pas Ă©tĂ© plus paisible. On nâentendait rien, sinon tout au bout, Ă la hauteur des premiĂšres feuilles dans les grands arbres, le chant dâun piano qui jouait un air de Grieg, mĂ©lancolique, intime comme une mĂ©lodie lĂ©gendaireâŻ; et ce vieux piano mĂȘme, soigneusement visitĂ© par lâaccordeur, mais si faible, extĂ©nuĂ©, nâavait pas plus de sonoritĂ© quâun clavecin. Lâexistence de ThĂ©rĂšse sâĂ©tait tout entiĂšre Ă©coulĂ©e en province quand elle Ă©tait jeune fille, et, depuis son mariage, dans un de ces milieux parisiens qui sont le plus dĂ©sespĂ©rĂ©ment dĂ©pourvus de couleur et dâharmonie. Elle nâavait aucune idĂ©e de ces demeures de la rive gauche, abris dâartistes, Ă qui la fortune ne sourit pas encore, ou ne sourira plus, mais oĂč le travail patient, lâobligation de ne pas troubler le voisin dans lâexercice dâune profession considĂ©rĂ©e comme noble, entretiennent une paix singuliĂšre, car elle nâest pas celle de la vertu, et nulle rĂšgle, nul maĂźtre ne lâimposent. ThĂ©rĂšse eut quelque hĂ©sitation avant de frapper Ă la porte quâon lui avait dĂ©signĂ©eâŻ; elle Ă©tait presque Ă©mue. Un jeune homme vint ouvrir.
ââMonsieur CharletâŻ? demanda-t-elle.
ââCâest moi, madame.
Le restaurateur de tableaux montrait une figure Ă©trangement pĂąle et trĂšs maigre, deux yeux ardents dont les prunelles semblaient avoir empruntĂ© leur couleur Ă un vieux cadre de chĂȘne oĂč des parcelles dâor resteraient attachĂ©es. Il leva un peu, en saluant, une main longue et frĂȘle que la lumiĂšre du dehors rendit translucide.
ââJâai apportĂ© ce tableau qui a eu un malheur, un grand malheurâŻ! fit ThĂ©rĂšse. Câest le portrait dâune aĂŻeule. Il est perdu, nâest-ce pasâŻ? On ne peut le rĂ©parerâŻ?
ââSi, madame, rĂ©pondit le restaurateur, il nây a quâĂ coller du papier fort du cĂŽtĂ© de la peinture, en ayant soin de bien rejoindre les morceaux dĂ©chirĂ©s. Ensuite, du cĂŽtĂ© de la vieille toile, il faut quelquefois gratter longtemps, arracher le chanvre fil Ă fil. AprĂšs ça, il nây a plus quâĂ remettre une toile neuve⊠Par bonheur celle-ci est du dix-huitiĂšme siĂšcle, elle est prĂ©parĂ©e avec un enduit minĂ©ral rouge : je crois que je pourrai lâenlever dâun coup, et il nây aura plus quâĂ reporter la peinture sur le chĂąssis neuf, en faisant des raccords au pinceau sur les dĂ©chirures.
Câest ainsi quâil expliquait, lent et mĂ©ticuleux, les procĂ©dĂ©s de son art fait de minuties prĂ©cieuses, et tout son atelier, sa personne mĂȘme, reflĂ©taient des habitudes de scrupule excessif, une propretĂ© passionnĂ©e, comme dans un bĂ©guinage flamand. Il vivait dans cette lumiĂšre du nord, claire et froide, au milieu des tableaux revernisâŻ; et ses traits, ses paroles nettes et mesurĂ©es, ressemblaient Ă ces tableaux.
ââQue câest joliâŻ! que câest joli, chez vousâŻ! fit ThĂ©rĂšse presque inconsciemment.
Câest parfois une bĂ©nĂ©diction quâun peu dâinexpĂ©rience. Quelques-unes de ces toiles eussent fait sourire MarlisâŻ; mais ThĂ©rĂšse jouissait avec ingĂ©nuitĂ© de ces images qui contaient des histoires.
Placés sur des chevalets épars, les tableaux restaurés illuminaient la piÚce.
Il y avait une NativitĂ© dâun primitif italien. Dans une grange assez vaste, qui servait dâĂ©table, on voyait le bĆuf et lâĂąne. DerriĂšre eux un paysage fuyait Ă perte de vue, avec une riviĂšre, des rochers, des forteresses, des bĂȘtes qui paissaient. La Vierge avait une figure longue, un peu pĂąle, le nez bien droitâŻ; saint Joseph Ă©tait un bon vieux, le menton en galoche. Tous deux adoraient lâenfant JĂ©sus, qui suçait son pouce, et le calme Ă©tait si grand que deux lĂ©zards, cramponnĂ©s au mur, ne bougeaient pas.
Plus loin, câĂ©tait un portrait de lâĂ©cole de M. Ingres. Une demoiselle, la taille sous les bras, portait du bout de ses doigts, couverts de mitaines trop larges, une toute petite toque, chargĂ©e dâune plume dâautruche immense. Ses cheveux sâaplatissaient en bandeaux, elle avait des yeux trop grands, des sourcils qui continuaient lâattache de son nez si hardiment quâils Ă©voquaient lâidĂ©e de deux arches de pontâŻ; sa pĂąleur Ă©tait distinguĂ©eâŻ; et lâon demeurait certain, rien quâĂ la regarder, que son Ă©ducation Ă©tait accomplie, et quâelle savait par cĆur son catĂ©chisme et ses sous-prĂ©fectures.
Il y en avait, il y en avait sur les quatre cimaises. Un mamelouk, debout sur son cheval au galop, brandissait une tĂȘte coupĂ©e. Une dame en deuil recevait une lettre et mettait la main sur son cĆur. Une bergĂšre, des roses dans les cheveux, sâasseyait par terre pieds nus, mais dans une robe de satin de cinquante louis, tandis quâun bel adolescent, en cravate Ă la Colin, lui montrait un Ă©tourneau. Et toutes ces effigies, lavĂ©es, nettoyĂ©es, frottĂ©es dâun enduit plus transparent que le verre, Ă©clataient, beaucoup plus neuves que le jour oĂč lâartiste avait mis sa signature au bas du tableau.
ââQue câest beauâŻ! fit ThĂ©rĂšse ardemment. Est-ce que câest de vousâŻ?
Le pauvre restaurateur sourit faiblement. Il aurait bien voulu, lui aussi, Ă©crire son nom sur une toile, mais il Ă©tait nĂ© avec une maladie de cĆur qui ne pardonne pas. Il nâavait vĂ©cu jusqu Ă ce jour quâen prenant soin de lui comme dâun objet fragile, avait pris ce mĂ©tier parce quâil nâexige point dâeffort ni de vigueur physiques, seulement de la dĂ©licatesse, et lui permettait de rester Ă lâabri dans cet atelier comme une pauvre bĂȘte blessĂ©e qui se cache et que les dangers de lâextĂ©rieur achĂšveraient. Il avouait tout cela, infiniment timide, et pourtant si confiant. Confiant comme un enfant qui se rapproche instinctivement des femmes, par faiblesse et par besoin de protection.
ââAinsi, dit-elle, vous ĂȘtes peintre, et vous ne pouvez plus peindreâŻ! Ils sont si gais les peintres, surtout ceux qui font du paysage : lâun de ceux-lĂ , un ami, me disaitâŠ
ââVous avez un ami peintreâŻ? demanda vivement le restaurateur de tableaux.
ââMais oui, fit-elle dâune voix trĂšs calme et de ce ton glacĂ© que prennent les femmes pour bien marquer «âŻquâil nây a rienâŻÂ»Â : Marlis : le connaissez-vousâŻ? Il me parle souvent de ses courses Ă travers champs, du plaisir de saisir un effet de lumiĂšre, de la joie quâil Ă©prouve Ă trouver la mise en place dâun motif.
ââIl a du talent, MarlisâŻ!
Et, dans la voix devenue sĂšche, passa un peu, un rien, de cette jalousie subite quâĂ©prouvent les hommes timides pour les hardis et les heureux qui savent intĂ©resser et retenir celles qui leur plaisent, jalousie plus variĂ©e, plus nuancĂ©e, plus puĂ©rile aussi que chez la femme, qui comprend et sent plus profondĂ©ment, dâordinaire, la jalousie physique : quâun homme, qui nâa pas de droit sur elle, dĂ©sapprouve les simples amitiĂ©s, les plus innocentes conversations, lui paraĂźt toujours Ă©tonnant.
Alors ThérÚse fut à la fois surprise et flattée.
ââVous nâĂȘtes pas mariĂ©âŻ? demanda-t-elle, sans savoir pourquoi.
Ou plutĂŽt elle commençait Ă souhaiter des confidences, Ă©prouvant comme une langueur compatissante, une sympathie trĂšs douce, et qui lui semblait si peu dangereuseâŻ!
ââMariĂ©, moiâŻ? OhâŻ! non⊠Et je crois bien que vous ĂȘtes la premiĂšre femme qui entre ici depuis que ma mĂšre nây vient plus, ajouta-t-il en rĂȘvant. On a des clients, en gĂ©nĂ©ral, mais pas de clientesâŠ
ââVotre mĂšre ne vient plusâŻ?
ââDepuis deux ans. Elle sâest tuĂ©e Ă me faire vivre. Il paraĂźt que ma vie est un miracle. Jâaurais dĂ» mourir tout petit, tout petit : elle mâa sauvĂ© cent fois, et elle y a gagnĂ© de mourir avant moi⊠Quand elle vivait, je sortais encore un peu. Par les beaux jours elle mâaccompagnait, me surveillaitâŻ; jâai fait du paysage, jâai vu des champs, des bois⊠jâai mangĂ© des omelettes Ă la campagne. Aujourdâhui ces omelettes mâapparaissent comme un bonheur impossible, quelque chose comme un voyage en Italie, du rĂȘve, de la beautĂ©. Maintenant que ma mĂšre nâest plus lĂ , jâai comme peur. Câest elle qui me dĂ©fendait. Vous ne vous moquez pasâŻ?
Il regardait la bouche un peu frĂ©missante de ThĂ©rĂšse, ses yeux sincĂšres, pleins de lueurs qui ne sâĂ©teignaient que pour se rallumer, et qui parfois sâattendrissaient. Il le savait bien, quâelle ne se moquait pas, il en Ă©tait sĂ»r.
ââVous voyez bien, dit-elle, comme rĂ©pondant Ă une pensĂ©e, que je ne me moque pas. Je mâĂ©tonne seulement⊠Je mâĂ©tonne que seul, libre, indĂ©pendant, car câest lâavantage des mĂ©tiers comme le vĂŽtre, lâindĂ©pendance, et ce qui les rend si enviables, vous nâayez pas rencontrĂ© une amie, une petite jeune amie, ou une bonne vieille amie, qui vous rende un peu de ces joies sans scandaleâŠ
ââQue vous en parlez Ă votre aiseâŻ! Câest trĂšs compliquĂ©, tout celaâŻ! Il y a le dĂ©sir, quâattendent toutes les femmes comme un hommage dont elles se contentent presque toutesâŻ; il y a lâamour, auquel rĂȘvent peut-ĂȘtre les solitaires comme moi : et lâamitiĂ©, la divine amitiĂ© se trouve alors perdue dans les complications et les malentendus. Un homme qui a plus de cĆur que de sens est un malheureux : les femmes le mĂ©prisentâŠ
ââQuelle erreur, quelle folieâŻ! protesta ThĂ©rĂšse avec une conviction, une vĂ©hĂ©mence subite. La plupart des femmes ne cherchent que cela, une amitiĂ©âŠ
AhâŻ! oui, oui, lui soufflait un dĂ©mon secret, un ami, rien quâun ami, sans la tromperie dĂ©finitive et sans le mal : de quoi oublier sa solitude, lâaffreuse solitude Ă deux de son mariageâŻ! Et dâailleurs elle ne parlait toujours, nâest-ce pas, que gĂ©nĂ©ralement. Il nâĂ©tait question ni dâelle ni de lui : de tout le monde. Mais le restaurateur eut bientĂŽt un gentil sourire, un sourire dâenfant joyeux, un peu malin.
ââEh bien, dit-il, puisque vous ĂȘtes si convaincue, essayons⊠OhâŻ! câest une grande prĂ©tention, et je vous demande mille fois pardon si elle vous offense. Si je pouvais vous rencontrer, au grand air, devant de jolies choses : pourquoi pasâŻ? Câest vous qui lâavez dit, pourquoi pasâŻ?
ââJeudi, rĂ©pliqua ThĂ©rĂšse sans y penser, je dois aller dĂ©jeuner chez une parente, Ă Poissy.
Câest ainsi quâelle fut entraĂźnĂ©e. Il lui sembla quâelle nâavait fait quâobĂ©ir Ă une innocente association dâidĂ©es : on lui parlait campagne, elle avait rĂ©pondu «âŻPoissyâŻÂ», involontairement. Le restaurateur de tableaux sâempara de lâaveu :
ââSi vous vouliez⊠Vous feriez votre visite pas trop longue et vous me donneriez un peu du reste de votre aprĂšs-midi : il y a de si beaux paysages, dans cette vallĂ©e de la SeineâŻ! Deux heures, deux heures seulement pour vous les montrer et pour me souvenir avec vous, me souvenir du temps oĂč jâĂ©tais encore un peintre. Vous voulezâŻ? Dites que vous voulez bien.
ThérÚse ne répondit pas.
ââJe serai devant lâĂ©glise de Poissy jeudi Ă deux heures, dĂ©cida le restaurateur de tableaux comme si tout Ă©tait convenu.
Ne pas aller Ă Poissy Ă©tait pour ThĂ©rĂšse la chose la plus simple du monde, et la plus droite. Le fait est quâelle y alla. Elle sâen Ă©tait donnĂ© cent excuses : elle avait bien le temps dâĂ©crire Ă sa parente pour lâavertir que sa visite Ă©tait remiseâŻ; il valait mieux la prĂ©venir la veille seulement pour que celle-ci nâeĂ»t pas la possibilitĂ© dâinsister⊠Et la veille, elle avait laissĂ© passer lâheure du courrier.
ââQue te voilĂ rose et fraĂźche, dit la cousine Brochard en regardant ThĂ©rĂšse, assise en face dâelle Ă table. Et ThĂ©rĂšse rougit de plaisir.
ââCâest que je me trouve toujours mieux le matin, dit-elle. Il paraĂźt que les neurasthĂ©niques ne sont pas comme moi : je les plains, câest le plus joli moment de la journĂ©e, on espĂšre quâil arrivera des choses. Le soir, on est déçue, ou fatiguĂ©e. Alors il faut ĂȘtre une grande dame, et sâarranger pour rester belle aux lumiĂšresâŻ; je ne suis pas une grande dame.
La cousine hocha la tĂȘte. Elle avait vieilli tout doucementâŻ; les nuits et les jours, les matins et les soirs lui Ă©taient devenus indiffĂ©rents, Ă©gaux. Toutes les heures alors conduisent Ă la mortâŠ
ââTu es jeune, dit-elle tendrement. Il faut profiter de la jeunesse, mon enfant.
ââAhâŻ! fit ThĂ©rĂšse, profiter de sa jeunesse, ce nâest quâun mot : le bonheur vient des autres, et ils ne vous le donnent pas. On nâa pas le droit de le chercher, on ne peut pas choisirâŻ!
Et en mĂȘme temps elle se disait : «âŻOn ne doit pas chercher le bonheur : mais un instant dâoubli, de consolation sans pĂ©chĂ©âŻ?⊠Il est une heure, une heure un quart. Sâil Ă©tait venuâŻ?⊠Mais il nâest pas venu. Câest impossible, je ne lui ai rien dit. Pourtant, sâil Ă©tait lĂ , et sâil repartaitâŻ?âŻÂ»
Alors elle avoua la vérité, une partie de la vérité, pour ne pas mentir, et tromper cependant.
Elle conta lâhistoire du tableau, du tableau gĂątĂ© quâelle avait portĂ© chez un restaurateur. Et elle devait Ă©courter sa visite, reprendre le train pour savoir Ă Paris si le malheur Ă©tait rĂ©parable.
Sa cousine la plaignit, en lui rendant sa liberté.
Et M. Charlet Ă©tait lĂ , devant lâĂ©gliseâŻ! Elle le reconnut Ă peine : il avait un feutre noir, une cravate bleue Ă pois blancs, nouĂ©e «âŻĂ lâartisteâŻÂ», un complet gris, des souliers jaunes, sa figure animĂ©e semblait plus jeune, et quand il vit arriver ThĂ©rĂšse il eut un sourire Ă la fois rapide et soumis, un sourire dâenfant Ă qui on a promis quelque chose, et qui le reçoit.
Il lui tendit les mains, il voulut lui dire quâelle Ă©tait bonne, quâelle Ă©tait dĂ©licieuseâŠ
ââJe retournais Ă Paris, expliqua ThĂ©rĂšse, simplement.
Il lâaccompagna jusquâĂ la gare trĂšs proche.
ââDeux heures, fit-il, je ne vous demande que deux heures : le temps de vous montrer ce beau point de vue dâOrgeval, et je vous ramĂšne Ă Villennes pour le train de quatre heures et demie.
ThérÚse hésitait encore.
Le chauffeur dâune vieille auto de louage, devant la station, reconnut le peintre :
ââBonjour, monsieur Charlet, vous voilĂ donc revenu dans nos paysâŻ?
Il ouvrait sa portiĂšre.
ââNon, prononça Charlet, pas aujourdâhui. Nous prendrons lâautobus, madame et moiâŠ
Et cette dĂ©licatesse acheva de conquĂ©rir ThĂ©rĂšse. Elle eĂ»t Ă©prouvĂ© quelque rĂ©pugnance Ă partager avec lui une voiture particuliĂšre : la promiscuitĂ© mĂȘme de lâautobus la rassurait.
En vingt minutes, la patache grinçante les conduisit au sommet de la butte dâOrgeval. Ils descendirent, et Charlet fit prendre Ă ThĂ©rĂšse un sentier Ă travers champs.
ââRegardezâŻ! dit-il, tout Ă coup.
Sous leurs yeux un champ de blĂ©s mĂ»rs, entourĂ© de pommiers, sâeffondra, dâune coulĂ©e si abrupte quâon le perdait de vue aprĂšs les premiers Ă©pis, quâon ne pouvait rien distinguer de ce cĂŽtĂ© du vallon, tandis que lâautre se redressait en pente un peu plus douce, mais surplombĂ© par dâautres collines plus hautes, boisĂ©es dâarbres sombres. Toute cette Ă©troite couture de la terre chantait une gloire vĂ©gĂ©tale. Sous le soleil dâĂ©tĂ©, qui traversait un air humide et scintillant, le vert gorgĂ© dâeau dâune prairie, un vert lumineux, excessif, Ă©tait une Ă©meraude enchĂąssĂ©e dans le bronze de grands bosquets plus ternes. Mais dans ces bosquets mĂȘmes des centaines de nuances se dĂ©gradaient, depuis des bleus profonds, qui creusaient des cavernes dâombre, jusquâĂ des sommets oĂč sâexaltait la joie claire et toute fraĂźche de leurs jeunes rameaux. Dans cette avalanche de frondaisons un antique village dormait, tellement silencieux que cette Ćuvre des hommes semblait morte, tandis que la nature insensible frissonnait dâune activitĂ© perpĂ©tuelle.
ââVoilĂ , dit Charlet Ă voix presque basse, voilĂ âŻ! Ăa câest un paysage pour peintres.
ââUn paysage pour peintresâŻ? demanda ThĂ©rĂšse, sans comprendre.
ââOui, parce que tout sây ramasse, tout sây compose. Câest assez petit, pourtant trĂšs grand, divers et variĂ©. Câest un tableau. Un tableau pour nous, comme nous peignons maintenant.
ââCâest beauâŻ! fit ThĂ©rĂšse, sĂ©rieusement.
ââCâest beau⊠Mais pourtantâŻ!⊠Venez voir encore.
Par dâautres sentiers, ils gagnĂšrent les crĂȘtes qui dominent la vallĂ©e de la Seine.
Une petite chapelle, dont les tuiles ont pris la teinte du vieil or, accuse les premiers plansâŻ; et tout de suite, dans un abĂźme oĂč la contemplation Ă©perdue sâĂ©gare, sâĂ©pand une plaine presque sans bornes. Elle est immense, mais on la devine peuplĂ©e dâhommesâŻ; des citĂ©s, des clochers, des bourgades sĂšment son pelage diaprĂ© de taches blanches et dâĂ©clats cuivreux. Le grand fleuve qui la traverse, paisible, assoupi, dâun gris bleu, semble lâĆil de cette large terre majestueuse, oĂč les cĂ©rĂ©ales, mises en gerbes, sâalignent en quinconces rĂ©guliers. Mais Ă lâextrĂȘme horizon dâautres collines montent dans un brouillard cendrĂ©, dâun bleu intense, avec quelque chose dâapaisĂ©, de fĂ©minin, de passionnĂ©, comme un autre regard qui serait venu de lâinfini et de lâillimitĂ©.
ââEt ça, dit Charlet, câest infaisable, parce que câest encore plus beau, parce que câest sublime, et parce que câest⊠câest littĂ©raireâŻ! Tout ce qui est trop grand, maintenant, pour nous autres peintres, nous disons que câest de la littĂ©ratureâŻ! Et câest pourtant ce que les vieux peintres mettaient dans leurs fonds : des clochers, des villages, des navires, des ponts et des fleuves⊠Il y a eu un peintre, cependant, de nos jours, SĂ©gantini, qui a peint lâimmensité : mais peut-ĂȘtre que, lui aussi, câĂ©tait un littĂ©rateurâŻ! Je lâaime avec inquiĂ©tude, jalousie et timiditĂ©.
Câest ainsi que sâĂ©coulĂšrent les minutes, puis les heures, Charlet, fidĂšle au pacte, ne parlant que de son art et de ses souvenirs. ThĂ©rĂšse ne comprenait pas toujours, et sâintĂ©ressait parce que cela lâintĂ©ressait. Au fond, rien ne lâintĂ©ressait quâelle, ThĂ©rĂšse, sa propre vie, et la vie de lâhomme qui marchait Ă ses cĂŽtĂ©sâŻ; mais elle Ă©tait flattĂ©e quâil la prĂźt pour confidente.
La pente rapide dâun chemin ombragĂ© les conduisit Ă Villennes. Charlet proposa quâavant de partir on allĂąt goĂ»ter Ă lâAuberge du Sophora.
La guinguette champĂȘtre, adossĂ©e Ă une Ă©glise romane dont la pierre prenait au soleil couchant une couleur rose pĂąle, sâabrite sous un vieux cĂšdre qui lui a donnĂ© son nom botanique, bizarre et un peu ridicule. Mais lâarbre gĂ©ant demeurait sublime au-dessus des tĂȘtesâŻ; on dirait quâil est fait de bronze vivantâŻ; des ramiers sauvages roucoulaient tendrement dans son obscure gravitĂ©. Une servante blonde, dont les yeux Ă©taient hardis, apporta la thĂ©iĂšre, le lait, un chanteau de pain bis, du beurre. Charlet sâoccupait des moindres dĂ©sirs de ThĂ©rĂšse.
«âŻComme il est douxâŻ! songeait ThĂ©rĂšse Ă©mue. Comme il a lâair heureux que je sois un peu gourmande. Il ne pense quâĂ moi, non Ă lui.âŻÂ»
Elle se trompait lĂ©gĂšrement. Il avait seulement les cĂąlines maniĂšres des enfants fragiles quâon a toujours entourĂ©s de soins mĂ©ticuleux. Deviennent-ils un instant attentifs Ă ce qui nâest pas eux, ils tĂ©moignent des mĂȘmes soins, par souvenir et par imitation : le froid, le chaud, une jaquette mise ou enlevĂ©e, un breuvage trop glacĂ©, un fruit pas assez mĂ»r, ils pensent Ă tout parce quâon les accoutuma dây penser pour leur propre personne. ThĂ©rĂšse en profitait, et ce qui nâĂ©tait quâhabitude lui paraissait dĂ©licatesse. Nul jusquâici nâavait eu pour elle ces attentions⊠Soudainement un rire sonore, un peu voulu, un peu malsonnant, partit de la table voisine. Une belle fille rose et naturellement fraĂźche, pourtant fardĂ©e, Ă laquelle son voisin parlait dans le cou, levait la tĂȘte en arriĂšre pour rire plus fort, montrant deux rangĂ©es de dents lumineuses.
ââElle est jolie, dit ThĂ©rĂšse indulgemment.
Et elle avoua :
ââVoulez-vous que je vous diseâŻ? Câest une chose pour laquelle nous, les femmes Ă vertu, les femmes Ă prĂ©jugĂ©s, nous envierons toujours les hommes : ces compagnes passagĂšres, qui ne laissent pas de regrets, Ă qui lâon ne demande pas plus que ce quâelles donnent.
Charlet secoua la tĂȘte.
ââComme vous vous trompez, madame et mon amie, fit-il gentiment. Ces personnes disent tout dans un mot, dans un rire. Il nây a pas de mystĂšre en elles, donc pas de rĂȘve. Ce sont les coquelicots du bord de la route. Il faut les regarder, non pas les cueillir. Ils se faneraient dans la main.
«âŻIl nâa pas dit un mot de moi, pensa ThĂ©rĂšse, et câest Ă moi quâil compare tout le reste. Mon DieuâŻ! que la vie pourrait ĂȘtre bonneâŻ! Et pourquoi ne le serait-elle pas, ainsi, rien quâainsiâŻ?âŻÂ»
Au retour, dans le train, elle garda un silence dont Charlet ne songea guÚre à la tirer. Ils savouraient de la douceur. A la gare Saint-Lazare le peintre proposa seulement :
ââJe ne vous reconduis pas. Câest vous qui allez me reconduire⊠Nâavez-vous pas dit Ă votre parente que vous aviez rendez-vous pour voir votre tableau, votre pauvre tableauâŻ? Il ne faut pas mentir.
Ni lâun ni lâautre, en effet, ne pouvaient se rĂ©soudre Ă se quitter. Toutefois, quand ils furent dans lâatelier, un embarras les prit de se retrouver lĂ , justement parce quâĂ cette heure ils sây sentaient plus intimes.
ââVoulez-vous que je vous montre encore quelque choseâŻ? demanda-t-il, comme on offre un jouet pour tenter et pour retenir.
Ce fut, parmi les cadres retournĂ©s, une peinture assez vaste, dont les couleurs avaient quelque chose de triomphal et de bondissant. Vers des noces voluptueuses, ThĂ©tis, couronnĂ©e de corail, traĂźnĂ©e dans un grand coquillage de nacre par des sirĂšnes, des tritons, des hommes qui finissaient en poissons, aux Ă©paules nues tannĂ©es par le soleil et la mer, sâen allait sur des flots dâĂ©cume. Elle Ă©tait nue, et la rondeur grasse de ses genoux, les pointes roses qui fleurissaient sa gorge, Ă©taient comme un aveu de dĂ©sir, lâoffre de toutes les joies surhumaines que peut offrir le corps dâune dĂ©esse.
ââCe nâĂ©tait pas un pĂ©chĂ©, dans ce temps-lĂ , lâamourâŻ? â murmura ThĂ©rĂšse. Une joie parmi les autres joiesâŻ?
ââUn pĂ©chĂ©âŻ? interrogea le peintre sans comprendre.
Il nâavait jamais envisagĂ© lâamour de ce point de vue : câĂ©tait pour lui un fait terrible, exceptionnel, dâun autre mondeâŻ; non pas un pĂ©chĂ©.
Il se rapprocha de ThĂ©rĂšse qui sentit dans ses cheveux, sur sa nuque, un petit souffle oppressĂ©. Il lui avait pris les mains, la contemplait profondĂ©ment, sâemparait dâelle par les yeux, avec plus dâangoisse encore que de dĂ©sir. LâĂ©motion fut trop forte, il sentit â hĂ©lasâŻ! quâil connaissait bien cette souffranceâŻ! â une aiguille cruelle qui lui traversait le cĆur. Puis la couleur revint Ă ses joues, il fut un homme Ă©perdu de dĂ©sirs. Mais ThĂ©rĂšse dĂ©jĂ sâĂ©tait arrachĂ©e de ses mains.
ââRestezâŻ! supplia-t-il.
ââIl est tard, trĂšs tard⊠Il faut que je mâen aille.
ââMais vous reviendrezâŻ?
ââIl le faut bien : pour le tableau.
ââAhâŻ! le tableau⊠DĂšs demain, aprĂšs-demain.
ââEnfin, bientĂŽt, dit ThĂ©rĂšse.
Elle avait pris la fuite, elle avait parfaitement conscience dâavoir pris la fuite : derniĂšre ressource, et si lĂącheâŻ! Comment, en si peu de tempsâŻ? Une telle emprise dâun homme dont elle ne connaissait rienâŻ? Mais câĂ©tait justement la cause de sa faiblesse : elle avait cru entrer dans un nouvel universâŻ; on est sans force contre ce quâon ne connaĂźt pas : «âŻHuit jours, se promit-elle seulement. Jâattendrai huit joursâŻ; et je reviendrai pour le tableau : nâest-ce pas indispensableâŻ? Naturel et indispensableâŻ?âŻÂ»
Elle nâallait pas plus loin, ne voulait mĂȘme pas envisager la possibilitĂ© dâaller plus loinâŻ; et pourtant voilĂ que tout Ă coup, pour la premiĂšre fois, sa vie lui paraissait pleine, pleine comme son cĆur qui Ă©clataitâŻ! Il y aurait dans sa vie quelque chose â un secret, quel mot magique, un secretâŻ! â quelque chose tout Ă fait diffĂ©rent du reste, de mystĂ©rieux, de prĂ©cieux : il y aurait une amitiĂ©. CâĂ©tait cela, une amitiĂ© dans un monde tout neuf, hors de tout ce qui Ă©tait son mĂ©nage, ses entours, son mari, de tout ce qui lâexcĂ©dait, de tout ce qui lui semblait lâennui, la fadeur, la brutalitĂ©, la mĂ©diocritĂ©, le nĂ©ant. Et personne jamais ne saurait, personne quâelle et lui. Elle entrerait dans un fĂ©erique jardin de confidences et de dĂ©licatesses, dont elle seule connaĂźtrait la porte, dont elle seule aurait la clef. Ce serait dĂ©licieux : dans une autre existence, une autre ThĂ©rĂšse, la vraie, qui regarderait lâancienne Ă toutes les heures du jour, Ă toutes les heures tristes, dĂ©courageantes ou vides, et lui dirait pour la consoler : «âŻTout cela nâexiste pas, tout cela nâest rien. Encore un peu de temps et je tâemmĂšnerai : tu verrasâŻ!âŻÂ»
CâĂ©tait une romance, rien quâune romance : les femmes chastes ne se mĂ©fient pas des romances, et pourtant câest par ce dĂ©tour de sentiment quâelles se trouvent subitement, sans armes, livrĂ©es au dĂ©mon de la sensualitĂ©. Lâinstinct, le pur instinct, la petite bĂȘte sauvage qui dormait en elles sâĂ©veille, bondit, et ne trouve plus dâobstacles : la romance, la naĂŻve et innocente romance les a doucement abattues sans mĂȘme quâelles sâen doutent. Elles succombent sur un champ de lys.
Pour ThĂ©rĂšse, la semaine qui coula en Ă©paissit la jonchĂ©e, lâodeur en devint plus voluptueuse et plus entĂȘtante. Comment avait-elle trouvĂ© le courage, lâautre jour, de sâarracher Ă la joie, Ă lâextase, Ă la vieâŻ? Elle ne se le demandait pas, elle ne lâavait pas fait exprĂšs. Elle avait fui parce quâelle Ă©tait femme. Et maintenant elle ne voulait plus penser Ă ce qui arriverait plus tard, quoi que ce fĂ»t, parce quâelle Ă©tait femme. ThĂ©rĂšse ne voyait lĂ nulle contradiction. Elle Ă©tait heureuse, heureuseâŻ! Elle avait dĂ©couvert le bonheur, le bonheur tel quâelle le portait en elle, et ne dĂ©sirait pas davantage â mais ne se doutait point que, pour garder ce bonheur, elle consentirait avec simplicitĂ©, peut-ĂȘtre mĂȘme sans remords, Ă tous les sacrifices si quelquâun exigeait ces sacrifices. En attendant, elle marchait au rythme dâune mĂ©lodie sublime quâelle seule entendait, et qui lui gonflait la poitrine, comme le vent du triomphe le sein des Victoires antiques.
M. Lebeschard fut le seul Ă ne point sâapercevoir quâil y eĂ»t dans sa femme quelque chose de changé : car ThĂ©rĂšse ne le dĂ©testait plus. Elle considĂ©rait son mari, non pas avec la rĂ©signation contrainte ou lâamer dĂ©dain quâelle avait Ă©prouvĂ©s, suivant les moments, Ă le sentir diffĂ©rent dâelle, sur un plan plus bas, mais avec une sorte dâaffection diffuse. Elle lâaimait Ă cette heure comme elle aimait le reste de lâhumanitĂ©, les chiens, les chats, les mouches qui bourdonnaient contre la vitre : tout cela Ă©tait beau et harmonieux. Non, M. Lebeschard ne sâen aperçut point : ce quâil a dâesprit a toujours Ă©tĂ© ailleurs. Mais la servante elle-mĂȘme, Ă©tonnĂ©e, murmurait : «âŻMadame est bien gaie.âŻÂ» Pour la mĂšre de ThĂ©rĂšse, elle ne dit rien, parce que ThĂ©rĂšse ne lui fit aucune confidence : mais ce fut justement ce qui lâinquiĂ©ta.
ââCela va mieux avec ton mari, nâest-ce pasâŻ? demanda-t-elle, jetant la sonde.
ââOui, maman, rĂ©pondit sa fille dâun air vague.
ââCes petites crises de mĂ©nage sâarrangent toutes seules, je te lâavais bien dit.
ââNâest-ce pas, mamanâŠ
Et madame Dumesnil hochait la tĂȘte.
Le jour arriva, le jour quâelle sâĂ©tait fixĂ©, et vers lequel allait son ĂąmeâŻ! DĂšs lâaube elle sâĂ©veilla pour songer : «âŻCâest le jour : câest le jourâŻ!âŻÂ» puis retomba dans un demi-sommeil languide, plein de rĂȘveries confuses, oĂč elle se voyait sur un ocĂ©an chimĂ©rique, Ă cĂŽtĂ© de ThĂ©tis, dans la conque de ThĂ©tis, conduite vers la joie par des tritons musculeux. M. Lebeschard, avant dâaller au bureau, prit comme tous les matins son cafĂ© au lait dans la salle Ă manger. Sâil eĂ»t Ă©tĂ© plus subtil ou moins indiffĂ©rent, Ă voir sa femme en face de lui, muette, le buste allongĂ©, les yeux ailleurs, le regardant sans le voir, lâayant supprimĂ© de sa pensĂ©e, ou veillant seulement pour savoir quand il serait parti, il eĂ»t pensé : «âŻIl y a quelque choseâŻ!âŻÂ» Mais il Ă©tait aussi loin de ThĂ©rĂšse que ThĂ©rĂšse de lui. Il plia soigneusement son journal pour le terminer dans la rue, et sortit sans prononcer un mot. CâĂ©tait son habitude quand les choses allaient Ă sa guise : elles allaient, donc il nâavait rien Ă dire. CâĂ©tait son habitude et ce fut son erreur. Peut-ĂȘtre, de sa part, eĂ»t-il suffi dâun mot pour rompre le charme, rappeler Ă sa femme les mille liens quâavait créés Ă son insu la vie conjugale : «âŻCet homme est pourtant ton mariâŻ; entre vous il nây a rien eu encore de grave, aucun mystĂšre, nulle dissimulation.âŻÂ» Mais il partitâŠ
Alors ThĂ©rĂšse sâhabilla. Toute cette longue semaine elle avait mĂ©ditĂ© bien des fois sur la toilette quâelle ferait, ce matin dâentre les matins : dans de telles occasions la femme la plus simple ne saurait perdre de vue une chose si essentielle. Mais elle sâĂ©tait juré : «âŻJe lui apparaĂźtrai telle que la premiĂšre fois. Il ne faut pas quâil puisse croire que je me suis souciĂ©e de me montrer Ă lui autrement, et mieux, et dans dâautres intentions que le jour oĂč le hasard mâa menĂ©e chez lui.âŻÂ» Elle se lâĂ©tait jurĂ©, et tint parole. Mais il y a cent façons pour une femme de faire la mĂȘme toilette, de soigner sa coiffure, mĂȘme dâemployer la poudre de rizâŻ; et il y a les gants, les souliers, la voilette, tout ce qui restitue, par sa fraĂźcheur, de la fraĂźcheur Ă lâensemble. Un jour de bataille, le soldat endosse lâuniforme quâil portait la veille, mais non pas de la mĂȘme maniĂšre. Tout ce quâil possĂšde lui semble prĂ©cieux sachant quâil marche Ă la mort. Il en va de mĂȘme pour une femme qui, pour la premiĂšre fois, court Ă lâinconnu de lâamour.
⊠Tout Ă©tait achevĂ©âŻ; Ă son tour ThĂ©rĂšse quitta la maison. Enfin, enfinâŻ! Dans quelques minutes, dans une demi-heure⊠Elle se hĂątait vers la rue de Vaugirard comme les oiseaux volent au nid, sans rien observer, croirait-on, mais par la ligne la plus droite et la plus courte, et ne voyant plus rien quâun but lumineux. Le ciel lui sembla gai, lĂ©ger, plus frais et pur quâil nâavait jamais Ă©tĂ© depuis son enfance, ses premiĂšres annĂ©es dâenfance, les seules heureuses. Le sol Ă©tait sec et doux Ă la fois sous ses talons, elle nây marchait point, il la portait comme une nuĂ©e. Dans la cour du Louvre des pigeons planaient. Avec eux toute son Ăąme passionnĂ©e tournoya trĂšs haut, elle eĂ»t cru pouvoir les suivre, elle nâavait plus de poids. Le bonheur, le bonheurâŻ! CâĂ©tait ça, le bonheur⊠Elle allait aimer, on allait lâaimer, elle en Ă©tait sĂ»re. Quâest-ce que son cerveau, son cĆur, tout son ĂȘtre allait sentirâŻ? Quâest-ce que câest quâun amantâŻ?
Le mot apparut brusquement au fond de sa conscience, prononcĂ© par la petite bĂȘte sauvage Ă©veillĂ©e en elle. Et ThĂ©rĂšse ne sâarrĂȘta pas, ne retourna point sur ses pas, nâeut mĂȘme pas un frĂ©missement, une hĂ©sitation : ce ne serait pas un amant comme ceux des autres femmes, cela ne ressemblait Ă rien de ce qui peut arriver aux autres femmes, puisquâelle Ă©tait elle et non pas une autre. Ainsi la pudeur, la vertu, la crainte salutaire de lâinconnu, lâhorreur du mensonge, le culte enracinĂ© du devoir et de la propretĂ© morale, rien de tout cela ne pouvait plus lâarrĂȘter. Elle nâĂ©tait pas coupable, non, elle nâĂ©tait pas coupable. La faute, le crime, ce qui est dĂ©fendu enfin, câest le pĂ©chĂ©, et le pĂ©chĂ©, câest le dĂ©sirâŻ; le pĂ©chĂ© câest la sensualitĂ©. ThĂ©rĂšse nâĂ©prouvait aucun dĂ©sir, ThĂ©rĂšse se croyait, Ă cette heure mĂȘme encore, dĂ©pourvue de toute sensualitĂ©. Elle allait seulement, de toute son Ăąme, vers un homme trĂšs bon, trĂšs doux, infiniment respectueux, plus faible quâelle â et câest ce qui la rassurait â un homme qui, diffĂ©rent des autres hommes, ne lui avait rien demandĂ©, ne lui avait pas mĂȘme pris un baiser, un homme qui Ă©tait lâidĂ©al justement parce que, le connaissant Ă peine, elle pouvait se le figurer exactement selon ses souhaits les plus intimes et en apparence les plus innocents. Elle ne se doutait pas quâelle fĂ»t sans force, elle ne se doutait pas quâil ne dĂ©pendait que de lui quâelle tombĂąt dans ses bras. Sans le savoir, en huit jours, elle sâĂ©tait effrĂ©nĂ©e.
ThĂ©rĂšse franchit la porte cochĂšre, pĂ©nĂ©tra dans cet ermitage paisible, en reconnut tous les traits, les petits toits vitrĂ©s, les arbres, les dalles de lâallĂ©e, lâodeur du jardin humide, la petite claire-voie peinte en vert, les glycines. Elle tira un verrou qui rĂ©sistaâŠ
Alors, levant les yeux, elle aperçut un petit bout de carton fixé par quatre pointes de tapissier dans la palissade. Cinq mots y étaient écrits :
Fermé pour cause de décÚs.
QuoiâŻ? quoiâŻ? Quel dĂ©cĂšsâŻ? Qui donc Ă©tait mortâŻ? Ce nâĂ©tait pasâŻ? Non, câest impossible, ces choses-lĂ âŻ? Ăa nâarrive pas comme çaâŻ! Puisquâelle, ThĂ©rĂšse, vivait. Puisquâelle avait rattachĂ© toute sa vie Ă la vie de cet homme, de cet homme dont la porte fermĂ©e lui jetait brutalement cette menace absurde, ces mots invraisemblables. CâĂ©tait un autre, qui Ă©tait mort. Mais lui, voyons, ne pouvait pas mourir.
Elle courut chez le concierge, Ă lâentrĂ©e de cette rue dâateliers, de cette villa dâartistes.
ââMonsieur CharletâŻ? dit-elle.
ââLe restaurateur de tableauxâŻ? fit le concierge. Il est mort, le pauvre garçon. On lâa trouvĂ© dans son lit, tout froid, lâautre matin.
ââIl a souffert, il a appelĂ©, il a criĂ©âŻ? demanda ThĂ©rĂšse, Ă©perdue.
Elle ajouta :
ââIl a demandé⊠quelquâunâŻ?
Il lui paraissait hors de toute possibilitĂ© quâil ne lâeĂ»t pas appelĂ©e, elle. Elle qui avait vĂ©cu en lui, projetĂ© en lui toutes ses pensĂ©es.
ââMais non, madame, mais non, fit lâhomme tout Ă©tonnĂ©. â Puisque je vous dis quâon lâa trouvĂ© mort. Câest ma femme qui est venue le matin pour faire son mĂ©nage. On lâa enterrĂ© il y a trois jours. Il disait bien comme ça, souvent, quâil Ă©tait condamnĂ©. Il avait une maladie qui ne pardonne pasâŠ